blog dominique autie

 

Vendredi 4 janvier 2008

07: 55

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 33

 

 

De l'entourage,
cadratin_blog
de l'au-delà.

 

crematorium_pere_lachaise

 

 

J'ai pris quelques journées de recul avant de revenir à ce bref article paru en ligne le jeudi 27 décembre (2007) à 19 h 02 sur le site du Nouvel Observateur :

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L'écrivain Julien Gracq a été incinéré, jeudi 27 décembre, au crématorium de Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire), près d'Angers. Ses obsèques étaient simplement civiles, selon l'avis publié dans la presse locale. En effet, ses proches ont indiqué que l'auteur du Rivage des Syrtes ne se préoccupait pas de l'au-delà.

Les temps sont tels que nul ne fronce plus le sourcil à la lecture de lignes comme celles-ci. J'ai toujours trouvé glaciale la prose de l'auteur et mon imaginaire semble retors aux dispositifs inventés par le sien pour construire ses fictions. Je n'ai donc pas la moindre compétence à évaluer la dimension métaphysique de l'œuvre de M. Gracq.

En revanche, disposant moi aussi d'un entourage et convaincu que m'attend, à terme, la même déconvenue que celle qui a surpris M. Poirier le 22 décembre, je suis effrayé qu'il ressortisse désormais aux prérogatives dudit entourage d'indiquer la nature, l'intensité, la direction ou – ici – l'absence des réflexions qu'une question comme la survie de l'âme suscitait chez quelqu'un qui n'est plus vivant pour en répondre lui-même. Et, cela va de soi, écœuré jusqu'à la nausée qu'il se trouve encore et toujours un journaliste pour colporter avec componction l'inqualifiable ragot.

cadratin_blog
*
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[Je lisais Jean Bottéro le jour même où j'appris, presque incidemment, que Jean Bottéro était mort depuis un demi-mois – soit une semaine exactement avant M. Poirier. Je suppose que le silence assourdissant autour de l'auteur de Naissance de Dieu – La Bible et l’historien tient précisément à l'absence de glose, de la part de l'entourage, devant des titres qui disent de quoi il a pu en retourner quant aux préoccupations de celui qui a écrit de tels livres.]

 

 

En ouverture : Jean Camille Formige, Crématorium du Père-Lachaise, élévation principale, 1886, Musée d'Orsay.

 

 

 

 

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Vendredi 21 septembre 2007

07: 36

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 32

 

[Intégralité de la devanture : cliquez.]

obscenite_marketing_bandeau
Obscénité de la vente

 

 

 

Le marketing contemporain, en peu d'années, sera parvenu à faire de l'acte de vente – qui démarque profondément nos sociétés de celles où se pratiquait le troc – une activité à tous égards répugnante.

 

 

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Vendredi 14 septembre 2007

06: 28

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 31

 

Recette
intertresetroit
du colombo de poulet

 

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Des nouvelles de Marguerite – car Cesaria se prénomme ainsi, dans la vraie vie. Et de son persécuteur, [re]devenu son ami – enfin…, lui le clame ; elle, que l'existence a rendue prudente, est moins formelle. D'autant que, peu de jours après la mise en ligne de mon billet (qu'on ne cherche évidemment pas de rapport de cause à effet, aucun des protagonistes n'imaginant un instant que l'actualité de la rue est lisible de n'importe quel point de la noosphère), le petit homme m'a menacé : mort annoncée au couteau. Marguerite avait raison.

Ce piètre roman noir [pléonasme : j'abomine le genre] a pour décor le périmètre de la gare Matabiau, l'un des plus surveillés de la ville (Patrice Allègre y avait son quartier général, c'est dire). Tout me laisse penser que mon assassin autoproclamé est indic. Belle perche que tu me tends-là, crétin ! Je suis allé, le samedi suivant, déposer une main courante au commissariat. À toutes fins utiles – celle, prioritairement, qu'on demande gentiment mais fermement à cet homme, de s'intéresser à d'autres agissements que ceux d'une vieille femme qui explore avec une assiduité de fonctionnaire les poubelles de la rue de Bayard. Stratégie payante, bien au-delà de mes calculs : un matin, m'a dit Marguerite, il s'est présenté tout miel, lui proposant de l'aider à saisir un gros chou, un filet de citrons hors d'âge, hors de portée dans le grand conteneur : comme il est plus petit qu'elle, il doit incliner celui-ci pour y plonger pratiquement jusqu'à la ceinture. Il se démène, désormais, se plie en quatre, lui propose de la protéger si un voyou venait à passer par ici.

Plus radicale encore, son amabilité complice à mon égard. Son chat est mort. Il a sonné, un lundi de juillet vers six heures moins le quart (je me brossais les dents au second étage), pour me donner un paquet de litière inentamé qu'il avait d'avance. La mort du chat le dégoûte des chats, pas question d'en prendre un autre. Pour la litière, il a tout de suite pensé aux miens.

Marguerite désapprouve. Elle le trouve fou et persiste à le croire dangereux. Elle m'enjoint la prudence. Je ne considère, pour ma part, que le résultat : à l'aube, la rue a retrouvé une façade de paix sociale. Nous pouvons parler d'autre chose que de lui. J'ai pu, ainsi, annoncer à Marguerite que, cet hiver, elle pourra s'asseoir plus confortablement sur les marches qui font face à mes fenêtres : le voisin a vendu, les nouveaux propriétaires doivent emménager dans quelques jours, je ne doute pas que leur premier soin sera de (faire) desceller le dispositif anti-SDF qui, dans l'odieux, anticipe et laisse assez loin derrière les sprays répulsifs du maire d'Argenteuil.

Il reste un point mystérieux : Marguerite elle-même. Fins sociologues, les ripeurs me jurent qu'elle fait les poubelles pour la beauté du geste – une sorte de choix de vie, pour ainsi dire esthétique : d'ailleurs, je n'ai qu'à suivre la benne à biodéchets, un matin, ils m'en présenteront vingt ou trente comme elle, qui récupèrent, stockent, troquent, consomment parfois le fruit de leur collecte, mais ne sont pas acculés à cet expédient pour survivre.

Les sociétés humaines font décidément songer aux plus délicats tissus organiques, que règlent des chimismes complexes, subtils et contradictoires dont les endocrinologues avouent qu'ils ne savent à peu près rien. Un minuscule malfrat d'opérette – ou de jeu de rôle –, plus nécessiteux qu'intéressé, persécute une plus nécessiteuse que lui. Et les éboueurs, dont le métier a subi l'insulte d'une nomination correctement lessivante, pratiquent le négationnisme social sans le moindre risque qu'une voix s'insurge : je ne suis pas certain que la fléchette de mon sourire et de ma moue ait fiché le moindre doute dans leur cadastre.

Mardi dernier, elle m'a demandé de lui attraper – …vous, qui êtes grand –, sous blister bardé de sticks vantards, l'une de ces choses produites hors sol, hors lumière du jour, hors grain, à saveur de poulet, dont la date de péremption était dépassée de plusieurs jours. C'est moi qui me suis fait soudain donneur de conseils : Ça, c'est non ! vous allez vous empoisonner, Marguerite…

De toute son autorité guadeloupéenne, qui ne laissait place à aucune réserve, elle m'a rappelé qu'une marinade dans les règles de l'art caraïbe, avec ce qu'il faut d'épices et de rhum, a précisément pour fonction de rendre la chair de volaille ferme et goûteuse comme celle d'un gibier sauvage.

 

 

Pour la recette (antillaise) du colombo de poulet, cliquez ici.

En zoom dans le texte :
Dispositif privé anti-SDF, Toulouse, quartier de Jeanne d'Arc. Cliché Dominique Autié.

 

 

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Mardi 14 août 2007

08: 13

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 30

 

De la littérature
intertresetroit
selon les BTS force de vente

 

 

baskets

 

 

Frédérique Martin – dont j'avais, en décembre dernier, (trop) brièvement présenté le beau recueil, Papier du sang, parmi ma sélection d'ouvrages de fin d'année – fait paraître son premier roman, Femme vacante, début septembre. J'en ai terminé la lecture vendredi soir et j'ai adressé samedi à l'auteur, par courrier électronique, quelques questions destinées à l'entretien que je compte publier ici au moment de la mise en vente de son livre.

Je dirai, le moment venu, pourquoi ce texte me semble non seulement sans reproche, dans son écriture, sa construction, sa tenue, mais encore d'une efficacité saisissante : comment la langue, avec de simples mots, tisse un récit à valeur universelle dont le thème central reste l'un des plus éprouvés, les plus arpentés par la littérature : la femme.

L'auteur, avec qui je me suis entretenu au téléphone, m'indique que plusieurs éditeurs – non des moindres – ont accueilli son livre favorablement. Et que, dans tous les cas, le même scénario s'est reproduit : on lui a demandé de récrire tel passage, de développer tel aspect de tel personnage, de s'étendre – pour tout dire : de se vautrer – dans le commentaire Antiope pour mal-lisants. D'appliquer à son texte le patron (terme de couture issu du monde ancien, à quoi l'on peut préférer le pattern anglais) du roman grand public.

Elle a refusé. Elle a bien fait. Son livre, dont elle m'a fait adresser un exemplaire avant parution, a été magnifiquement traité par un éditeur bordelais. Il rayonnera, sur la durée, j'en suis convaincu.

Je ne m'étendrai pas, de nouveau, sur ce qui se prépare de certain dans le commerce du livre. Ce site regorge déjà de mes prophéties en la matière. Mais je reviens un instant, parce que la moutarde m'est montée au nez, sur cette impudente manie de tout employé de département éditorial, aujourd'hui, dans les groupes de communication, à faire écrire aux auteurs le livre qui s'adapte au format (terme des gens de radio et de télévision) promotionnel de leur production. Se contenteraient-ils de passer commande à quelques volontaires de ce qu'ils sont commis à publier, il suffirait de les laisser faire et de passer notre chemin. Mais ils s'en prennent à des auteurs qui ont la délicatesse de leur soumettre leur texte.

J'ai subi deux ou trois fois cet affront : un jeune homme – jeans et Nikes orange – vous reçoit avec dégoût, dans un bureau de six mètres carrés ; il vous dit qu'il a lu votre manuscrit, que le thème est super pour sa collection ; qu'il aime bien votre personnage, qu'y a un passage sympa vers le troisième chapitre, mais qu'y faut vraiment retravailler la partie où y a le meurtre, y faut qu'on sente qu'y a du sang, vous comprenez, pas en quinze lignes comme vous faites, le granpubik aime le sang. Oui, monsieur, bien monsieur. Je ne le referai plus. Suit une longue liste d'autres points à reprendre, qui vous font comprendre que tout votre texte est à jeter. Il veut la nouvelle version sous quinzaine. Vous quittez la pièce à reculons.

Il faudrait se lever dès la première phrase bancale que profère un tel interlocuteur. Sortir, sans même le saluer, et le laisser refermer la porte dans votre dos. Pour tout dire, il ne faut plus prendre le risque de rentrer dans son bureau, d'avoir affaire à lui.

Il y a… – trente ans ? – quelqu'un m'avait conté l'épisode que voici. Un auteur d'un âge certain avait passé sa vie à soumettre ses manuscrits chez quelques grands éditeurs parisiens, essuyant des refus systématiques. Courbé sous les ans, il dépose son nième roman rue Racine, rue Jacob, place Saint-Sulpice… On n'y connaissait que lui, depuis tant d'années. L'un des éditeurs sollicités, jugeant que cet homme, au mérite, avait droit à quelques égards, convoqua l'auteur. Il lui fit part des qualités évidentes que le comité de lecture, unanime, avait trouvées à son manuscrit. Mais, tout aussi unanime, le comité de lecture, souverain, avait jugé que son texte confinerait au chef-d'œuvre à la condition qu'il soit récrit à la première personne, et non selon la technique du narrateur parlant du personnage principal à la troisième personne. Le vieil homme aurait repris son manuscrit, aurait salué l'éditeur avec reconnaissance et serait rentré chez lui. Le lendemain, des voisins l'auraient retrouvé pendu.

Rien de nouveau dans l'édition française, me direz-vous ? Ah, que si ! Je peux vous fournir les noms des conseillers littéraires et des directeurs éditoriaux qui étaient aux commandes, il y a un demi-siècle, chez les éditeurs parisiens, grands et moins grands. Vous me trouverez un seul équivalent du petit BTS force de vente morveux qui vous y reçoit aujourd'hui, pas même courtois, pour vous dire – en tapotant un rythme de rap sur un trousseau de clés qui semble excuser l'absence de tout crayon ou stylo sur le plan de travail – que vous êtes un mauvais écrivain.

 

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Mardi 15 mai 2007

06: 56

Courts manuels portatifs de survie
en milieux hostiles – 29

 

Bonnes et mauvaises nouvelles

du front

 

 

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Samedi 12, début d'après-midi. – Mission diplomatique sous couvert de voyage d'agrément au marché aux livres de Saint-Étienne, que j'ai déserté depuis l'automne. La veille, un libraire d'ancien de Toulouse, Bertrand Racine, co-organisateur du salon tenu en mars dans la salle des Pèlerins de l'Hôtel-Dieu, rédige un commentaire très critique sur la page consacrée à l'événement [*]. Je lui réponds aussitôt sur Le blog et lui adresse un courrier électronique. Échange rapide, direct, mais chaleureux. Je lui promets de venir le rencontrer sur la place de la cathédrale dès le lendemain.

Je n'avais absolument pas mesuré combien les quelques commentaires des lecteurs de cette page avaient infléchi la tonalité générale de mon propos. Mon carton rouge contre une poignée d'exposants, d'ailleurs non toulousains, était devenu, sans que j'y prenne garde, la mise en accusation de toute une profession. Ce qui était aux antipodes de mon intention, on m'en fera sans peine le crédit, je suppose.

Il convient d'expliquer – et nous le ferons ici, nous en sommes convenus samedi – comment un tel salon se prépare ; comment les libraires réservent des ouvrages qu'ils ne présenteront qu'à cette occasion, parmi quoi, pour certains, des ouvrages plus rares qu'à l'ordinaire. On ne peut exiger de payer une préoriginale de Valéry sur pur chiffon, non coupée, au prix d'une collection blanche des années 1960 dont (presque) personne ne veut plus, hélas ! alors que le même texte, en « Folio », coûte aussi cher que le prix demandé sur le marché aux livres pour l'édition d'époque.

Et, surtout, voilà des professionnels devenus plus que d'autres sensibles à tout ce qui risque de fragiliser un peu plus encore le commerce problématique qu'ils ont choisi d'exercer. Nous sommes tant habitués à ne plus fréquenter que des succursales ou des franchises de multinationales sans âme, où un personnel interchangeable vous gratifie aléatoirement d'un sourire iconique et incompétent de news magazine, que la présence taciturne du bouquiniste qui s'est charrié une petite tonne de papier, le matin (et sait qu'il la charriera de nouveau le soir), pour vous présenter son étal peut sembler rude au non-initié. Mais, à Saint-Étienne le samedi, à Saint-Sernin le dimanche, comme dans leurs officines pour ceux qui en tiennent une, ces gens-là aiment les livres qu'ils vendent et ceux qui les leur achètent en connaissance de cause. C'est cela, inlassablement, qu'il faut dire, ces temps-ci – même si je reste partisan de l'exigence la plus sévère dès qu'il s'agit de prémunir le livre contre ses ennemis, qui sont légion.

Acquis sur la place, vers quatre heures et demie, avant de revenir saluer Bertrand Racine :
La Vie de sainte Claire d'Assise de Camille Mauclair, dans l'édition de Henri Piazza, dont la plupart des volumes orientaux sont ici (publié en 1924, l'exemplaire est de 1927) ; Claire rejoint ainsi François dont, imprimée à la même époque, une édition des Fioretti ornée de bois gravés n'a pas quitté ma table de travail depuis plusieurs semaines que je l'ai acquise (vous ne couperez pas à ce couple sage, qui côtoiera dans l'index du blog Héloïse et Abélard) ;
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Journal de voyage en Italie par la Suisse et l'Allemagne en 1580 et 1581 de Michel de Montaigne, dans l'édition critique de Charles Dédéyan (dont le fils, le Pr Gérard Dédeyan, historien de l'Arménie, fut l'un de mes délicieux auteurs chez Privat), dans la série des textes français de la collection des Universités de France publiée sous le patronage de l'association Guillaume Budé, en 1946 – un volume dont la sobriété, le papier et l'état de conservation le font confiner à la splendeur en matière d'édition et d'impression typographique (quelques pages seulement sont découpées mais, où que j'aie ouvert le livre, quelques lignes de Montaigne suffirent à m'enchanter, et je sais déjà en extraire une page pour les Mirabilia ;
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– de Pierre Emmanuel, La Face humaine, au Seuil, en 1965 ; je ne parviens pas à m'éloigner de ce livre depuis samedi, au point que j'en avais lu, dimanche soir, une centaines de pages – chacune presque appelant une notation qui justifiera, avant que j'achève ma lecture, l'annexion d'un second feuillet volant de quatre pages ; je dois me raisonner pour ne pas boucler à son propos une chronique avant terme.

*

Samedi 12, un peu plus tard dans la soirée. – Revenu ici, j'ai couvert le Pierre Emmanuel et suis ressorti prendre mon double expresso à la terrasse de l'Interlude. Est passé, que je me suis levé pour saluer [1], l'homme qui me vend mes lunettes. Occasion de le féliciter pour la réhabilitation de son magasin. « Il m'a fallu montrer à la concurrence que je tenais bon !
– ?
– Vous avez remarqué, tout de même…
[Il me désigne sa devanture et, deux vitrines à gauche, une enseigne Opticien flambant neuve que je n'avais effectivement pas remarquée.] Un matin, en semaine, j'arrive pour ouvrir et cet homme attendait. Sans autre préalable, il me dit que j'allais intégrer SquintyShark, le seul avenir commercial sérieux de l'optique européenne, car ils allaient s'installer, sinon, à deux pas de porte de mon magasin. Je l'ai viré, sans plus de ménagements qu'il n'en avait lui-même pris d'emblée.
– Vingt-cinq ans, costume holographique, cravate à chier, propre et net sur lui…
– Vous avez déjà eu affaire à ce genre d'individu ? C'est terrible…
– On tombe sur eux absolument partout, vous savez. Le sixième couteau, qui giclera demain s'il n'a pas fait son chiffre. Évidemment, pas un appel téléphonique, pas une lettre, pas une visite de la part de la direction du groupe, je suppose. La brutalité, ils ne connaissent que cette méthode. »
Les faits remontent au début de l'année. Je console mon interlocuteur en lui montrant ma monture pour lui confirmer que je suis toujours, depuis un an, dans l'urgence de venir le voir, ayant sans doute encore perdu un bon dixième devant cet écran de malheur. Il me sourit. « Figurez-vous que l'augmentation de mon chiffre d'affaires est franche, pas de doute possible. Et, vérification faite, sans rien changer à mes prix ni aux marques que je suis depuis tant d'années, je suis plus compétitif qu'eux sur le moyen et le haut de gamme. Je n'arrête pas de voir de nouveaux clients stationner devant ma vitrine et franchir ma porte. »

À la bonne heure ! aurait dit ma grand-mère.

*

Dimanche 13, onze heures du matin, marché aux puces de Saint-Sernin. – Temps maussade, ciel incertain, un seul libraire sur toute la périphérie de la basilique. Au centre de sa table, telle une obsidienne, la jaquette à fond noir d'Érotologie de la Chine (1963) dans la mythique collection de Jean-Jacques Pauvert où parut Les Larmes d'Éros de Georges Bataille. La dizaine de volumes que j'en détiens recèlent une iconographie dont une bonne part n'est guère accessible ailleurs que dans ces ouvrages, d'une érudition parfois fantasque qui puisait ses sources aux enfers les mieux réservés. Je consulte l'exemplaire, d'une fraîcheur parfaite, pas un pli, pas une tache de doigt sur le papier intérieur, pourtant fragile car très brillant. « Que se passe-t-il, ce matin ? Il n'est pas normal qu'à onze heures un tel livre, proposé à ce prix [2], se trouve toujours au beau milieu de votre table, où l'on ne voit que lui !
– Il se passe que, dans deux ans, vous n'aurez plus un seul libraire sur la place, le dimanche matin. C'est désespérant. »
Les gens viennent lui rapporter trois poches achetés la semaine précédente, en s'étonnant que qu'il ne les leur reprenne pas au prix auquel il les leur a vendus : de la lecture toute l'année pour une mise initiale et définitive d'un euro cinquante… Sur la grande table carrée où s'empilent des volumes au prix unique de deux euros, c'est Tati les jours de soldes – on brasse, on casse, on jette, on rejette, pour finalement s'éloigner en faisant la moue parce qu'ils n'ont même pas un Pennaque-con (c'est tout de même sur cette même table que trônaient les volumes de La Revue scientifique, dont celui de 1902 contenant la controverse sur le Suaire de Turin, que j'ai pu restituer ici (document que je n'ai vu reproduit dans son intégralité nulle part ailleurs que sur ce blog)).

Nous avons bavardé un moment, comme nous le faisons chaque dimanche. Comment remercier cet homme d'être là, sinon en m'éloignant avec trois des dix volumes qui m'ont tenté ce matin-là sur ses tables ? comment le convaincre que, tant que cela restera pour lui matériellement plausible, il est bien the right man in the right place ? bien plus et bien mieux que les vendeurs de besicles du groupe Requin Bigle, dont le marketing à trois sous pourtant le clame sans la moindre pudeur.

Acquis, en plus d' Érotologie de la Chine :
Système des Beaux-Arts d'Alain, dans une réimpression de 1959, sur cet ordinaire petit bouffant doux comme la soie, déjà vanté ici à plusieurs reprises, qu'utilisait Gallimard dans ces années-là pour ses tirages ordinaires. Une page du blog sur Alain est à l'état de brouillon depuis des mois, un texte magnifique de Système des Beaux-Arts consacré à l'écriture me convainc d'achever sa mise en forme pour les jours à venir.
Essais et Dialogues (1937 – collection blanche, quelques annotation au crayon) de Jean Schlumberger, dont la notice de Wikipedia se borne à signaler que son seul titre de gloire serait d'avoir refusé le manuscrit de Du Côté de chez Swann, du temps où il dirigeait avec Gide les jeunes éditions de la N.R.F. Il est toujours possible de l'envisager ainsi, ce qui signale toutefois la culture à très faible spectre du rédacteur en matière d'histoire de l'édition ; qu'on veuille toutefois, avant d'accabler quiconque, imaginer un Bernard Fixot, un Michel Lafon, un Frédéric Beigbeder dans son bureau de directeur littéraire de la rue Racine, recevant aujourd'hui par la poste la moindre page de Proust.

 

 

[*] J'ai, depuis, purement et simplement supprimé le texte de cette page : le bon référencement de ce site faisait que, lorsqu'un internaute avait recours aux moteurs de recherche pour s'informer sur le salon du livre ancien de Toulouse, il tombait, parmi les toutes premières occurrences proposées (qui ne sont pas légion) sur la page écrite dans le feu de ma colère… Contre-publicité dommageable (et injustement pérenne) pour des professionnels qui exercent leur métier dans des conditions de plus en plus sévères. Je profite désormais de l'indexation de cette page pour présenter la manifestation de l'année suivante.

[1] Je suis pris, soudain, d'un doute terrible quant à l'orthodoxie de cette construction. Je pesterais qu'elle n'agrée pas à M. Grevisse, mais une visite chez ce lapidaire me coûte toujours, par pure complaisance pour les gemmes qu'il expose et commente, une grande heure, dont je ne dispose pas à l'instant. J'en profite pour saluer et bénir mes lecteurs sourcilleux sur la coquille mais, cette fois, il me faut demander s'il y a un grammairien dans l'avion. Je me plierai (de mauvaise grâce, car je trouve le tour économe et coquin – comme on dit de celle ou celui qui a une coquetterie dans l'œil).
[2] Je l'ai vérifié une fois rentré ici : moins de la moitié du plus petit prix qu'en proposent quelques rares libraires sur www.livre-rare-book.com.

 


affiche_louis_paul
…….[Zoom sur l'affiche]

…………

Louis-Paul Fallot

De l'argentique au numérique

 

Pour Louis-Paul, dont le blog compte parmi mes liens connivents, la passion de la photographie se partage. Nous lui devons l'emblématique chemin des environs de Méailles qui ouvre une de mes chroniques de célébration de la vie sans alcool.

Que les lecteurs de la région de Nice le saluent de ma part en allant découvrir l'exposition de ses œuvres que propose, jusqu'au 6 juin, la Ville de Cagnes-sur-Mer en sa mairie annexe de Cros-de-Cagnes.

 

 

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Dominique Autié
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Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
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