blog dominique autie

 

Dimanche 30 mars 2008

18: 38

 

Claude Sicre
intertresetroit
l'Ancien

 

claude_sicre_blog

 

 

Il y a chez cet homme tout ce qu'il faut pour fourvoyer l'interlocuteur inattentif : de la silhouette au verbe, il semble à lui seul un vivant Traité du rebelle. [« Gauchiste, Claude Sicre ? L'homme s'en défend avec vigueur. Il avait vingt ans en 1968 et veut bien reconnaître avoir été "fasciné" par les situationnistes. Mais ce fils d'ouvrier du Livre à La Dépêche du Midi explique qu'il n'a jamais vraiment adhéré aux thèses de ces intellectuels en raison de leur "mépris aristocratique" [1].] Quant au musicien, fondateur du groupe Fabulous Trobadors, je me dois de rappeler qu'il dispose d'un diplôme d'ethnomusicologie de l'inestimable École des hautes études en sciences sociales (sous la direction de Daniel Fabre), puisque c'est pour la coédition d'un extrait de son travail que j'ai eu la chance de rencontrer Claude Sicre vers le milieu des années 1980 [2].

Aux hantises affichées par lui – régionalisme, province, centralisme –, il convient donc d'ajouter l'amateurisme : des repas de quartier, dont il a pris l'initiative dans le quartier Arnaud-Bernard de Toulouse en 1991, en passant par les conversations socratiques, dont le premier animateur fut l'écrivain et philosophe Félix Castan, tous les passages à l'acte de Claude Sicre sont conséquents.

castan-vignette
cadratin_blogFélix Castan

« Le projet pionnier de Félix Castan [zoom sur une double page, cliquer ici], dont nous nous voulons les héritiers, nous a donné des atouts : un regard critique sur les impasses dans lesquelles ici ou là on se fourvoie et une stratégie, qui est aussi une éthique », écrit Claude Sicre dans l'opuscule qui paraît ces temps-ci sous le titre Quelques remarques pour contribuer à faire de Toulouse une ville heureuse. Cette trentaine de pages – qui s'ouvre donc sur le rappel d'un long cours, dont Félix Castan (mort en 2001) reste l'âme vivante – prélude à un document plus copieux qui doit présenter le projet Sant-Carles, haut lieu culturel en chantier dans le quartier Arnaud-Bernard. Celui-ci – où j'ai vécu de 1983 à 1991 – a déjà été profondément modelé, ces vingt dernières années, par la présence active de Claude Sicre, par ses projets défendus de haute lutte auprès des élus. Le projet Sant-Carles n'est donc pas une utopie mais un prolongement, enrichi de mises à l'épreuve dont il est possible de tirer enseignement et synthèse. Ce dont ces trente pages donnent un aperçu d'autant plus saisissant que Claude Sicre affirme s'en tenir ici à ce qui constitue « un préalable non seulement à la pensée des activités culturelles de Toulouse et de sa région mais encore à la pensée de toutes leurs activités. »

Le principe peut passer pour simpliste à force d'austère rigueur : pour remonter à contre-courant de cinq siècles de centralisme, il faut décentraliser à tous les étages…, et commencer par mener ce travail par le bas. C'est-à-dire décentraliser le pouvoir même de la commune en confiant au quartier un rôle d'initiation, de proposition et de conduite dans la vie de la cité.

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Entreprise isolée, purement locale, inspirée par le charisme de Félix Castan et d'une poignée de disciples ? Prenez connaissance de la « Petite bibliographie pionnière » sur quoi se referme provisoirement la publication ! L'Ancien Régime et la Révolution ainsi que De la démocratie en Amérique de Tocqueville, Critique du rythme et De la langue française d'Henri Meschonnic et, surprise !, Pour une politique de la culture, le rapport qu'Edmond Michelet, ministre de la Culture de Georges Pompidou, demanda en 1969 au poète Pierre Emmanuel, fraîchement nommé président de la commission des Affaires culturelles du VI° Plan. J'ignorais l'existence de cette publication jusqu'à il y a peu de mois, quand un lecteur de ce blog, qui partage mon goût pour l'œuvre de Pierre Emmanuel, me signala la présence d'un exemplaire de ce rapport chez son bouquiniste, à Tours… Merci à Éric B. ! Voilà bien la nécessité et l'usage d'un réseau, pour qui en douterait encore. Claude Sicre indique que Pierre Emmanuel eut connaissance des travaux de Félix Castan et que « bien qu'il n'en ait pas intégré les concepts », il avait compris l'enjeu d'une telle démarche : « La régionalisation ne sera qu'une nouvelle forme de tutelle si les provinciaux ne s'animent pas mutuellement à penser les activités spécifiques de chacune de leurs régions dans le tout français. Cette réflexion pourrait être décisive dans le domaine de la culture, qui, entendu comme style de vie, englobe les choix économiques et sociaux de demain [3]. »

Car pour Claude Sicre, la décentralisation culturelle est un levier – si ce n'est le levier – de toute déconstruction de la « toile du centralisme ». Et, juste avant de citer Pierre Emmanuel, Claude Sicre invoque les propos mêmes d'André Malraux, inaugurant la Maison de la Culture d'Amiens [5] le 19 mars 1966 : « Maintenant, mesdames et messieurs, c'est à cela que je fais appel : il n'y a pas, il n'y aura pas de Maisons de la Culture sur la base de l'État ni d'ailleurs de la municipalité ; la Maison de la Culture, c'est vous. Il s'agit de vouloir si vous voulez le faire ou si vous ne le voulez pas. Et, si vous le voulez, je vous dis que vous tentez une des plus belles choses qu'on ait tentées en France, parce qu'alors, avant dix ans, ce mot hideux de province aura cessé d'exister en France. »

Former un réseau de contre-capitales est l'un des moyens de parvenir au but poursuivi. À l'échelle de l'action menée ici, il s'agit de « faire de Toulouse la plus ville toulousaine du monde » – formule qu'on prendrait à tort pour une pirouette car, précise Claude Sicre, « elle est la meilleure, [celle] qui éradique toute idée de compétition, et donc de chauvinisme, et donc de formatage. »

Sicre l'Ancien, disais-je… d'un autre temps, quoi qu'il en soit. Un temps, peut-être à venir (mieux encore que passé), qu'il me rend décidément enviable.

 

 

[1] Stéphane Thépot, « Claude Sicre, agitateur de rue », Le Monde, édition du 6 mars 2008.
[2] Claude Sicre et Xavier Vidal, Présent et avenir de la musique de tradition populaire dans les pays d'Oc et La musique de tradition orale face au folk, au rock, au free-jazz, à la musique savante – Styles et fonctions, I.E.O. (Institut d'études occitanes), 1986, le second ouvrage en coédition I.E.O./éditions Privat. Extraits du travail universitaire soutenu pour l'obtention du diplôme d'ethnomusicologie de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1983, travail dirigé par Daniel Fabre (EHESS Toulouse) et Marie-Marguerite Pichonnet-Andral (CNRS, laboratoire d'ethnomusicologie du musée des ATP).
[4] Pierre Emmanuel, Pour une politique de la culture, Le Seuil, 1971. Claude Sicre ne donne pas la référence de la page où figure cette citation ; je n'ai pas encore lu l'ouvrage…
[5] Et non Bourges, ainsi que l'indique Claude Sicre par erreur (c'est le 18 avril 1964 que celle-ci fut inaugurée – source : site de l'Assemblée nationale.).

 

Claude Sicre, Quelques remarques pour contribuer à faire de Toulouse une ville heureuse, 32 pages, 2,50 €, aux éditions Sant-Carles,
10 rue Saint-Charles — 31000 Toulouse.
Contact : Association Escambiar, 35 place des Tiercettes, 31000 Toulouse – 05 61 21 33 05 – Envoyer un courrier électronique à l'association [cliquer ici
[sur l'adresse qui s'affiche, remplacer l'euro par l'arobas.]

En ouverture : Portrait de Claude Sicre, D.R.

Quelques liens :
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Sur le quartier Arnaud-Bernard (Wikipedia)
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Sur les repas de quartier
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Sur les conversations socratiques
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Un entretien suivi d'un débat (commentaires) avec Claude Sicre sur le blog libetoulouse.fr
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Le site (actuellement "en pause") des Fabulous Trobadors
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Une présentation de la figure et de l'œuvre de Félix-Marcel Castan sur le site Esprits nomades

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Dimanche 23 mars 2008

08: 37

 

La stratégie
intertresetroit
du tombeau vide

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Zoom

 

 

Comme nombre d'entre nous, j'ai pris connaissance du document filmé de sept minutes au cours duquel Chantal Sébire décrivait le calvaire qu'était devenue son existence et exprimait, en présence de ses enfants, sa volonté qu'on l'aide à mourir.

Parce que Chantal Sébire est morte durant la semaine sainte, ma méditation m'a conduit jusqu'aux abords du tombeau pascal – la plus folle affirmation du droit de Vie qui nous est offert (et non le dénouement incongru d'une comédie macabre en forme de mythe, que l'Occident n'en finirait pas de congédier). Nous savons que les femmes seront sidérées de le trouver vide ; il faudra qu'un ange les informe : Celui que vous cherchez n'est plus ici. Les anges servent à cela ; dans la Bible, la presse c'est eux.

Vous avez, Chantal, laissé la clique des anges rôder autour de ce moment d'amour douloureux au cours duquel, entre vos enfants et vous vivante, ont été passées au crible les dernières pépites de vie. Quelqu'un a filmé votre dialogue avec eux. Il n'était peut-être pas inutile que chacun puisse venir, une fois encore, chanter sa partition, sa leçon de Ténèbres : représentants des associations, des Églises, de l'État, professionnels de l'éthique ; et peut-être ne fut-il pas superflu qu'un ministre – une femme ! – rappelât à quel étiage de basse haine l'homme peut consentir à venir échouer.

Encore une fois, il s'est agi de droit – et j'ai éprouvé une grande tristesse à constater qu'il ne s'est agi que de cela – qu'il ne pouvait en être autrement : droit de mourir (a-t-on pris quelques instants pour méditer ces trois mots ? leur extravagance, ainsi ajointés ?)

Vendredi, à l'aube, j'ai laissé mon esprit cheminer. J'avais appris, la veille, par les anges journalistes, qu'on vous avait retrouvée sans vie mercredi soir. Un scénario différent se jouait. On vous cherchait, car il s'était ébruité que, parmi l'humanité souffrante, votre passion était d'une singulière cruauté, pour vous-même et pour vos proches. On vous cherchait, mais vous sembliez brouiller les pistes, afin qu'on ne puisse vous atteindre. J'ai entrevu l'interminable cortège des délégations, des comités, des associations, des commissions chargées de remettre leur rapport au chef de l'État ; ils étaient venus refaire avec componction l'itinéraire insensé, expertiser les cailloux du chemin qui serpente vers le Golgotha, ils convoquaient jusqu'au dernier témoin, exigeaient de soupeser les clous, demandaient à voir le marteau. Les anges cameramen, les anges perchistes, les putti responsables du banc-titre et du sous-titrage Antiope triplaient le nombre des officiels et des politiques. À tous, cela devait valoir deux nuits blanches. Enfin, on allait une bonne fois trancher cette agaçante question du droit de mourir. On devrait, comme toujours, ce grand pas vers moins d'humanité aux archanges du JT de vingt heures.

Mais, dimanche matin…

 

 

En ouverture :
Bouts, Dieric the Elder (ca. 1415-1475), Résurrection (détail),
Norton Simon Museum of Art, Pasadena, U.S.A.

 

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Vendredi 14 mars 2008

10: 44

 

La Zone
intertresetroit
Quatre années de tranchées

 

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Lazare Ponticelli, le dernier ancien combattant de 14-18 tire sa révérence après avoir, quatre-vingt-dix ans durant, martelé à qui voulait l'entendre l'horreur et l'inutilité de la guerre. Ce vendredi, le public est admis à arpenter les allées du nième salon du livre de Paris, vaste entreprise d'autojustification d'une production culturelle mondialiste sur un support que ceux-là mêmes qui le promeuvent s'épuisent à exténuer. Enfin, ces jours-ci, Juan Asensio rappelle que ses quatre années d'exercice assidu de la médecine légale sur le cadavre de la littérature ne sont ni pure partie de plaisir, ni propension incorrigible à ramer à contre-courant des complaisances du temps. Nulle intention de forcer le trait en rapprochant ces trois données d'inégal impact en matière d'audimat – ce n'est faire injure à personne que de le reconnaître d'emblée : c'est que Juan Asensio lui-même plaide comme principal mérite la constance qui reste la sienne dans la démarche entreprise en 2004. Et c'est sur ce terrain – celui d'une présence et d'un travail sur le support qu'est la Toile – que je rendrai, à ma façon, hommage à La Zone et à son maître d'œuvre.

Brièvement, je me contente ce matin de pointer à nouveau ceci [1] – simples points techniques destinés à nourrir et, je l'espère, éclairer le dossier d'un bilan d'étape :

– les quelque six cents pages qui forment aujourd'hui l'ensemble intitulé Stalker – Dissection du cadavre de la littérature, construites sur le mode hypertextuel, constituent de facto une base de données accessible, étoffée, cohérente dans ses thèmes et ses perspectives : l'objet électronique que voici, porteur de ses contenus, répond sans le moindre doute possible aux objectifs des promoteurs "historiques" de l'Internet ;

– ces contenus présentent la singularité d'être originaux : tout familier des moteurs de recherche témoignera qu'un nom d'auteur, une citation, un concept recherchés par Google aboutissent ordinairement à des dizaines – quand ce ne sont pas des centaines d'occurrences où le même paragraphe, dépourvu de toute source ou référence qui permette d'en vérifier l'origine, se trouve reproduit jusqu'à la nausée, par simple copier/coller ; ce qui est écrit dans La Zone est le fruit d'une lecture personnelle, d'une analyse, d'une formulation singulière, le jeu des liens permet toujours de se référer à la citation, au rapprochement, à la cible visée par une critique ou une contestation, fût-elle vive et tranchante ; oui – quelqu'un l'a souligné parmi la soixantaine de témoignages que je n'ai malheureusement fait que parcourir ce matin – c'est bien d'un travail de Titan qu'il s'agit, respectueux de règles qu'il s'est lui-même fixées ;

– je m'en tiendrai à une troisième caractéristique de l'entreprise : La Zone est un lieu d'édition, et à deux titres ; d'une part, des textes, des voix y sont non seulement accueillis mais encore sollicités ; une communauté de pensée et d'écriture – bien plus contradictoire qu'il ne pourrait y paraître à regard trop rapide (ou strictement polémique) – s'y développe, y crée ses échos et invente son rayonnement ; j'y reconnais strictement les vertus d'un catalogue d'éditeur – et je prends le risque de tenter d'apporter, par cette remarque, un surcroît de sens au tout premier commentaire laissé sur ce billet anniversaire, celui de l'éditeur Léo Scheer : un tel hommage me semble à tant de points significatif ! quelque chose s'est passé en quatre ans pour qu'un professionnel du livre de cette trempe – et opérant sur le registre très précis, très étroit, que laisse encore disponible l'aberrante machinerie qui s'exhibe porte de Versailles ces jours-ci — donne d'emblée la mesure ; d'autre part, les publications personnelles sous forme traditionnelle de Juan Asensio (en volumes comme en revues) apportent la preuve d'une efficience conjointe et complémentaire de la Toile et du livre.

*

Pour les mal-lisants, je confirme que je m'en suis tenu, dans ces quelques lignes, à un propos de stratège, opérant sur Internet depuis quelques mois de moins que Stalker. Que l'on n'y voie, je vous prie, ni frilosité à exprimer la moindre réserve intellectuelle sur le fond des textes publiés et écrits par Juan Asensio (ces réserves existent, comme elles existent, je suppose, ponctuelles ou plus constantes, dans l'esprit de beaucoup de ceux qui lui rendent aujourd'hui un juste hommage), ni paresse devant l'impressionnant corpus d'auteurs au sein duquel un possible cheminement nous est rendu disponible dans La Zone. Il m'a semblé que ce bilan d'étape avait, du vœu même de Juan Asensio, une autre fonction qu'hagiographique – une mise en perspective, un retour sur investissement sous forme d'une réponse simple : Faut-il continuer ?

Oui, bien entendu, il le faut ! Plus que jamais.

 

 

[1] Voilà deux ans, Juan Asensio avait accueilli un texte – Les nœuds de paille – dans lequel je tentais de situer la fonction et le sens de notre présence sur la Toile.

 

 

En ouverture et en vignette ci-dessous :
Stalker, d'Andreï Tarkovski, 1979 – (images du film par captures d'écran).

 

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Dimanche 24 février 2008

18: 48

 

πολιτης et civis
intertresetroit
[sont dans un bateau]

 

assemblée_nationale

 

 

Dans son essai, La Grande Conversion du numérique, Milad Doueihi fait appel à un texte d'Émile Benveniste, « Deux modèles linguistiques de la cité [1] », pour analyser les nouvelles pratiques introduites par le blogage dans l'environnement numérique :

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Si de nombreux sceptiques doutent de la valeur et de la longévité du blogage, il est clair qu'il a été à la source d'importants changements dans les rapports entre le numérique et le non-numérique. Il a redéfini le statut de l'information, de ses sources et des méthodes qu'utilisent les personnes et les collectifs pour l'échanger et l'évaluer. De plus, et c'est l'essentiel de notre point de vue dans ce chapitre, le blogage est à l'origine de nouveaux modèles et de nouvelles technologies, qui sont en train de refondre radicalement tant les méthodes traditionnelles de production de l'information que d'importantes composantes de l'environnement numérique. Puisqu'il s'agit d'un forum essentiellement interpersonnel et intellectuel d'interaction et de production de savoir, il nous invite à réfléchir sur sa structure : quelles modalités instaure-t-il pour appartenir au groupe, participer à ses activités, l'organiser ? Afin de penser complètement l'autostructuration des blogs, j'ai choisi le modèle de la cité comme fondement du politique, et, au moins pour amorcer la réflexion, un essai d'Émile Benveniste qui analyse les différences entre les versions grecque et romaine de ce modèle. Il va sans dire que ce chapitre ne porte pas uniquement sur les blogs, mais aussi sur le « logiciel interpersonnel » en général, des wikis à tous les récents outils de bureau et Web qui reposent sur une forme quelconque de rédaction commune, de partage, de création collective [2].

Que fait remarquer le linguiste ?

Le latin et le grec, indique-t-il d'abord, procèdent de façon inverse : tandis qu'en grec, le terme qui désigne le citoyen, πολιτης (politēs), dérive de celui qui désigne la cité, πολις (polís) ; alors qu'à Rome civitas, la cité, est second par rapport au mot civis, qui signifie… Et Émile Benveniste de pointer avec fermeté l'erreur qui consiste à traduire civis par citoyen :

cadratin_blog

Si l'on n'avait pas reçu cette traduction comme une évidence, et si l'on s'était si peu que ce soit soucié de voir comment le mot se définissait pour ceux qui l'employaient, on n'eût pas manqué de prêter attention au fait, que les dictionnaires d'ailleurs enregistrent, mais en le reléguant en deuxième ou troisième position, que civis dans la langue ancienne et encore à l'époque classique se construit souvent avec un pronom possessif : civis meus, cives nostri. Ceci suffirait à révoquer la traduction par « citoyen » : que pourrait bien signifier « mon citoyen » ? La construction avec le possessif dévoile en fait le vrai sens de civis, qui est un terme de valeur réciproque et non une désignation objective : est civis pour moi celui dont je suis le civis. De là civis meus. Le terme le plus voisin qui puisse en français décrire cette relation sera « concitoyen » en fonction de terme mutuel [3].

C'est ainsi que la cité romaine, la civitas est la collectivité – et la mutualité, précise Émile Benveniste – des cives. Dans une formulation plus proche du monde numérique qu'elle est appelée, ici, à éclairer, la cité est le réseau produit par des hommes librement liés entre eux, qui par ce lien reconnaissent d'autres comme leurs concitoyens.

cadratin_blog

Tout à l'opposé, poursuit Émile Benveniste, dans le modèle grec, la donnée première est une entité, la polis. Celle-ci, corps abstrait, État, source et centre de l'autorité, existe par elle-même. Elle ne s'incarne ni en un édifice, ni en une institution, ni en une assemblée. Elle est indépendante des hommes, et sa seule assise matérielle est l'étendue du territoire qui la fonde. À partir de cette notion de la polis se détermine le statut du politēs : est politēs celui qui est membre de la polis, qui y participe de droit, qui reçoit d'elle charges et privilèges [4].

Émile Benveniste rappelle qu'Aristote [5] affirme que la polis est antérieure à tout autre groupement humain : elle existe par nature, elle est liée à l'essence de l'humanité, au privilège spécifique de l'homme qu'est le langage. Milad Doueihi continue de filer sa métaphore :

cadratin_blog

Plus important : le mot introduit une séparation entre ceux qui appartiennent à la cité et ceux qui se trouvent en dehors de ses frontières géographiques et juridiques. Il est frappant de constater que, dans la plupart des langues européennes, ce modèle grec domine, ce qui ne manque pas d'ironie, puisqu'on célèbre la Grèce comme le lieu de naissance de la démocratie : c'est le modèle à base d'exclusion qui fonde, à en croire du moins la mythologie populaire, les formes modernes de démocratie. Cette conception linguistique a évidemment des conséquences politiques et culturelles. Donc, si nous acceptons cette opposition conceptuelle simplifiée entre les modèles grec et latin, où se situe la blogosphère dans ce tableau ? Est-elle plus proche de la cité grecque, ou évoque-t-elle par sa souplesse, et parce qu'elle repose sur des formes complexes de réciprocité et d'échange, le civis latin [6] ?

Milad Doueihi a raison de préciser que l'opposition exposée par Émile Benveniste n'éclaire pas seulement le phénomène des blogs. Son intérêt excède d'ailleurs très largement l'éclairage de notre seul environnement numérique, n'est-ce pas ?

 

 

[1] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale II, « Bibliothèque des Sciences humaines », Gallimard, 1974, pp. 272-280.
[2] Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique, traduit de l'anglais par Paul Chemla, collection « La Librairie du XXI° siècle », Le Seuil, 2008, pp. 104-105.
[3] Op. cit, p. 274. En note, l'auteur procède au rapprochement suivant : On pensera à l'appellation paysanne mon pays, ma payse que Furetière définissait : « un salut de gueux, un nom dont ils s'appellent l'un l'autre quand ils sont du mesme pays »..
[4] Ibid., pp. 278-279.
[5] Politique, 1253 a).
[6] Milad Doueihi, op. cit., p. 106.
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En ouverture : Paris, Assemblée nationale (montage D.A. d'après cliché D.R.)

 

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(Περικλής)

Mercredi 20 février 2008

07: 11

 

Tout ce qui est humain
intertresetroit
lui était étranger.

 

 

instantanes_couv

 

 

M. Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie
un aussi grand nombre que possible de débuts de romans,
de l'insanité desquels il attendait beaucoup.
Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution.
Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans,
m'assurait qu'en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire :
« La marquise sortit à cinq heures. » Mais a-t-il tenu parole ?
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André Breton, Premier Manifeste du surréalisme (1924),
Œuvres complètes, tome I,
« Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1988, pp. 313-314.

 

 

Commençons, voulez-vous, par lire un court passage de l'essai pour lequel, nous dit-on, l'homme qui vient de mourir passera à la postérité.

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N'y aurait-il pas, tout d'abord, dans ce terme d'humain qu'on nous jette au visage, quelque supercherie ? Si ce n'est pas un mot vide de sens, quel sens possède-t-il au juste ?
Il semble que ceux qui l'utilisent à tout propos, ceux qui en font l'unique critère de tout éloge comme de tout reproche, confondent – volontairement peut-être – la réflexion précise (et limitée) sur l'homme, sa situation dans le monde, les phénomènes de son existence, avec une certaine atmosphère anthropocentrique, vague mais baignant toutes choses, donnant à toute chose sa prétendue signification, c'est-à-dire l'investissant de l'intérieur par un réseau plus ou moins sournois de sentiments et de pensées. En simplifiant la position de nos nouveaux inquisiteurs, on peut résumer celle-ci en deux phrases; si je dis « Le monde c'est l'homme », j'obtiendrai toujours l'absolution ; tandis que si je dis : « Les choses sont les choses, et l'homme n'est que l'homme », je suis aussitôt reconnu coupable de crime contre l'humanité [1].

Ce texte ne correspond pas exactement à l'image que vous vous étiez faite de cet écrivain ? Je suis désolé, je ne l'ai pas fait exprès : j'ai tiré le livre de son rayon avec les meilleures intentions – retrouver trace, après des lustres, de ce qui avait pu me faire tenir son contenu pour important. Et voilà que le livre s'est ouvert sur cette page.

J'ai donc ouvert cet autre livre de l'auteur, dont je me souviens m'être délecté en son temps comme une thériaque contre MM. Largarde et Michard. J'ai retrouvé un livre exigu, étriqué comme l'écriture qu'il enclôt. On perçoit parfaitement quel effort a été consenti pour congédier l'homme de cette juxtaposition de détails (une esthétique monstrueuse qui prétendrait introduire à la délectation et à l'intelligence de l'œuvre par le morcellement incessant de l'espace pictural – ainsi qu'on le pratique, en régie, pour obtenir ce flux télévisuel caractéristique constitué de plans qui n'excèdent jamais trois secondes).

Une cohérence se fait jour : écriture de l'après-Hiroshima, de la prise de pouvoir du cathodique, de la nouvelle cléricature médiatique, de la scène pornographique. En cela, le Nouveau Roman est de son époque, il a la vanité de croire qu'il en fait le lit alors qu'il se contente de s'y coucher – malin, complaisant. Il ne s'en relèvera pas.

Terminons sur un exercice pratique de Nouveau Roman, genre atelier macramé ou pâte à sel. Puisons dans Instantanés, qui se présente comme un kit permettant de réaliser soi-même, à partir de descriptions d'une parfaite indifférence, de petits nouveau-romans (je propose cette graphie, calquée sur nouveau-né, pour évoquer cette curieuse impression de procréation assistée vouée à l'échec que laisse, aujourd'hui, l'entreprise récupérée plus que conduite par M. Robbe-Grillet). Évaluons ainsi la capacité de résistance du texte dépeuplé – à tout le moins désâmé – face à toute tentative de recyclage dans l'infecte humanité du romanesque.

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La marquise est sortie à cinq heures. Une foule clairsemée de gens pressés, marchant tous à la même vitesse, longe un couloir dépourvu de passages transversaux, limité d'un bout comme de l'autre par un coute, obtus, mais qui masque entièrement les issues terminales, et dont les murs sont garnis, à droite comme à gauche, par des affiches publicitaires toutes identiques se succédant à intervalles égaux. Elles représentent une tête de femme, presque aussi haute à elle seule qu'une des personnes de taille ordinaires qui défilent devant elle, d'un pas rapide, sans détourner le regard [2]. Etc.

Étonnant, non ?

 

 

[1] Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Éditions de Minuit, 1961, p. 47.
[2] Alain Robbe-Grillet, « Dans les couloirs du Métropolitain, II – Un souterrain », dans Instantanés, Éditions de Minuit, 1962, p. 85.

 

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Dominique Autié
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Dominique Autié
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