blog dominique autie

 

Samedi 26 janvier 2008

18: 29

 

Ce que dit la porte
cadratin_blog
de celui qui la franchit

cadratin_blog
[ Wara' – IX ]

cadratin_blog
porte_tourtres

 

Heureux, si le bois de votre porte travaille sous l'excessive humidité et les sautes inconsidérées du climat. Vous l'entendrez se plaindre. Jamais vous n'auriez soupçonné qu'une porte en souffrance peut tirer du sommeil toute une ville.

Heureux êtes-vous s'ils sont nombreux ceux dont les journées passent par cette porte. De votre étude, à l'étage, vous disposez du loisir singulier de vous fondre peu à peu dans l'esprit et la chair de votre porte. Sa plainte vous devient familière.

Pourtant, vous ne tardez pas à douter qu'elle soit toujours identique. Un râle, presque doux, vous indique à l'instant qu'on vient de traiter avec égard l'engorgement de ses fibres, qu'on l'a insensiblement haussée d'un effort bref pour qu'elle retrouve son logement – quelqu'un a négocié d'égal à égal avec la porte et son huisserie, et la porte lui sait gré par ce râle plus qu'elle ne gémit.

L'instant suivant, les murs tremblent sous la foudre d'un corps qui ne traite qu'avec des portes faites pour être ouvertes ou fermées, avec des portes normées hors d'un principe de réalité qui impliquerait celle ou celui qui en saisit la poignée ; des portes qui n'ont aucune densité en tant que portes – pas plus que n'en ont les ustensiles de la vie ordinaire, les parures, l'ordinateur, l'autre [tout environnement humain et non humain instrumentalisé comme extension auratique d'un dispositif clos sur lui-même, sourd, autiste]. Dès lors, la mauvaise porte est frontalement reconduite dans son chambranle, chaque paumelle, chaque ferrure sommées de se gauchir pour que la porte se plie sans délai à son bâti dormant. Que ne change-t-on de porte comme on change de cravate ou de goût en matière de yaourt allégé !

Vous songez, un temps, à mettre un nom sur chaque mouvement de la porte, comme on identifie les oiseaux à leur chant, en forêt. Par discrétion, vous renoncez, tant ce que dit la porte malmenée de celui qui la franchit s'avère d'une cruelle évidence.

 

 

les_portes_clement_vignettecadratin_blog

Écrit peu de temps après avoir lu ce livre du jardinier paysagiste Gilles Clément.
Une méditation faite de rigueur et de générosité sur les portes végétales, les portes interdites, les portes domestiques…, mise en perspective par des clichés de l'auteur pris dans le monde entier (notamment à Bali, où Gilles Clément note l'importance de la porte dans le code de préséances sociales et familiales). Une lecture d'une fécondité rare.

95 pages, Éditions Sens et Tonka, 1999, Collection « Calepin ».
ISBN  2910170403 – 16 €.

 

Un autre texte de Dominique Autié sur les portes [cliquer ici]

 

En ouverture : Porte de l'église de Tourtrès (Lot-et-Garonne). Cliché Dominique Autié.
Heurtoir en vignette : D.R.

 

cadratin_blogheurtoir_vignettecadratin_blog
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…

 

Vendredi 29 juillet 2005

07: 31

 

Le rire scrupuleux de Gogol


[ Wara' – VIII ]

 

gogol_ivanov

 

J'avance avec allégresse, ces jours-ci, dans la lecture des Aventures de Tchitchikov de Gogol, son opus major inachevé, plus généralement désigné par son sous-titre, Les Âmes mortes [1]. Je dois cette découverte à Hervé Guibert : dans l'un de ses textes, il confie tenir trois livres pour décisifs dans son propre cheminement : Moby Dick, L'Homme sans qualités et Les Âmes mortes. Fraternisant sans réserve pour les deux premiers, c'est aussi poursuivre ma lecture de Guibert que de me plonger dans Gogol.

Mon édition comporte la longue et passionnante introduction d'Henri Mongault, l'un des tout premiers traducteurs de ce récit, dans laquelle il cite, à l'appui du vivant portrait qu'il brosse de Gogol, un extrait d'un texte autobiographique, Confession d'un auteur [2]. J'ai lu et relu ces lignes plusieurs fois de suite, j'y suis revenu et y reviens encore chaque fois que j'ouvre le volume pour reprendre ma lecture des Âmes mortes – l'une de ces œuvres qui modifient votre métabolisme dès les premières salves de pages.

Le propos que Gogol tient sur sa vocation d'écrivain est, en effet, saisissant de fermeté, d'exigence. Je tiens mon lecteur pour capable de s'en approprier ce qui le concerne, sans que j'aie besoin de recourir à quelque sous-titrage. J'indique seulement que c'est bien ce que Gogol dit du rire qui, soudain, m'a fait reconsidérer tout ce qui précède, relire différemment ce que j'avais pris, dans un premier temps, pour l'une de ces déclarations d'intention farcies de bons sentiments que j'exècre, que trop d'écrivains se croient obligés de produire un jour ou l'autre. [Lors de ma dernière visite chez mon libraire de neuf – qui remonte, je le mesure à l'instant, à plusieurs semaines –, j'ai ouvert avec circonspection le dernier livre d'entretiens de Richard Millet, Harcèlement littéraire, que j'ai bientôt reposé, effrayé par tant de bien-pensance sûre d'elle-même et, pour tout dire, de morgue mise à asséner de bien fades lieux communs – n'en déplaise à l'un de mes confrères de la blogosphère.]

Le passage de Confession d'un auteur est trop copieux pour que je le reproduise intégralement ici. J'ai tenté cependant d'en respecter le mouvement, car l'implacable raisonnement moral de Gogol prend figure, me semble-t-il, de direction de conscience pour tout écrivain qui se respecte avant même de respecter son lecteur.

Ni moi, ni ceux de mes camarades qui s'exerçaient pareillement à composer, ne croyions que je deviendrais un écrivain comique et satirique, bien que, malgré mon naturel mélancolique, j'éprouvasse souvent l'envie de plaisanter et même d'importuner les autres de mes plaisanteries. Pourtant mes appréciations les plus précoces sur les hommes décelaient l'art de constater les particularités – soit importantes, soit mineures et ridicules – qui échappent à l'attention des autres. On me reconnaissait ce don, non pas de parodier l'homme, mais de le deviner, c'est-à-dire de deviner ce qu'il doit dire dans tel ou tel cas, en conservant la tournure et la forme de ses pensées et de ses propos. Mais tout cela n'était pas couché sur le papier, et je ne songeais même pas à ce que je ferais de ce don.
Cet enjouement, que l'on a remarqué dans mes premières œuvres, provenait d'un certain besoin moral.
[…]
Je m'aperçus alors que je ne pouvais écrire davantage sans un plan clair et précis. Je devais, au préalable, m'expliquer nettement le but, l'utilité, la nécessité de mon œuvre et m'éprendre ainsi pour elle de cet amour véritable, ardent, vivifiant, faute duquel le travail ne marche pas. Je devais me persuader qu'en créant, je remplissais précisément le devoir pour lequel j'avais été appelé sur terre, pour lequel j'avais reçu des capacités et des forces, et que, en le remplissant, je servais l'État tout comme si j'occupais un poste officiel. L'idée du service ne me quittait jamais.
[…]
Bref, je voulais qu'en lisant mon œuvre, on vît involontairement se dresser le Russe tout entier, avec la diversité des richesses et des dons qu'il a en partage, surtout vis-à-vis des autres peuples, et aussi avec les multiples défauts qui sont les siens, pareillement vis-à-vis des autres peuples. Je pensais que le lyrisme dont j'étais doué m'aiderait à dépeindre ces qualités de manière à les faire aimer de tout Russe ; que la force comique dont j'étais également doué m'aiderait à décrire les défauts de telle façon que le lecteur les détestât, même s'il les trouvait en lui. Mais je sentais en même temps que tout cela n'était possible qu'en connaissant parfaitement les qualités et les défauts de notre nature. Il faut les peser, les apprécier judicieusement ; il faut s'en faire une idée claire, afin de ne pas ériger en qualité ce qui est un de nos travers, ni ridiculiser avec nos défauts ce qui est une de nos qualités. Je ne voulais pas gaspiller mes forces. Depuis que je m'étais entendu reprocher de rire non seulement du défaut mais de la personne qui en est atteinte, et en outre de la place, de la fonction même qu'elle occupe (ce à quoi je n'avais jamais songé), je sentais qu'il fallait être fort prudent en matière de rire. D'autant plus que celui-ci est contagieux et qu'il suffit à un homme d'esprit de railler un côté des choses, pour qu'à sa suite un individu stupide et obtus rie de l'ensemble.

Que l'humour puisse être scrupuleux, voilà qui me convient. Gogol suggère qu'il ne serait tolérable, en littérature, qu'à ce prix. J'étendrais volontiers cette éthique au discours privé, à la voix, à toute la posture de celle ou de celui qui choisit la drôlerie comme mode d'expression (tant ma gêne est toujours extrême en présence de personnes qui ne savent pas demander leur chemin, vous dire qu'ils ont bien mangé à votre table ou vous annoncer le décès d'un de leurs proches sans qu'il faille, pour chaque phrase, interpréter le propos, qui sautille, s'agite, patauge, dans une sorte de perpétuel second degré supposé plaisant – j'éprouve le même malaise que jadis, dans les vieux ascenseurs, quand le sol de la cage accusait un décalage d'un ou deux centimètre avec le plancher de l'étage où j'avais demandé qu'il me hisse). Tel appel au scrupule exclut – au moins en littérature – l'ironie, cette arme antipersonnel dont les dégâts collatéraux sont imprévisibles – c'est encore ce que semble nous dire l'auteur sans reproche des Âmes mortes, dont j'aime décidément le grain de la voix.

 

[1] Dans la traduction d'Henri Mongault, parue en 1925, en deux tomes, aux Éditions Bossard et reprise par Gallimard (actuellement disponible en collection de poche « Folio » et en Pléiade – première traduction intégrale, en son temps, comprenant les passages supprimés par la censure (russe) de l'époque.
[2] Sauf erreur de ma part, ce texte de Gogol ne serait aujourd'hui disponible que dans le cadre du volume des Œuvres complètes de la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.
[3] Entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille, Gallimard, 2005.

Nikolaï Vassilievitch Gogol, (1809-1852) portrait par Alexander Ivanov (1841) – © musée Russe, Saint-Pétersbourg.

 

Permalien

Lundi 30 mai 2005

06: 51

 

De la note infrapaginale


[ Wara' – VII ]

 

 

genealogie

 

 

 

 

 

La note infrapaginale est la forme la plus achevée du scrupule.

Même si, envisagée dans la perspective de l’érudit qui produit son propre apparat critique, l’histoire de cette pratique éditoriale évoque de tout autres mobiles [1], on m’accordera que le soin mis à citer ses sources constitue le degré zéro d’un zèle scrupuleux.

Que celui-ci souffre de ses propres dérives – ce qu’un glossateur a joliment qualifié de priapisme infrapaginal [2] – n’est pas douteux. Or, je songe moins au texte polypeux ou métastatique de l’universitaire (voire la béquille du traducteur boiteux – La note en bas de page est la honte du traducteur [3]) qu’à la note exogène déposée par l’éditeur d’un texte ancien afin d’en favoriser l’accès au lecteur non averti. Des générations d’indianistes, d’islamologues et d’hébraïsants ont anticipé le contresens, m’ont prémuni contre le recours souvent désespéré à quelque glossaire improbable, voire simplement contre l’ennui qui vous engourdit à la lecture d’un texte par trop mystérieux. Les notes sont dès lors autant de minuscules clés ouvrées en corps huit par un serrurier bienveillant qu’il y a de tiroirs dérobés dans l’armoire à sagesse [4]. L’obligation d’augmenter la liste de ses titres et travaux ni la vanité de faire montre d’une érudition ne sauraient insuffler à l’exégète sa précision méticuleuse à vous indiquer la voie, à tendre le lumignon devant mes pas – et combien de fois je sais gré, en mon for intérieur, à celle ou celui qui va jusqu’à disposer sa main en paravent de crainte qu’une bourrasque ne souffle la mèche.

J’associe dans un même éloge la note infrapaginale et les dessins et décorations marginaux portés par les copistes sur les manuscrits médiévaux. Nous savons aujourd’hui qu’ils s’inscrivent rigoureusement dans un dispositif mnémonique qui s’est perpétué depuis l’Antiquité [5]:
À partir du XIIe siècle, on trouve couramment dans les marges des manuscrits le mot nota adressé au lecteur. Il s’agit de l’impératif singulier du verbe notare, "prendre note", et il signale un passage important ou difficile que le lecteur pourrait souhaiter marquer d’une nota personnelle pour mieux s’en souvenir. Plus loin, Mary Carruthers, évoque le même dispositif avec la mention marginale du mot pictura, [qu’]il est peut-être permis de comprendre non comme un substantif mais, par analogie avec nota, comme un injonction faite au lecteur de se former une image d’après la description écrite – une image qui, bien sûr, doit rester mentale [6].

Le seul mot Note ! en tant que note…

Pure sollicitude de l’auteur, attention bienveillante au lecteur qui s’assoupit, posture exemplaire d’une pédagogie non directive qui, au lieu d’asséner l’image, enjoint le lecteur d’élaborer la sienne : Tu vois ce que je veux dire ? Ne me réponds pas, consigne seulement cette image dans ton lieu de mémoire intime et secret, je te le conseille en toute amitié !

 

[1] Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition – Une histoire de la note en bas de page, « La Librairie du XX° siècle », Le Seuil, 1998.
[2] Andréas Pfersmann, « Le priapisme infrapaginal », communication à la Journée d’études sur la note infrapaginale organisée par le groupe de recherche Fabula, 8 novembre 2002, Paris-VII Jussieu.
[3] Dominique Aury, préface à Georges Mounin, Les problèmes théoriques de la traduction, « Bibliothèque des idées », Gallimard, 1965.
[4] Voir Houari Touati, L’Armoire à sagesse – Bibliothèques et collections en Islam, Aubier, 2003 ; illustrations hors texte 23a et 23b.
[5] Sur l’art de la mémoire, voir principalement Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 1975 ; plus récemment, les travaux de Mary Carruthers : Le Livre de la Mémoire – La mémoire dans culture médiévale, éditions Macula, 2002, et Machina memorialis – Médiation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Âge, « Bibliothèque des histoires », Gallimard, 2002.
[6] Le Livre de la Mémoire, op. cit., pp. 163-164.

 

Un cas particulier de priapisme infrapaginal  ? l'arbre généalogique.
Le rouleau qui établit la généalogie d'Edward IV depuis Adam et Eve, en passant par les rois Arthur et Cadwallader, jusqu'au trône d'Angleterre. © (Free Library of Philadelphia, ms Lewis E201, ca. 1461-1464).

 

 

livre_index
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici
Permalien

Mardi 22 février 2005

05: 39

 

Open Source

[ Wara' – VI ]

 

 

angkor_vat

 

« En Occident, l'esprit a désanimé le corps. En Orient, il a dé-somatisé l'âme [1]. »

Voilà comment, nous autres Occidentaux, aimons faire montre d’une familiarité hâtive avec l’Orient ! Il suffit de mener de front, depuis plusieurs mois, la lecture patiente de quelques textes des mystiques musulmans et celle à peine moins déconcertante des Pères du désert [2], de laisser entre les pages affleurer l’empreinte de poèmes et de proses traduits du bengali, du tamoul, du sanskrit – une lente plongée, depuis cinq années désormais dans la tradition hindoue, ardue mais libre parce que solitaire –, pour douter d’emblée d’une telle formule. Elle est bien trop binaire pour être universelle (comme on le dit d’une clé qui ouvre toute les portes, d’un passe).

Je n’apporterai rien de neuf aux études de littérature religieuse comparée, rien – cela va de soi –, sinon mes maladresses de non-spécialiste, aux écoles exégétiques, rien non plus (surtout pas !) aux boulimiques des bons sentiments syncrétiques. Je me propose seulement de faire retour à ce que mes journées et mes nuits d’homme activement requis par une vie professionnelle me permettent d’aborder de textes à divers degrés fondateurs.

Comme les mythes, j’en ai la conviction, de tels textes sont un matériau que chaque génération doit actualiser – procéder à son actuation (je trouve ce terme qui, selon mes dictionnaires, équivaudrait à l’acception philosophique d’actualisation et présente l’avantage de prévenir une lecture simplificatrice de ce qui s’entend ici du fait d’actualiser un mythe, un texte « en puissance », en perpétuelle gésine).

Je parle donc de la nécessité, pour une civilisation (sauf à s’éteindre spirituellement) d’aller au-delà de la lecture et de l’exégèse : d’écrire – non de réécrire, ce qui serait d’une grande vulgarité – en permanence, en flux tendu, le texte originaire.

Il m’arrive de songer qu’en ces temps hautement critiques il n’y aurait pas mieux – pas moins – à faire, pour un écrivain qui se respecte, que de procéder inlassablement, sans plus de velléité de création, au retour sur quelques-uns de ces Textes – je ne les désigne dès lors d’une capitale que pour la clarté du propos. Comme il existe des communautés d’informaticiens qui, par-dessus les continents, mettent à la disposition de leurs confrères des logiciels Open Source, d’autres communautés d’internautes dont les ordinateurs personnels analysent, en tâche de fond, l’enregistrement des espaces intersidéraux pour y déceler le moindre signal d’une activité intelligente, d’autres encore dont les membres se perdent dans le jeu de rôle, il pourrait se constituer ainsi une communauté de lecteurs écrivants qui emploieraient le meilleur de leur loisir à faire ainsi retour sur les Textes.

Je pourrais décliner cette idée, poser quelques hypothèses quant à la façon, pour un ensemble d’individus répartis sur toute la surface du globe, de se signaler ces Textes les uns aux autres – car il est bien évident qu’il ne s’agirait pas seulement, pour un Européen, de faire retour sur la Bible de son enfance ni, pour un Indien, de s’acquitter de la besogne en improvisant une glose personnelle sur un chapitre du Mahabharata. Ce qui me semblerait fonder en droit une telle entreprise – la démarquer de tout œcuménisme, congédier toute entreprise écœurante de tourisme textuel –, c’est précisément le scrupule pétri de pietas qu’inspirent ces Textes dès qu’on les aborde hors de la clôture universitaire, d’une église et d’une quelconque spécialisation.

Il me revient que le christianisme nomme corps mystique l’ensemble de la communauté des hommes engagée dans le processus universel de la Rédemption. Et Teilhard de Chardin proposa le terme de noosphère [3] pour désigner la couche d’intelligence spirituelle qui envelopperait la planète à la façon de la vie organique aux abords de la croûte terrestre et des gaz en altitude. Le réseau qu’improvise à l’instant mon imagination aurait les qualités de l’un et de l’autre : la matérialité abstraite d’un corps mystique et la cérébralité enveloppante de la noosphère.

Au sein de cette communauté active, chacun des quelques Textes qui m’entourent ces temps-ci serait une datte tombée de l’étal du temps humain. Il me faudrait traverser le monde pour être absous de ma gourmandise par la lecture que d’autres, venus des terres où ces Textes ont germé, feraient à leur tour de ces Textes retournés. (Et je prendrais avec moi quarante d’entre nous, qui irions tirer M. Klages de son doux sommeil.)

 

[1] Ludwig Klages (1872-1956). Cité hors référence dans la notice que consacre à cet auteur l’Encyclopédie de l’Agora.
[2] Notamment Petite Philocalie de la prière du cœur, traduite et présentée par Jean Gouillard, « Documents spirituels », Les cahiers du Sud, 1953 (disponible dans la collection de poche « Points » du Seuil ; Les Pères du désert, par Jean et Henri Brémond, collection « Les Moralistes chrétiens », (Textes et commentaires), 2 volumes, Librairie Victor Lecoffre, J. Gabalda éditeur, 1927.
[3] Je me borne aujourd'hui à introduire cette notion et le nom de Teilhard, à qui elle reste associée, sachant que les deux chroniques suivantes – celle de demain, notamment, explicitement consacrée à Pierre Teilhard de Chardin – reviendront sur le concept de noosphère.

 

Angkor Vat, bas-relief figurant une scène de guerre du Mahabharata ; source : Vasudha Narayanan.

 

 

livre_index
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

Mercredi 16 février 2005

05: 44

 

Marguerite Yourcenar,

le wara' du dire


[ Wara' – V ]

 

 

yourcenar

 

Une heure à voir et écouter Marguerite Yourcenar, pur moment de grâce ! L'édition en DVD de l'entretien que Bernard Pivot mena chez elle, en septembre 1979 à Petite Plaisance – sa maison de l'île des Monts-Déserts, sur la côte du Maine aux États-Unis – est bien d'intérêt public [1].

Je dis voir et écouter, ce qui, en la circonstance, n'est pas lire, ou entendre la voix anecdotique d'une femme qui a sculpté sa langue une vie durant. Mais bien voir et se délecter du visage que modèle cette parole, s'inviter dans cette présence du tout-venant de langue qui, chez Marguerite Yourcenar, fredonne sur un pas de danse étrangement allègre dans sa lenteur. Une danse baroque, surcodée, qui tient son rang et préserve la distance entre le corps de l'autre et cette parole dansante – mais qui ne cesse pas un instant de tenir son partenaire, de s'inquiéter de son maintien, de le guider dans l'espace de l'entretien chorégraphique. Tout cela est immobile, à peu près, seuls les visages s'éclairent, s'animent, les mains tracent de courtes figures indicatives. Bernard Pivot, dans une brève présentation en forme de flash-back filmé en 2003, restitue de façon très juste l'effet physique qu'imprima à l'entretien le régime oral de l'écrivain. C'est moi qui ajoute qu'elle lui a conféré, au fil de ses réponses, une sorte de grâce contagieuse dont celle ou celui qui découvre cet entretien à l'écran suit la progression. La locutrice sculpte son interlocuteur, le ralentit, le rend poreux.

L'idée s'impose, d'évidence, que s'exerce bel et bien chez Marguerite Yourcenar, dans sa relation au monde et à l'autre ici présent, une forme subtile de piété scrupuleuse qui s'élabore et se diffuse par la langue. Moins piété à la langue pour la langue que piété au monde par la langue. C'est bien plus qu'une élégance, c'est étranger à toute coquetterie, c'est – chaque mot en trouve écho sur le visage et dans le grain de la voix – d'ordre existentiel, voire ontologique.

L'oreille et les yeux se trouvent conforté dans leur intuition à chaque occurrence, dans le propos, d'un imparfait du subjonctif. Au premier emploi, c'est la surprise des lèvres sur le bord du verre qui éprouvent le goût d'un cocktail insolite. Puis l'on déguste. La phrase elle-même semble retarder son plaisir – on finit par entendre venir sur la pointe des pieds la forme menacée de désuétude, qui exécute une sobre révérence et s'éloigne. Nul apprêt, j'y insiste, jamais l'imparfait du subjonctif ne semble plus à l'aise que dans cette oralité tissée de délicate prévention contre tout obscurantisme.

L'entretien conclu, notre négligence dans le soin qu'appelle langue en paraît plus injurieux. Une forme de criminalité soft ne fait plus de doute, quand la paresse se fait jeunisme veule et se porte au-devant de lâchetés que personne n'exige vraiment. Militante active (activiste presque) des droits de tout ce qui vit sur la planète et ailleurs – Bernard Pivot sollicite quelques aveux émouvants sur ce registre, moins connu, de l'académicienne –, Marguerite Yourcenar ne fut ni auteure ni écrivaine. Il est probable qu'un seul de ces mots vitriolés lui eût semblé d'une extraordinaire obscénité.

 

[1] Les grands entretiens de Bernard Pivot, Gallimard/Ina, 2004.

Marguerite Yourcenar, Monts-Déserts, septembre 1979 (d'après le DVD Gallimard/Ina).

 

 

livre_index
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

:: Page suivante >>

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mars 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML