blog dominique autie

 

Dimanche 13 janvier 2008

10: 16

 

 

 

voici_eddy_blog

 

 

intertresetroit2 /intertresetroitUn autre jour, une image manipulée pour une tout autre raison réinjecte cette pochette de l'année 1963. Le sujet, cette fois est seul, et de face. Jusqu'alors, il ne s'était agi que de petits microsillons quarante-cinq tours, d'une surface à peine plus large que nos actuelles galettes numériques. Celui-ci est un trente-trois tours. Aujourd'hui, ces objets semblent irraisonnablement encombrants et la surface utile des pochettes curieusement sous-employée par le graphisme : un carré de trente et un centimètres et demi de côté (plus que la hauteur d'une feuille aux normes A4) ! Quel maquilleur de produits de grandes distribution ne rêverait d'une telle prodigalité pour donner corps par l'image au vide sous vide que recèle l'emballage destiné à la tête de gondole ?

affiche_bobino
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La capacité plastique de cette photographie durcie, sur laquelle il été ajouté du grain, est décuplée. Mon univers acoustique et mental est ce visuel – ce qu'à la même époque un intellectuel canadien formule dans un théorème resté célèbre  The medium is the message.

[En janvier 1965 (j'ai quinze ans), mon père avait loué deux places un dimanche après-midi en matinée à Bobino. Stupéfait, je l'ai senti applaudir avec plus de ferveur que je n'osais en manifester. Je n'aurais osé crier, je l'ai entendu lancer plusieurs Bravo ! Ce spectacle, auquel il a m'a permis d'assister, m'a indiqué – sinon imposé – un principe de réalité, m'a fait sortir de l'immuable programmation sonore des pochettes. Il faudra toutefois des années avant je me procure et lise La Galaxie Gutenberg et Pour comprendre les médias de Marshall McLuhan.]

 

 

 

 

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Mercredi 9 janvier 2008

06: 32

 

 

 

madam_blog

 

 

intertresetroit1 /intertresetroitVient le jour où l'on ne peut vraiment plus s'expliquer comment cette attention fusionnelle a pu servir d'arme de poing contre l'environnement humain et non humain. C'est pourtant cet office qu'a rempli cela, dans ma vie, durant toute une période qui ne fut pas une passade.

Je n'ai pas parlé – et ne parlerai pas – de musique (ce serait désigner l'un des cinq sens comme maître d'un jeu qui excède de toutes parts la dimension sonore, d'ailleurs indigente, en cause ici) ; pas plus de soumission à une mode (aujourd'hui encore, toute sociologie des effets de modes appliquée au décryptage de comportements adolescents prête aux sujets observés une capacité d'écoute à leur environnement – et d'interaction avec celui-ci – qu'exclut l'autoérotisme dominant [tyrannisant] auquel le sujet est entièrement soumis) ; encore moins d'une identification, d'une révolte, d'une affirmation de soi.

Non, deux mots, accolés volontairement : attention, qui signale une mobilisation du corps et de l'esprit (incluant les sens) vers un objet dont, finalement, peu importe de quoi il est fait ; fusionnelle, pour signifier que c'est dans le court-circuit entre ce sujet-là et cet objet-ci, et non ailleurs, que se trouve la clé de l'interminable commerce entre eux.

Je n'en pointerai, pour aujourd'hui, qu'un seul – mais remarquable – effet : durablement (toute une vie), une musique reste indissociablement perçue (tenue à distance ou investie, habitée) en fonction du visuel qui l'accompagne ; il en va de même pour nombre de gestes de la vie quotidienne, le goût, l'odorat, le toucher interférant puissamment avec l'ouïe et la vue – phénomène dont les publicitaires et les designers des produits de consommation massive ont parfaitement su tirer les conséquences à leur profit.

Mon dégoût – il n'y a pas d'autre mot – pour toute couverture de livre illustrée et blisterisée à la façon d'une pochette de disque manifeste, je suppose, mon entêtement à soustraire l'essentiel de la langue à ce formatage terrifiant.

 

 

madam_verso_blog

 

 

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Vendredi 21 janvier 2005

05: 17

 

Marie Valarché

 

Marie Valarche

 

Marie Valarché était la sœur de mon père. Ce cliché appartient à ceux que j'ai extraits des albums familiaux que nous avons feuilletés ensemble fin novembre, quinze jours avant sa mort – que rien ne laissait entrevoir si proche, ce jour-là.

Cet univers de secrets tus, de souffrances et de joies que de tels êtres rendaient lumineuses, je crois pouvoir affirmer qu'il était hostile à ma mère. Ce silence la contournait et j'appris, sans qu'il fallût me l'enseigner, des voies de contournement à mon usage – moins retenues, moins édifiantes que la paix absentée – je ne trouve pas d'image moins problématique, ni plus juste, me semble-t-il – que mon père opposait aux pouvoirs domestiques : aux murs de notre maison, les natures mortes de ma tante donnaient [comme donne une fenêtre sur un paysage] sur un espace et un temps dont mon père, sans me l'avoir jamais confirmé autrement qu'à travers une admirable constance dans son attachement muet aux œuvres de sa sœur, semblait m'indiquer qu'il s'agissait de l'espace et du temps qu'il s'était efforcé d'inventer et de préserver afin de me les transmettre en héritage.

De fait, j'ai dû employer mon existence à tenter de donner forme (mentalement, pour la plus large part, puis avec les moyens du bord entre les murs que j'habite) à un univers dont ces deux êtres avaient rêvé et que je crains si souvent de froisser en prétendant m'en approcher : une présence attentive au monde dite dans un commerce d'un subtil raffinement avec les objets, dans la joie intime de créer et une infinie réserve dans le goût de transmettre (cette pudeur dont l'absence signe l'obscène vulgarité de la pédagogie qui affiche ses bons sentiments). Je suis issu d'un monde d'artistes constitué par les circonstances en société secrète. Si Marie connut des loisirs et une aisance sociale que mon père n'aurait pas songé à revendiquer, tous deux respiraient la même modestie face à leur œuvre – et à de tels êtres l'existence, jusque dans ses instances les plus ternes, tient lieu d'œuvre ; ce peut être leur drame, c'est assurément leur gloire.

Cette gloire prévaut dans les quelques pastels de Marie Valarché qui rehaussent ces lieux où je travaille et vis à la fois. Ils font échos, répondent d'une même voix à ceux que mon père a regardés jusqu'à son dernier souffle et dont je pressens que les réunir ici sera l'ultime station de mon cheminement de deuil. Un bouquet de fleurs coupées, un vase qui s'efface sous les corolles (dessiner, poser les couleurs est geste de courtoisie, dirait-on, chez cette femme – et j'y reconnais les mains de mon père organisant le même bouquet fraîchement cueilli dans notre jardin de Sceaux –, le plateau d'une crédence à peine esquissé… le casting est immuable. J'ai vu un antiquaire de passage ici enlever ses lunettes pour déchiffrer la signature et s'arrêter au bord de me demander si je tenais à ces merveilles qui feraient la joie de certains de ses clients.

Les pastels de Marie Valarché ont été exposés dans plusieurs salons enviés, me dit mon père. Marie ne les refusait pas, mais ils paraissent à jamais réservés dans une aura de secret. La vitre qui protège leur vulnérabilité m'interdit de les photographier pour les reproduire. Je rêve qu'un jour un inconnu sonne ici, me tire en pleine journée d'un travail urgent pour me demander de les regarder quelques instants.

Il me semble avoir surpris, les dernières années de sa vie, quand nulle ne s'interposait plus dans nos dialogues tacites, que mon père jetait toujours un bref regard sur l'un des pastels de sa sœur quand il entrait dans une pièce. La maladie l'avait courbé, le buste devait acquiescer dans un effort à l'intention des yeux – l'inverse de qui s'incline devant un autel ou une icône, mais c'était bien une manière de piété qui prenait le dessus sur l'ankylose, le temps de ce regard votif.

Une intuition me saisit à l'instant par la tignasse : et si, de mes premières compulsions à noircir du papier – dans le propos résolu d'être lu – jusqu'à ce blog, il ne s'était agi que d'une tentative de transcrire ce que la taciturnité de cet homme recelait ? De me glisser à l'intérieur de sa bogue de silence pour goûter sur mes lèvres et mes dents la pulpe d'un monde enviable, pour l'essentiel inaccessible – ou perdu ? Si je n'étais, péniblement, que l'écrivain qu'il n'a pas été ? – dont les textes, en douterais-je un seul instant, auraient partagé la ferme allégresse des natures mortes que composait sa sœur sur le pur chiffon à grain.

Tant il me semble, soudain, être bien près d'écrire enfin comme Marie Valaché travaillait ses pastels, qu'un simple effleurement, un souffle, suffiraient à gommer.

 

 

Marie Valarché, s.d., archives familiales.

 

Jeudi 9 décembre 2004

05: 18

 

Noir et blanc [III]

 

Simone Gandais

[J'avais suggéré qu'on se souvînt du cliché dans son entier [1]. Voici ce qu'un scanner de niveau professionnel, certes, mais utilisé dans ses fonctions de base est allé trouver sur un petit fragment de l'épreuve qui n'excède pas 15 mm de largeur. Je me suis contenté de gommer, sur Photoshop® un minuscule point noir dont il resterait à prouver qu'il n'était pas un grain de poussière sur la vitre du scanner. Je ne renonce pas à tenter, dans quelque temps, une impression sur papier, la taille de l'image que j'ai obtenue en haute résolution dépassant le format A4.]

Elle souffrait de crises d'asthme. Trois années de suite, autour de mes six ans, je partageai ses cures à Saint-Honoré-les-BainsLe Souffle au cœur a été tourné dans cette station thermale et l'on ne saurait imaginer d'environnement plus juste pour un tel sujet. Trois semaines durant, la même scène se répétait chaque soir : nous nous préparions à descendre dîner dans la salle à manger de l'hôtel (dans les villes d'eau, l'imaginaire surélève les plafonds) et, parvenus à l'entrée de celle-ci, nous marquions un temps d'arrêt. Le maître d'hôtel venait nous accueillir. À ce signe, les conversations et le bruit des couverts cessaient ; nous traversions la salle dans un silence de basilique ; l'homme à la jaquette noire s'effaçait aux abords de notre table, qu'il me laissait contourner afin que j'aille moi-même tirer la chaise de la femme que j'accompagnais, le temps qu'elle prît place face à la salle. Je rejoignais ensuite mon couvert et le maître d'hôtel remplissait son office à mon égard, les mains posées sur mon dossier. Elle et moi n'échangions pas un mot avant d'avoir déplié nos serviettes. Dès lors, les pensionnaires pouvaient reprendre leur fourchette et parler de nous.

Je tiens d'elle cette faculté d’antipathie vénéneuse, capable de nous rendre teigneux et butés jusqu’en nos derniers retranchements. D’elle encore les munitions de cette arme problématique : la mesquinerie cauteleuse dans les petites causes. Les grandes, une fois perdues, me laissent en revanche plus oublieux que ne l'y autorisait sa rancœur tenace à l'endroit de qui l'avait déçue. Dans ma mythologie portable (j’ai donc bien, moi aussi, quelque chose de portable, ces temps-ci, comme tout le monde, qu’on se rassure), je lui dois également de m'avoir laissé toucher les chutes de ses coupons de tissu, sous la table de la salle à manger de Bourg-la-Reine, tandis qu'elle manœuvrait avec une dextérité exquise la machine à coudre pour se confectionner ses robes.

Cette femme, foudroyée par une hémorragie cérébrale à soixante ans alors que je n’en avais que seize, était un strict modèle de bonté. De cette bonté sévère, tranchante, dévastatrice, dont il n'est plus correct de faire l'éloge. La bonté subtilement cruelle des seuls authentiques thérapeutes (qu'on ne se méprenne pas : elle était caissière à la Société générale, et j'attends de pied ferme ceux qui feront mine de ne pas comprendre ce que bonté et thérapie de la cruauté ont à voir dans la vie courante).

Je n'ai rencontré que deux femmes qui ont accès à cette forme aride de la grâce et l'exercent à travers une infinie bonté. Il me suffit de savoir que quelques proches reconnaîtront, sans nul doute, la seconde et qu'il n'est plus un jour où ces deux femmes [la seconde ne connaît désormais la première que de vue, à travers ces rares clichés] n'enjambent la mort pour me rappeler que je suis en vie.

 

[1] Voir chronique du 3 décembre, Noir et blanc [II].
[2] Voir chroniques du 29 novembre, Noir et blanc [I], ainsi que du 1er novembre, La ride de la bonté absolue.

Simone Gandais (1906-1966), cliché X.

 

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Vendredi 3 décembre 2004

05: 35

 

Noir et blanc [II]

 

Mariage

Je suggère à ceux que les histoires de famille horrifient (qu'ils sachent que je fraternise) de se borner à enregistrer ce cliché dans la mémoire morte de leur rétine.

L'original mesure très exactement 80 x 132 mm. Insuffisamment rincé peut-être une fois sorti du bain de révélateur, le tirage présente une zone qui a viré au jaune dans sa partie supérieure gauche (que le scanner accuse, elle est à peine visible sur l'épeuve).

Nous sommes le 18 octobre 1948, sur les marches de l'église de Bourg-la-Reine. Paul-Émile Autié [1917- … vient d'épouser Jacqueline Gandais (1926-2001). C'est un professionnel qui opère, le protocole photographique est sourcilleux – l'arbre généalogique passé par la scie, débité, rangé en un stère bien net –, le reportage paraît dépouvu du moindre écart.

L'ordonnancement de ce cliché trahit pourtant une dissymétrie profonde, pour ainsi dire scandaleuse.

Les mariés ont d'ores et déjà posé. En deuxième ligne, s'avancent leurs parents les plus proches : au centre, Raymond, mon grand-père maternel (né avec le siècle, il a donc quarante-huit ans) et à son bras, Louise, la mère de mon père, qui mourra deux ou trois ans plus tard. Simone, femme de Raymond, ma grand-mère maternelle, tient le bras de Jean, le frère aîné de mon père – mon grand-père paternel est mort plusieurs années avant la guerre et je ne sais que depuis peu qu'il était prêtre défroqué de l'évêché d'Agen. Il y avait donc une longue génération d'écart entre les parents de mon père et ceux de ma mère ; les parents de Raymond [Simone a perdu sa mère encore enfant et le père est mort depuis longtemps] se tiennent derrière lui, on distingue nettement la barbichette blanche de mon arrière-grand-père Paul mais son épouse est cachée par le chapeau de Louise [les deux femmes ont pratiquement le même âge, et c'est de mon arrière-grand-mère que je garderai le souvenir].

Et ces deux prêtres… L'un, à gauche, est le beau-frère de Jean Autié, mon oncle paternel. L'autre, l'abbé Merle – un petit homme dont je me souviens fort bien car il louchait et avait un cheveu sur la langue –, était l'aumônier des scouts et des jeannettes de la paroisse (il existe un nombre significatif de photographies de ma mère, le foulard noué au cou, en chaussures d'escalade, entourée de consœurs monitrices [des scènes de plein air]).

On m'objectera de bonne foi que la symétrie est au contraire parfaite, que ce n'est pas le souci de remplacer le père défunt du marié par un frère (auquel mon père était très attaché) qui fait injure à la raison classificatoire des familles. Et que l'astuce des deux ecclésiastiques posés en candélabres de part et d'autre des géniteurs du jeune couple procède, sinon du génie, du moins d'un sens éprouvé du casting (une sorte d'Ikebana appliqué à la génétique).

Non, la dissymétrie, qui est défaut accidentel d'une symétrie sous-jacente plus qu'absence de toute symétrie, vient du regard de ma grand-mère Simone, encore une fois [1]. De nouveau [peu importe que cette photographie fût prise plusieurs années avant celle que j'ai publiée lundi dernier] cette femme biaise, élude la scène dans laquelle elle se trouve compromise, récuse l'objectif. Il me semble toutefois que ce regard n'est, pour moi, intimement, qu'une énigme à demi. Ce que le scanner est parvenu à extorquer des quelques millimètres carrés de cette seule partie de l'image est saisissant, vous verrez. C'est la raison pour laquelle je sollicitais, tout à l'heure, que le lecteur me fasse la grâce d'engranger cette scène, d'accorder juste une seconde d'attention à cette femme, hic et nunc, rivée dans l'absence.

Je ne saurais donc m'empêcher de voir, à travers sa conséquence, dans la disposition même des protagonistes sur les marches de cette église un coup de force (ce n'était sans doute pas le premier) : la signature inflexible de celle qui allait devenir ma mère [cette formule me vient, sans la moindre malice, pour une fois sans préméditation, et j'en mesure aussitôt la portée : elle suggère une prise de fonctions plus qu'un acte inaugural et créateur
– un ministère ou une prison préexistent au politicien (ou au prêtre) et au directeur de l'administration pénitentiaire qui s'en voient confier la charge ; comme si devenir ma mère fût une distinction honorifique (ou un bannissement), de même que lui survivre constitua un emploi à plein temps.]

 

[1] Voir chroniques du 29 novembre, Noir et blanc [I], ainsi que du 1er novembre, La ride de la bonté absolue.

 

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