blog dominique autie

 

Mercredi 9 février 2005

05: 29

Publication en ligne

 

Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?
L'explosion de l'usine AZF à Toulouse
Journal de l'automne 2001
le 21 septembre 2001
par Dominique Autié

 

maisquestcequonvadevenir

 

Du mercredi 2 au mardi 8 février inclus, le blog a publié les sept chapitres d'un texte rédigé en novembre et décembre 2001 sous le titre Mais qu'est-ce qu'on va devenir ? – Chronique de l'automne 2001. J'avais d'abord, en son temps, envisagé de l'intituler L'Ordre du monde. De rares éditeurs à qui je l'ai soumis ne m'ont jamais répondu, à l'exception de deux d'entre eux qui se sont récusés par un bref commentaire gêné. J'ai réalisé de ce texte l'édition artisanale de quelques exemplaires hors commerce, au moyen de mes outils de bureautique, brochée à l'ancienne en cahiers non massicotés, sur un beau petit papier bouffant. J'en ai cousu moins de dix exemplaires, que des êtres chers détiennent. J'ai cru bon épargner à mon père la lecture de ce texte. Sa mort m'a convaincu de le publier.

Selon la loi du genre, les sept posts figurent ci-dessous dans l'ordre inverse de leur publication, le texte liminaire devant donc être consulté à la fin de la page 2 de cette rubrique. J'ai pris le parti de respecter l'esprit du blog, quel qu'en soit, en l'occurrence, l'évident désagrément pour le lecteur.

En avril 2006, à l'occasion d'une opération de maintenance, j'ai intégré un sommaire électronique de ces sept chapitres que l'on peut ouvrir pour plus de commodité dans une lecture suivie.

 

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Mardi 8 février 2005

05: 53

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfnoiretblanc

Chronique de l'automne 2001

 

7.

 

L'ordre du monde

 

Déblayer les décombres de ce mois de septembre et engager le travail de deuil. Je voudrais savoir à quoi m’en tenir quant à l’analgésie étrange qui concerne plus encore que la mort de ma mère : le temps lui-même.

Observant mon père silencieux, occupé devant sa table de travail à des activités d’une minutie extrême, je comprends qu’il poursuit un interminable travail de deuil, que je suppose engagé depuis une haute époque dont lui-même a, depuis longtemps, perdu toute notion précise – située, en tout état de cause, des lustres en amont de la Mort qui, après avoir paru hésiter au printemps à le prendre lui d’abord par l’épaule, a finalement utilisé, courant septembre, les grands moyens contre cette femme, exaspérée (on le serait à moins) par la façon dont celle-ci lui tenait la dragée haute depuis bientôt sept ans. Le drame – qui, somme toute, n’affecterait que moi – tient à ce que ce ne soit pas cet homme, mais moi, péniblement, qui écrive : lui, écrivant, pourrait m’amalgamer dans le creuset de sa langue, me donner accès aux couches les plus secrètes et les plus sensibles où se pétrit la souffrance d’être né, baratter ma sécheresse.

Il manque à tout cela la plus élémentaire dimension animiste. Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous omis de faire ? Quel signe funeste n’a pas été conjuré à temps ? Qui d’ailleurs en eut connaissance ? Qui en a reçu l’avertissement et aurait négligé de le traduire ? On met en cause les services de renseignements supposés n’avoir pas pris au sérieux des menaces clairement proférées. Mais qui a interrogé les astres, qui s’est préoccupé des chats – derrière leur impassibilité, ils en savent bien plus long qu’ils ne le laissent croire ? Qui a pris soin du nombre de ses pas ? qui de l’orientation de son lit ? qui, un tant soit peu, de lui-même ? Chacun de nous s’en est remis, de longue date, à la rumeur d’État, aux rappeurs du JT, aux DJ de l’info en boucle. Ce qui m’advient prouve assez que les événements – qu’ils secouent la planète ou une métropole entière – ne nous sont pas des phénomènes extérieurs. Seule la chute d’un météorite (encore qu’aujourd’hui on saurait la prévoir) pourrait avoir valeur de fatum, de destin, de puissance qui fixe de façon irrévocable le cours des événements, selon Le Robert. La collusion du hasard et de la nécessité y suffit. Alors que c’est la conjonction des négligences les plus intimes de chacun de nous qui soudain fait masse – mais qu’il soit clair qu’un seul nœud de circonstances dans l’existence d’un seul atome humain peut suffire à libérer les tensions, les énergies, les impacts nécessaires à détruire Babel en une matinée : la théorie du chaos appliquée à chacune des catastrophes minuscules que sont nos vies produit l’écroulement de Manhattan et l’explosion d’AZF.

Qu’un sans domicile fixe, un cancéreux en phase terminale, un travesti ou le consommateur le plus désespérément représentatif d’un quelconque panel se lève soudain et dise : C’est moi ! comme à la communale quand il s’agissait de se dénoncer, et le bruit public ne prendra même pas la peine d’en rire. Pourtant, le papillon dont l’aile en frémissant a fait s’écrouler la montagne sur un autre continent, c’est bien moi qui l’ai rêvé !

Si j’excepte la nuit qui suivit l’explosion de l’usine AZF, l’hypersomnie est la réponse la plus explicite que mon organisme improvise devant cette pièce montée branlante et cataclysmale. Nul doute qu’un fonds non soldé de fatigue, dû à l’impossibilité dans laquelle je me suis trouvé de prendre quelques jours de repos à la suite de l’intervention chirurgicale, fait le lit de cet état de lassitude dont rien ni personne ne parviendrait à me divertir ces temps-ci. Mais à l’épuisement mesurable au nombre de bâillements s’ajoute une force ténébreuse, résolue, convaincante, qui m’attire dans les eaux lourdes du sommeil et me dissuade d’en émerger le moment venu. Véritable empoignade à laquelle j’assiste, impuissant au fil des salves à répétition du buzzer de mon radio-réveil. Chaque journée qui se rappelle à moi en faisant vibrer la table de nuit comme une sirène d’alerte maximale m’est une peine de sûreté incompressible.

Le monde rôde autour de mon cadavre, l’insecte nécrophage des effets spéciaux cherche avec son dard l’artère où se frayer une passe encore douloureuse vers mon sang pour y ficher son drain, me remplir de Bétadine jusqu’à la bonde, jusqu’à ce que les chairs cèdent, jusqu’à ce que je dégueule l’ascite par tous les orifices.

Je me lève dans l’état où je me trouvais, il y a seize ans, au sortir de mes comas éthyliques.

Dans les jours qui ont suivi les deux dates sismiques du 11 et du 21 septembre, plus encore que les petites demoiselles, la nageoire cellulaire plaquée à l’oreille et la marque du slip dépassant du blister, qui donnent leur position à Grand Frère GPS, le retour de la page sportive dans les flashs d’actu me prouve à l’envi que tout est comme avant – voire que rien, plus probablement, n’a changé un seul instant.

Que rien ne changera.

Je pense à Emmanuelle, vingt-deux ans cette année. Sans que sa mère, qui l’a élevée, ni moi, qui n’ai pas pu fixer son enfance, ne l’ayons si peu que ce soit suscité, elle a choisi ce monde-là, celui des études de marché, du marketing, de la consommation de masse ; elle a suivi un cycle international de trois ans d’études supérieures d’économie. Quelques jours après l’enterrement d’une grand-mère qu’elle n’a pour ainsi dire pas connue, pour ne l’avoir fréquentée que quelques heures dans sa vie, elle scellait sa première embauche dans un cabinet américain de consulting implanté à Bruxelles. Les circonstances se sont peu prêtées à ce que je l’interroge sur la façon dont elle a ressenti la destruction du World Trade Center, elle qui, récemment encore, envisageait d’aller au plus vite œuvrer en Amérique du Nord dans le mass market. Choix paradoxal, pour ce que je sais et pressens de son regard sur le monde, dans lequel je reconnais cependant trop bien son père : mon goût pour les postures acrobatiques – sociales, en l’occurrence, mais tout observateur assidu pourrait
en dire autant de mon existence affective depuis le grand déchirement placentaire…

Il existe également ce symptôme, ces jours-ci, dont je tarde à me préoccuper : ce moment où la musique ne me répare plus.

Je mets, sans conviction, un disque de John Surman. Comment aurais-je prévu que les fréquences de sa clarinette basse, parentes de la basse de viole de Jordi Savall, auraient les effets tout à la fois cautérisants et balsamiques que celle-ci a perdus ces derniers temps ? Ses plus belles compositions (Nestor’s Saga, Portrait of a Romantic) relèvent d’un jazz contrapuntique qui n’est pas sans écho avec les Musicall Humors du Captain Tobias Hume ou les Pièces de Violle de Mr Demachy – deux albums que je tiens pour plus troublants que les œuvres de Sainte Colombe, qui ont fait le succès de Tous les matins du monde.

Or, aucun de ces disques, ni aucune des nombreuses versions de Leçons de Ténèbres des compositeurs baroques, dont je m’accompagne des journées entières (mais quelques répons, à la nuit tombée, suffisent à m’ébarber l’âme), n’ont plus prise sur moi : soit qu’une tension me catapulte par delà l’instrument ou la voix, dans une sorte de vide saturé d’influx nerveux – des nerfs dressés comme des cheveux sans tête, des nerfs d’orage, de nuée de kérosène, des nerfs kamikazes ; soit que je me mure déjà dans l’œuf de plomb du sommeil et que mon propre poids volumique leste jusqu’à l’incoercible besoin d’aller m’étendre. Mais, ce soir, la méditation de Surman emprunte une langue dont les périodes s’ajointent à ma langue comme les deux brins d’une double hélice d’ADN. Je passe en boucle le premier morceau de l’album avant que mes yeux ne portent attention au titre de celui-ci : Private City.

Un bruit quelconque me tire du silence intérieur auquel m’a renvoyé la musique de Surman.

Haine, haine, haine face à ce qui – depuis des mois, pour ne pas dire des années – s’acharne à corriger mes itinéraires. Du projet pour lequel on prend son souffle (écrire un nouveau livre) jusqu’à la moindre pensée voient leur trajectoire infléchie, quand ce n’est pas brisée net. La rancune s’accumule, une parano diffuse finit par jeter son ombre sur chaque interstice de mon emploi du temps (traverser la place pour acheter du pain m’expose au risque que le fournil électrique ait été neutralisé peu avant par un court-circuit, qu’un vélo circulant en sens interdit manque de me heurter, que je tombe sur quelqu’un que je n’ai ni l’envie ni le temps de rencontrer).

Puis, soudain, l’évidence saute aux yeux : le temps lui-même s’est rétracté, le cadran de l’horloge s’est déformé sous la pression au point de ressembler à l’une des montres molles de Dali, c’est l’ensemble du carnet de rendez-vous de la planète qui a été passé au compresseur à confectionner les balles de papier. Les échéances se chevauchent, le tuner capte plusieurs émissions différentes sur la même fréquence et, à l’inverse, des plages entières restent muettes sur l’écran lumineux des longueurs d’onde. Dans le téléphone portable, le retour de ma voix, avec plus d’une seconde de décalage, couvre les propos de mon correspondant – et je songe non sans quelque effroi que ce même phénomène, ultérieurement ou à condition que je me déplace de quelques pas, pourrait me faire entendre la phrase que je vais prononcer avec cette même seconde d’avance sur le mouvement de mes lèvres, voire sur ma pensée.

Devant ce constat, il est dès lors, non seulement possible, mais nécessaire de conclure qu’au centre de cette page qu’une main négligente ou rageuse a réduite en boule, je reste le seul signe cryptographique intact, le seul repère sémantique sur lequel pourra s’appuyer celui qui, en se baissant pour défroisser la feuille, tentera d’en déchiffrer le texte. (Je songe alors à un curieux volume, constitué d’un texte de Michel Butor et de reproductions en couleur d’œuvres d’un artiste tchèque, Jirí Kolár [1]. Celles-ci, présentées par l’auteur comme des collages, consistent – du moins au premier regard – en des « compressions » de monuments, places et panoramas praguois obtenues par application d’un fer à repasser sur une photographie froissée. L’effet est beaucoup plus saisissant, me semble-t-il, que ne le serait une figuration de ces mêmes monuments réduits à l’état de ruines, dans la mesure où l’image proposée par Jirí Kolár préserve le monument – toujours « debout », reconnaissable – tout en récusant de la façon la plus violente son équilibre structurant d’architecture d’apparat et, par là même, sa fonctionnalité. C’est bien une telle image que les New-Yorkais conserveront mentalement pour longtemps encore du World Trade Center, et non le champ de gravats, progressivement mis au net, sur la pointe sud de Manhattan.)

 

Dimanche 18 novembre – il y a très exactement trois mois que j’ai déménagé – dans le creux de l’après-midi, je me baisse pour ramasser un dernier livre. Éloge du silence de Marc de Smedt (Albin Michel, 1986). Depuis plusieurs semaines, à raison d’une heure certains matins, aussitôt levé, et de plusieurs journées dominicales, au prix d’un état d’ankylose douloureuse dont je ne parviens plus à me déprendre, je range la bibliothèque.

Une fois extrait de son carton de varia, le volume a transité par mon bureau-salon dont les rayons de littérature française ont été les premiers aménagés (mais il n’y a jamais émargé, que je sache, et je ne discerne aucune nécessité de l’y introduire aujourd’hui), par le bureau de Sylvie (un week-end entier à organiser enfin une bibliothèque professionnelle et documentaire cohérente) pour rejoindre, fin octobre, l’interminable couloir où j’ai installé huit mètres quatre-vingts de rayonnages : onze blocs de 0,80 m de large, dont sept nouveaux destinés à éponger les acquisitions de ces dernières années.

Il me semble n’avoir fait que feuilleter le livre, que j’ai acquis au moment de sa parution. Sans doute connut-il depuis un classement nomade, au gré de mes déménagements précédents, des remaniements et concentrations divers qu’a imposés, depuis quelques années, une stratégie de préemption sur toutes sortes de volumes dont les bouquinistes de la place Saint-Étienne, le samedi, semblent tenir à se défaire à vil prix avant quelque Déluge annoncé. Impossible, quoi qu’il en ait été, de me souvenir même d’où je l’ai tiré en août, et sa présence dans l’un des rares cartons qui, parmi les deux cent cinquante que nécessitèrent les livres, portaient la mention « Divers SH » [sciences humaines] me convainc que je n’ai jamais vraiment statué sur sa place : s’il en avait une avant l’été, elle était assez précaire ou sujette à caution pour que j’aie orienté le volume vers une pile d’inclassables mise de côté.

À quelques nuances près, pour des ouvrages désormais localisés sur lesquels, de surcroît, je travaille ces temps-ci, je suis donc parvenu à rétablir, pour certains continents thématiques, à instaurer pour des archipels qui l’exigeaient parfois depuis plusieurs années, un ordonnancement pragmatique et conforme
à l’esprit qui a procédé à leur choix – et je ne trouve pas de meilleure bannière que celle nommée par Caillois ses cohérences aventureuses. J’arpente le couloir, Éloge du silence à la main. Je dispose enfin de la perspective des étagères et de leur occupation harmonieuse. Les livres n’ont plus à s’imbriquer selon leur format sur deux rangées qui accueillaient encore, dans presque tous les rayons, des piles horizontales qui achevaient de rendre pénible la recherche d’un titre et périlleuse son extraction pour le consulter.

Je médite un instant sur cette circonstance singulière, qui ne s’offrira pas de sitôt, du moins puis-je en formuler le vœu. J’ai manipulé entre neuf et dix mille livres (grossière évaluation par multiplication de la charge moyenne d’un rayon par le nombre exact de ceux-ci) et me voici rendu au moment de ranger symboliquement le dernier, soudain léger sous mes doigts. Je prends le temps d’en vérifier l’état – le papier cristal est intact, ce qui me confirme que je n’ai probablement pas accompagné le volume pendant un temps suffisant à le lire entièrement ; je n’ai donc fait que me l’approprier, comme à l’ordinaire, en le recouvrant et, cette opération conclue, en le fréquentant un moment – table des matières, ouverture d’un ou deux chapitres, index et bibliographie qui toujours en disent long sur la démarche de l’auteur, mais Éloge du silence n’en comporte pas, les références des citations sont seulement données au fil du propos dans des notes en bas de page.

Vers le milieu du couloir, il est criant que sa place est ici, parmi les livres sur la musique.

Les fêtes de fin d’année se sont rapprochées d’inquiétante façon : non plus le lent compte à rebours de l’enfance, dont la mascarade du passage à l’an 2000 exploitait, comme s’il devait s’agir de la dernière fois, le modèle universel ; mais une sorte de proximité par saccades sur un calendrier soumis au tangage. Ici et là, quelques rappels des événements sous forme de la figure médiatique imposée de l’édition spécial-bilan de l’année écoulée. Mais en son for intérieur – si l’on peut, pour s’exprimer ainsi, lui en prêter un – le monde est imperturbable. [La diffusion métastatique du droit de chacun à ériger son propre désœuvrement et celui de son époque en activité (pâte à sel, macramé, point de croix, bénévolat caritatif, hooliganisme) affecte la lutte avec l’Ange de la langue. De telle sorte que l’isolement de l’écriture est exponentiel : l’inconvénient d’être confondu avec un pêcheur à la ligne ou un bouliste (l’affaire est déjà ancienne) s’aggrave désormais de la honte, dont on ne peut s’ouvrir à personne, d’éprouver comme obscène la part d’activité (crayons, ordinateur, ramette d’A4, dictionnaires) que comporte la mise en œuvre de la langue.]

Le 21 décembre, je sors en fin de journée, faire provision de gâteaux secs. La ville clignote. Au thermomètre numérique géant, sur le fronton du siège régional du Crédit Agricole®, zéro pointé. Les portables sont collés à l’oreille, Bisou tchao ! chuchote à la cantonade dans son Nokia une petite grue qui passe à ma hauteur [qu’une seule fois on ose s’acquitter ainsi de moi au téléphone et je jure de rendre à jamais toute forme de relation impraticable entre mon correspondant et moi]. Le baromètre du principe de réalité a d’ores et déjà atteint les valeurs négatives, cela se palpe jusqu’au malaise. Les gens sont laids, leur imaginaire enguirlandé les bouffit. C’est à vomir.

Quelque chose me dit que c’est moi, et moi seul, qui paierai la facture de psychotropes que cette société s’est autoprescrite pour continuer de s’acheminer en rang serré vers son misérable non-destin. Je lis dans son regard que Sylvie oscille toujours entre l’effroi, que nous partageons, devant l’écroulement du monde et la tentation du découragement devant mes imprécations entrecoupées d’interminables mutismes : elle se tient devant un livre ouvert dont, elle comme moi, ignorons la langue.

 

Et vous avez lu tout ça ? Non, bien entendu, mais je sais ce que contient chacun de ces volumes, il existe entre eux, d’un rayon à l’autre – d’une pièce à l’autre – des liens mystérieux, d’une absolue nécessité, qu’un seul mot qui me manque, au détour d’une phrase, suffit à activer. Alors, s’il est à sa place, je vais droit au livre concerné, en état de somnambulisme, et j’y trouve aussitôt le mot, la phrase, la page qui me cherchaient, qui n’attendaient que cet instant de disponibilité de ma part.

[Je tiens volontiers ma bibliothèque pour un siphonophore, l’un de ces organismes dont les sciences naturelles ont relevé l’ambiguïté : « À première vue, Physalia est un gros flotteur auquel pendent des tentacules et ressemble donc à s’y méprendre à une méduse commune (une seule méduse). Un examen plus approfondi nous montre que cette armada flottante est en réalité une colonie de nombreuses personnes, polypes et méduses. L’intégration des différents individus de la colonie s’est tellement perfectionnée, les différentes personnes ont acquis une forme tellement spécialisée et une telle subordination à l’ensemble de la colonie qu’elle fonctionne à présent comme un individu unique, un superorganisme [2]. »]

J’avais presque oublié que, depuis six semaines, l’étrange dispositif de la bibliothèque m’est de nouveau accessible.

Ce n’est qu’aujourd’hui, et de la façon la plus incidente, au moment d’afficher devant le visiteur mon soulagement de m’être acquitté de la tâche en dépit de l’avalanche catastrophique des derniers temps, qu’une évidence tout autre me saisit : il n’arrivera désormais plus rien de grave – et ce n’est d’ailleurs qu’à la faveur de cette bibliothèque, en souffrance à l’époque des faits, que les Twin Towers ont perdu l’équilibre.

Dès lors, il m’est enfin possible de raccourcir mes nuits. Peut-être même vais-je pouvoir aviser à la conduite à tenir, et m’arrêter de fumer, maintenant que ma mère est morte.

 

Toulouse, novembre-décembre 2001.

 

[1] Michel Butor, Jirí Kolár, L’Œil de Prague, suivi de La Prague de Kafka et de Réponses par Jirí Kolár, La Différence, 1986.
[2] Stephen Jay Gould, Le Sourire du flamant rose, Le Seuil, 1988, p. 74 sq.

 

 

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Lundi 7 février 2005

05: 16

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfviolet

Chronique de l'automne 2001

 

6.

 

L'odeur de la sainteté

 

C'est eux qui l'ont fait,
mais c'est nous qui l'avons voulu.

blanc
Jean Baudrillard.

 

J’ai quitté l’hôpital dans la voiture d’une jeune femme médecin qui redescend en ville pour tenter d’aller prendre sa gamine à l’école : une heure et demie de bouchon, dans une voiture aux vitres fermées par crainte du fameux nuage. Dans les faubourgs, je vois un type d’environ trente ans qui marche à grands pas, le groin muselé dans un masque à gaz de la Grande Guerre, sérieux comme un poilu.

Ma convoyeuse n’a pas à entrer dans le centre. Je descends au pont Neuf, ma valise à la main, l’ordinateur à l’épaule. Il me reste un grand kilomètre à parcourir à pied pour rejoindre mon domicile. Je fais un petit crochet pour passer chez mon pharmacien habituel prendre les médicaments prescrits par le professeur C. Il est près de 13 heures, c’est le seul commerce ouvert. Ville morte, je sais désormais ce que signifie l’expression.

Quand le téléphone fonctionne de nouveau, je m’entretiens avec une infirmière du service de postréanimation de Boulogne où – mon père a eu le temps de me l’apprendre lors de notre brève conversation du matin – elle a été transférée. Dans mon esprit, la fonction d’une telle unité se confond avec celle de la salle de réveil. Il s’agit en réalité, cela me semblera évident le lendemain, d’une déclinaison des soins palliatifs pour les mourants dans le coma : ceux qui, aux yeux du témoin conscient, n’expriment plus aucun signe extérieur de souffrance. Le dialogue en est décalé d’autant avec mon interlocutrice, qui a très certainement compris qu’il serait inutilement difficile de faire entendre à un Toulousain, un tel jour, que la médecine a abandonné tout espoir de ramener sa mère à la vie et qu’il ne s’agit plus que d’attendre. Oui, demain dans l’après-midi, ça ira… Vous pouvez nous appeler à n’importe quelle heure, même la nuit, me précise-t-on de nouveau. Tout cela aurait pu me paraître transparent, si j’avais pris soin de transposer dans le registre de la mort qui est le sien ce discours verrouillé sur les codes abstraits de la vie. Rendu vulnérable, je suppose, par les secousses extérieures, affaibli par l’intervention chirurgicale que je viens de subir, j’ai négligé que c’est toujours, non pas un individu, mais l’institution qui vous parle, en pareil cas. Avec les mots du JT de 20 heures.

La nuit sera blanche. Vers quatre heures du matin, je commence toutefois à somnoler quand mes voisins du dessous rentrent de boîte de nuit en claquant les portes. Ce vieil immeuble est à ce point sonore que je comprends chaque mot, suis chacun de leurs gestes. Je me lève et charge une machine à laver de blanc, avec prélavage, cycle long, cinq essorages à froid. Ne pas les entendre baiser, surtout. Et, accessoirement, les empêcher de fermer l’œil avant que le jour ne se lève.

Dans le TGV non plus, je ne parviendrai pas à dormir. Ni à lire. Vers Angoulême, je prends conscience qu’il n’est sans doute pas tout à fait normal que nous soyons, de la sorte, suivis par des ambulances dont la sirène deux-tons est bloquée en arrière de mon tympan depuis Toulouse.

Samedi, 14 h 20, gare Montparnasse. Je monte dans un taxi. La course, jusqu’à Boulogne, me paraît rapide. Bref coup de pompe dans la cour de l’hôpital. Je dois demander à deux jeunes types en blouse blanche qu’ils me portent ma valise. On m’indique l’étage. À la sortie de l’ascenseur, je comprends que je pénètre dans une enclave institutionnelle qui échappe à la pression des protocoles thérapeutiques, des statistiques (des quotas de pertes, comme on dit dans les commandos de parachutistes), à la casuistique de l’obligation de moyens. Encore un couloir à perte de vue, au bout duquel je crois reconnaître l’un des neveux de mon père (un cousin, donc ?).

C’est fini [il faudra qu’un jour j’interroge cet euphémisme dans toute sa platitude]. Et cela l’était déjà, me dit-on, lorsque mon père est arrivé, une demi-heure avant moi. On me propose de la voir. Ceux qui nous entourent sont d’une sollicitude parfaite. Les gestes, les mots et, surtout, les silences s’agencent entre nous comme, je suppose, les notes d’une partition que déchiffre une petite formation de musique de chambre, dont les exécutants se connaissent et s’estiment.

Mon père propose de m’accompagner à son chevet. Nous sommes assis côte à côte. Elle est jaune, lisse, inoffensive. Il suffirait de tendre la main pour la toucher, mais je repousse cette idée : pour la première fois de ma vie, mon bras entoure l’épaule de mon père. Nous échangeons quelques mots. Il répète une dernière fois qu’il lui trouve bonne mine. Elle a, il est vrai, les traits détendus. Rien qui suggère qu’elle ait pu souffrir dans l’agonie.

Mon esprit fait un effort pour changer de focale, pour passer du zoom, rivé sur ce visage impassible, au grand angulaire. Quand, gamin, je communiais à la messe, il me fallait ainsi développer toute une stratégie mentale, le temps que l’hostie fonde sur ma langue, pour appliquer mes pensées à ce qu’on m’avait enseigné de la transsubstantiation. C’est, j’en suis aujourd’hui convaincu, le point de faiblesse de la spiritualité chrétienne de n’avoir pas vulgarisé de technique efficace de méditation et de renvoyer le fidèle à son propre dénuement, à son insigne pauvreté, dans la circonstance même où la foi, à travers le sacrement de l’Eucharistie, exige de lui la plus haute implication, une porosité, une disponibilité émotive à un événement qui devrait le foudroyer, le tuer sur place : manger le corps de son dieu. À l’inverse, il m’a longtemps fallu improviser à mon usage des techniques d’évitement quand, faisant l’amour, je sentais naître et m’envahir le sentiment d’être le dieu transsubstantié investissant sa créature, infusant ma haine de toute finitude dans le désir d’absolu de l’autre ; pour conserver quelque temps la maîtrise des figures imposées de l’amour et laisser les coudées franches à mon corps, j’en appelais à un scénario mental, toujours le même, dont j’avais éprouvé l’impeccable effet dans la plupart des circonstances où il était impératif de neutraliser toute prérogative cérébrale – s’endormir, échapper à la pénitence du savoir lors d’une conférence ou d’un cours… : je compostais un ticket de métro porte d’Orléans et, à raison de quatre-vingt-dix secondes par station, remontais la ligne 4 parfois jusqu’à son autre terminus porte de Clignancourt. Alésia, Mouton-Duvernet, Denfert-Rochereau, Raspail, Vavin… [Vingt-quatre stations intermédiaires, soit vingt-cinq fois une minute et demie, trente-sept minutes trente théoriques à ma disposition pour penser à autre chose qu’à Dieu pendant que je baise].

À l’instant, devant ce que je m’efforce avec rigueur de nommer en moi-même le cadavre de ma mère, je suis d’abord pris au dépourvu par l’absence de toute sollicitation nécessitant le recours à une telle technique d’évitement : pas la moindre déferlante qui impose que je m’accroche à la rive, pas la plus étroite poche sous la voûte de mon crâne pour y lover quelque secret. (Ce qui suivra, dans les heures et les jours à venir, me convainc assez volontiers, alors que je tente de fixer cette chronique, qu’il faut voir en cela les effets cumulés de la fatigue du convalescent et du stress non encore évacué dû à l’explosion de la veille ; m’absentant du service de postréanimation accompagné d’une infirmière pour effectuer au secrétariat central les formalités liées au décès, j’entends de nouveau, dans l’ascenseur, la sirène deux-tons de l’ambulance qui m’a suivi pendant tout le voyage en train.)

Je suis cependant parvenu à m’imposer une simple réflexion au cours des brèves minutes partagées avec mon père dans la chambre mortuaire : il y a là, inerte à jamais, l’organisme dont, par scissiparité, je suis issu [que mon père, qui respire contre moi, ait provoqué ce phénomène n’y change rien, j’ai toujours défendu que la singularité de l’Homo sapiens sapiens repose sur le caractère composite de son mode de reproduction : sexué, pour ce qui est du gamète mâle jouant le rôle de détonateur, asexué dès la première segmentation du zygote, ce qui justifie biologiquement le caractère parfaitement négationniste de toute maternité]. Je m’exerce donc quelques secondes à mesurer les effets de ce décès ontologique par nécrose de la cellule mère – la gelée originaire désertée de ses pulsations, les cils palpeurs… Les cils, horreur ! Les poils… de nouveau la proéminence glaciale, obscène de mon pubis se rappelle à moi. Je dois prendre sur moi, me cabrer l’esprit contre un flux de haine qui m’assaille : les deux professionnelles de la thanatopraxie avec leurs Gillette jetables, lundi à mon chevet, savaient donc qu’elles étaient commises à me rendre présentable pour le rendez-vous de cet après-midi. Elles auraient pu avoir le courage d’appeler un mort un mort.

Mon père pleure doucement. Il me fait comprendre que ce n’est pas la peine de nous éterniser.

 

Étais-je un danger de son vivant ? En reste-t-elle un pour moi jusque dans la mort ? Quelque chose n’a jamais cédé entre nous, qu’alternativement nous pensions érigé par l’autre et qu’en définitive nous n’avons sans doute fait qu’échafauder contre nous-mêmes : à la façon d’assiégés qui, croyant se protéger, hérissent leurs remparts de lances tournées, non contre l’assaillant, mais vers le dedans de la forteresse, de sorte qu’ils manquent au moindre geste de venir s’empaler sur leur propre système de défense. [L’image est dans Kafka, j’en suis certain ; mais je n’ai jamais pu la retrouver, et je n’ai pas noté sa référence l’année où j’ai lu d’un seul tenant les quatre volumes des Œuvres complètes dans la Pléiade.]

Nous avons été l’un à l’autre pourvoyeurs de fausses alertes, colporteurs de catastrophes, bonimenteurs, équilibristes. Ses obsécrations les plus familières étaient : Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? suivi d’un Qu’est-ce qu’on a fait au Ciel ? et de leur corollaire : Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Nous avons vécu pendant plusieurs décennies avec la menace terroriste fichée dans l’estomac.

Elle m’envoyait me faire couper les cheveux toutes les trois semaines – toute son autorité sur moi se crispait à ce point dans ce rituel que c’est sans doute le seul grief sérieux que je lui garde de mes années d’adolescence, parce que c’était la seule mesure que je ne savais pas détourner ni contrecarrer coup pour coup : chaque fois que je sortais du salon de coiffure, le mal était fait et je savais qu’il serait de nouveau perpétré avant même que le temps n’ait pu réparer l’outrage. Pour elle autant que pour moi, à cette taille périodique de mes boucles blondes s’attachait un enjeu exorbitant dont je n’ai pas pris la peine, dans l’âge adulte, d’explorer les tenants et les aboutissants. Il me vient à l’instant que le caractère cyclique de la scène se calquait peut-être chez elle sur le flux menstruel – une obscure et très ancienne gêne à l’endroit de la féminité qui aurait ainsi exigé de l’homme son tribut, à chaque lune : les couilles du taureau, un morceau de la vraie Croix, un scalp. Mais une telle conjecture ne répond pas de l’investissement douloureux qui fut le mien, d’interminables années durant, et que ne suffisent à éclairer ni la mode naissante des cheveux longs au début des années 1960, ni tout un phylum analytique décliné du mythe de Samson.

Il me semble ne rien savoir d’elle, rien d’essentiel en tout cas faute d’avoir mis à plat les données stratégiques de cette guerre sainte. (Comment ne pas supposer qu’il en va de même entre des ethnies et des peuples qui perpétuent depuis des temps parfois immémoriaux des parades sanglantes : aucune analyse géopolitique, aucune force multinationale, aucune solution négociée n’accédera jamais ne serait-ce qu’aux confins des strates les plus enfouies d’un imaginaire commun que partagent les belligérants, dont eux-mêmes savent peu de chose si ce n’est que la résolution de leur conflit signerait leur acte de mort.)

La violence résiduelle du pouvoir glacial qu’elle a exercé sur mon corps obnubile mes souvenirs. Il dut pourtant advenir des circonstances heureuses, qui reléguaient à l’arrière-plan cette lutte à mort dans laquelle me projetait le moindre de mes désirs. Il y eut, vers ma quinzième année peut-être, l’achat de la machine à écrire qui devait me donner les moyens de mettre en page mes premiers poèmes. La sophistication des logiciels de traitement de texte contemporains et la qualité des imprimantes couplées à nos micro-ordinateurs ont fait oublier combien, à l’époque,
la composition typographique constituait pour l’écrivain en herbe une intronisation sacrée de son texte, dont l’étape dactylographique pouvait offrir une anticipation, toujours frustrante dans sa forme mais efficace dans le processus de fixation de l’écrit (à la façon dont un pastel doit être fixé, geste qui marque pour l’artiste le gel de l’acte créateur autant que la protection de l’œuvre contre les outrages de la manipulation, de la poussière et du temps). L’acquisition de l’outil mirifique – un robuste modèle allemand, conçu pour être transporté sans craindre les chocs qui, toujours en état de marche, appartient au fonds d’objets hors d’usage qui me suivent, de déménagement en déménagement – fut d’emblée soumise à une condition : que j’apprenne, sous sa férule, à taper avec tous mes doigts, selon la méthode enseignée dans les écoles de secrétariat. Elle, que j’avais toujours vue au foyer, disposait d’un métier (qu’elle exerça de nouveau pendant quelque temps, dans les années 1960). Elle se montra égale à elle-même dans cette formation. Force me fut, peu d’années après, de constater qu’elle me rendit le plus fier service en m’offrant d’être autonome et performant devant un clavier. Je me suis toujours plu à lui rendre justice sur ce point. Je lui dois ma première embauche dans le monde de la communication écrite et plus encore : une certaine conception professionnelle de l’écriture qui, très tôt, m’a prémuni contre les bons sentiments des créateurs inspirés et maudits que je n’ai cessé de croiser par la suite – ceux qui ne rendraient pour rien au monde un manuscrit qui ne soit une injure au code typographique (quand ce n’est pas au dictionnaire), pas plus qu’ils ne casseraient eux-mêmes trois œufs pour se faire une omelette.

Qu’elle ait pris soin de m’armer ainsi pour le ministère auquel je me suis voué au sortir de l’enfance – je rapproche plus volontiers celui-ci de l’emploi de greffier que du risible sacerdoce d’écrivain – lui conférait quelque droit à me demander quand j’allais enfin gagner un peu d’argent avec mes livres. Jamais je n’ai pu trouver dérisoire qu’elle comptabilisât encore, après plusieurs décennies, le retour sur investissement de la Grundig portative, des rubans bicolores et des ramettes d’Extra Strong dont elle me voyait faire grande consommation.

(J’ouvre le parapluie : je discerne parfaitement ce que cet épisode trahit de ruse de ma part pour parvenir à ne parler que de moi par refus, ou par peur, de parler d’elle. Que le psychanalyste de service me fasse ce crédit. En revanche, celui qui pratique ce combat avec l’ange, en quoi consiste tout recours intime à sa langue, aura mesuré l’étendue du désastre – à tout le moins du vide autour duquel ce texte prolifère : une aphasie de la mémoire qui ne saurait mieux se comparer qu’à la prostration de l’animal qu’on a passé à la tonte.)

 

Cette femme dont j’ai été extrait dans des conditions que l’on m’a rapportées comme hautement problématiques [ma grand-mère maternelle aurait murmuré au médecin de famille qui s’activait à me tirer d’affaire qu’il vaudrait sans doute mieux que je ne survive pas] sera morte sans que je l’aie jamais vue nue. En cela, il est vrai que j’appartiens certainement à l’ultime carré d’une génération qu’on a élevée à l’ombre de principes anciens, dont il me semblerait bien peu pertinent de mettre en cause la sagesse (leur abandon n’a pas, que je sache, dépeuplé les hôpitaux psychiatriques, les prisons ni les hôtels de passe). J’en suis cependant à m’interroger sur un quelconque rapport de cause à effet qui pourrait s’imposer entre cet interdit infrangible qu’elle-même a bétonné à l’endroit de son corps vivant et la ceinture placentaire que j’ai constituée pour me préserver de toute émotion devant ce même corps engoncé dans la mort.

Le lundi matin, je décide d’accompagner à l’hôpital Ambroise-Paré mon oncle arrivé lui aussi d’une lointaine province samedi dans la soirée, trop tard pour voir sa sœur avant qu’on ne transfère le corps au dépositoire. Je ne souhaite pas la revoir.

Je fais les cent pas, dehors, avec un cigarillo. Une sirène d’ambulance paraît bien provenir d’une aile éloignée de l’hôpital. Elle laisse place, de nouveau, à la rumeur de la ville. Je guette, mais je sais déjà : sa mort ne se laissera pas réduire à un acouphène. Mon oncle remonte de la chambre funéraire, le visage oblitéré par ce qu’un témoin ignorant d’où il sort pourrait interpréter comme un violent effroi. Il faut que personne ne la voie, murmure-t-il.

Le mardi après-midi, à la veille des obsèques, je passe au bureau des Pompes funèbres générales retirer je ne sais quel document officiel. L’ordonnateur prend des gants. Voilà une dizaine d’années, mon père avait souscrit un contrat obsèques. L’homme ne manque pas de me faire observer qu’il s’agissait d’un placement dont le rendement exceptionnel a d’ailleurs été dûment confirmé par une revue d’économie il y a encore peu de temps. Il se permet de me le rappeler car il comprend que je suis un homme de raison. C’est son métier de le sentir, me dit-il. Or (il tire ledit contrat d’un dossier) un poste avait été prévu – et payé par mon père – pour des soins minimaux de thanatopraxie. La toilette, quelques… Je le coupe. J’ai déjà pris connaissance de ces détails la veille, auprès du jeune infirmier qui assure, avec une maîtrise en tout point parfaite de son rôle, l’accueil des familles au dépositoire de l’hôpital. Justement, c’est lui qui vient de m’appeler, juste avant que vous n’arriviez. Les services sanitaires refusent toute manipulation du corps pour des raisons prophylactiques. Cela peut arriver, dans certains cas, lorsque… Je coupe encore une fois. Je me suis fait expliquer les derniers développements de la maladie, le coma : le protocole médicamenteux est parvenu, pendant plusieurs années, à bloquer certaines réactions chimiques du système hépatique malade ; est arrivé le moment où le statu quo a été rompu. Le foie a libéré des doses massives de poison qui ont plongé l’organisme dans un coma irréversible. Ce même poison qui a continué d’attenter aux tissus depuis la mort clinique. Il explique ce qu’a vu mon oncle la veille et l’ordre donné de plomber le cercueil sans attendre la levée du corps du lendemain. « Cela signifie que personne…
– Mon père m’a dit, dès samedi, qu’il ne voulait plus la voir.
– D’autres membres de votre famille…
– Non.
– Je vais donc faire le nécessaire pour que la somme qui avait été acquittée pour les soins du corps soit remboursée à votre père.
– Vous plaisantez ?
– ?
– Vous imaginez un instant cet homme recevant un trop-perçu qui correspond à l’état de décomposition avancée dans lequel il a fallu enterrer sa femme ?
– Je vous comprends, cher monsieur. Dans ce cas je vous propose de faire don de cette somme à une œuvre de votre choix, nous nous chargerons de…
– Hors de question.
– Alors…
– Vous me verserez cette somme. J’en disposerai en mon âme et conscience.
– Cela va être très compliqué, si tant est que je puisse faire le nécessaire pour qu’exceptionnellement la chose soit possible. Il me faudra disposer de votre part d’un certificat d’hérédité que vous pourrez obtenir, muni du certificat de décès, auprès de…
– Je me munirai, je me munirai… Faisons ainsi, je vous prie. » Mes parents ont passé leur vie à s’occuper d’associations de bienfaisance et mon père a prévu une quête à la sortie de la cérémonie religieuse, demain, au profit des pauvres de la paroisse. Tout ce raisonnement n’a cependant pas le temps de s’agencer dans mon esprit devant ce digne représentant de l’état du monde dont le faciès, dès qu’il est question de guerre, de violence et de mort, suinte aussitôt l’écœurante grimace humanitaire. Inutile, en conséquence, de faire un dessin à cet homme pour lui mettre sous les yeux l’obscénité d’un scénario qui consisterait à ce qu’une association caritative confectionne des plateaux repas avec les honoraires excédentaires d’un maquilleur de cadavres.

Près du cercueil, durant la cérémonie, je médite sur ce que je sais du corps qui est enfermé là. Quand mourir en odeur de sainteté n’était pas une image, puisque les mérites du défunt s’évaluaient à la fragrance du cadavre et à sa capacité à tenir en échec les agents de la putréfaction, ce corps-ci aurait été considéré comme une possession du Prince des Ténèbres. C’est par le feu qu’on l’eût rendu à son ayant droit.

Ce que l’intégrisme laïc haineux des associations crématistes a compris parfaitement, c’est bien cette spécificité de l’Homo sapiens sapiens qui fait naître le sentiment religieux – et le fonde pour ainsi dire biologiquement – dans la proximité du cadavre de son prochain. Escamoter le cadavre était, dans ces conditions, la première mesure, parce que la plus efficace, que la libre pensée se devait de préconiser dès la fin du XIXe siècle. Le reste du raisonnement relève de l’utilisation de l’écologie à des fins de marketing idéologique, ce en quoi les crématistes ne peuvent se prévaloir que du maigre palmarès d’avoir discerné avant d’autres, qui sont désormais légion, le fonds de commerce que représente la lassitude de la planète pour nos frasques. Sinon, à bien y regarder, leur cautèle devant la mort vaut son pesant d’angoisse. L’ultime solution sera donc de se faire empailler vivant, ce que préfigurent les seins siliconés de Loana et les prouesses annoncées de la bionique.

[Sous le voile violet qui recouvre le catafalque : une sorte d’épreuve à la manière noire de la Vierge des Douleurs. Une femme de douleur. Mater dolorifica. Ma mère douloureuse.]

 

 

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Dimanche 6 février 2005

07: 50

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfjaune

Chronique de l'automne 2001

 

5.

 

Réveiller les morts

 

Dès le jeudi, dans la journée, je me mets en rapport avec le service de réanimation de l’hôpital Ambroise-Paré de Boulogne, Hauts-de-Seine. « Je vous téléphone de l’hôpital de Rangueil, où je séjourne moi-même pour une intervention bénigne. Comment va ma mère ? »

Les voix sont paisibles. On me dresse un bref bilan : état comateux. Je peux téléphoner quand je veux. Même la nuit. Oui, si je peux venir en fin de semaine, ce sera bien.

Mon père s’est fait accompagner. Le personnel lui a demandé de lui parler. Elle n’a pas réagi. Mais il lui a trouvé les traits détendus, le teint moins jaune. Il s’inquiète de ma convalescence.

Le vendredi 21, je m’habille et descends à la cafétéria un peu avant 9 h 30, heure à laquelle je dois rencontrer mon client. Le dossier est urgent. Je n’ai ni imprimante, ni possibilité d’effectuer une liaison à Internet par la ligne téléphonique de la chambre, qui est codée ; il n’est pas certain qu’un coursier accepte de venir prendre un pli, contenant un Zip, dans le hall de Rangueil ni que les hôtesses de l’accueil comprennent l’intérêt de la procédure. Je glisse l’ordinateur portable dans sa sacoche et prends le dossier. En attendant l’ascenseur, je retrouve l’impression familière d’appartenir à l’autre camp : je travaille régulièrement pour des instances médicales et j’assure en outre, depuis le début de l’année, l’assistance rédactionnelle pour la publication du magazine interne des hôpitaux de Toulouse. Ce qui me vaut de venir rencontrer, sur leur terrain, les personnels les plus divers. Au printemps, j’ai même interviewé le directeur de Rangueil, ignorant que je serais son hôte quelques mois plus tard. Selon que je chausse ou non le grand appareil – costume, chemise blanche, nœud pap, serviette plein cuir à la main –, je suis orienté, accueilli, introduit avec des égards dont je pressens qu’ils sont dus à mon rang supposé, ce qu’un Bonjour docteur est venu plus d’une fois confirmer.

Ma métamorphose me procure la légèreté du papillon à peine dépêtré de son cocon. Je retrouve aussitôt sur le visage des infirmières que je croise, des garçons d’étage qui acheminent un malade vers le bloc sur son lit roulant, des internes qui vont souvent par deux comme les religieuses d’antan, une rassurante bonhomie. Ces gens-là aiment leur métier, c’est presque partout une évidence, et sans doute, d’une façon plus subtile encore, aiment-ils aussi leur prochain, même si cela reste moins explicitement formulable que leur motivation – et, de temps en temps, leur grogne – professionnelle.

De sorte que j’établis à l’instant cette manière de théorème : c’est bien le statut psychologique de malade qui perturbe ainsi le métabolisme social en chacun de nous, pour qu’au moment même où il nous est offert de réinvestir la vulnérabilité de l’enfant (quête inavouée d’une sujétion que nous pensons perdue, mais qui n’est pour la plupart d’entre nous que déplacée) la mère aimante nous (re)devienne aussitôt haïssable. Le tableau des Deux Infirmières aux rasoirs avec donateur n’était qu’un effet de miroirs en abyme, la duplication inattendue d’une figure que je croyais déjà circonscrite, à cet instant précis, entre les murs opaques du coma.

En pénétrant dans l’ascenseur, je rends son sourire à une aide-soignante embarquée d’un étage supérieur pour la même destination que moi. Un picotement au pli de l’aine me rappelle l’horreur enfermée dans mon pantalon, tel un spécimen tératologique dans son bocal de formol.

Mon client est en retard. Ce n’est que vers dix heures moins le quart que nous nous attablons à la cafétéria devant mon écran d’ordinateur. Séance de travail soutenue, qui consiste à dérouler devant nous le texte que j’ai profondément remanié à sa demande, dont j’ai hiérarchisé les niveaux de lecture, réglé jusqu’à la ponctuation. [Ou, plutôt, l’absence de ponctuation, persuadé que ce type de document, qui ne manquera pas d’être transféré du papier à l’écran, doit être désormais conçu dans sa forme traditionnelle comme une suite de pages électroniques : à l’écran, l’écrit retrouve sa nature originelle d’image, il fait l’objet d’une lecture globale qui suggère la plus grande économie de signes ; de sorte que, pour des raisons historiquement différentes mais comparables dans leurs effets, il est sans doute temps d’en revenir à une visualisation plus immédiate du rythme et du sens, comme il en était sur les manuscrits médiévaux – faits pour être « marmottés » par le lecteur –, où des blancs (des silences) marquaient la reprise du souffle ; l’invention de la ponctuation moderne répondra aux nouvelles contraintes introduites par la lecture silencieuse, vers le début du XIIe siècle.]

Nous en sommes là de mes commentaires sur le travail remis et je referme l’écran de l’ordinateur portable. Dans mon champ visuel, la grande baie vitrée de la cafétéria et le mur qu’occupent, sur toute la profondeur de la salle, les distributeurs automatiques de boissons et de nourritures vites. La proximité (quatre cents mètres à vol d’oiseau) de ce qu’on saura bientôt être l’épicentre de l’explosion fait que, contrairement à ce qui sera éprouvé en ville et dans les quartiers périphériques, la secousse et le bruit se confondent presque. Je garderai cependant une image muette (comme celles du cinéma avant le son, ou des premiers films vus, enfant, sur le poste de télévision en noir et blanc de mes grands-parents maternels, dans les années 1950, quand les pannes étaient fréquentes et que, pendant plusieurs minutes, l’épée d’Ivanhoé ferraillait dans une sorte de purée de pois auditive) : les vitrines des appareils automates et la baie donnant sur l’extérieur de la pièce se boursouflent et volent en éclats. Je rencontre le regard exorbité de mon client. Puis, seulement, le bruit de l’explosion confirme que nous allons, l’un devant l’autre – nous saisissons, lui sa serviette, moi l’ordinateur – nous pulvériser.

Mon interlocuteur trébuche dans sa précipitation à se lever. Ses yeux m’interrogent. Quelqu’un gueule de sortir, engueule qui se retourne – un petit chef qui a la présence d’esprit de se rêver à Gomorrhe, un qui nous transformera illico en statues de sel si le plan rouge lui en confère le pouvoir.

Dehors, je suis soudain repris par le même vertige, un peu désagréable, que la veille. Je constate que j’ai allumé un cigarillo. Mon compagnon de catastrophe compose un numéro sur son téléphone portable. Il n’y a déjà plus de tonalité. Je lui suggère de ne pas s’attarder, d’aller reprendre son véhicule sur le parking de l’hôpital, en contrebas de la colline, et de filer avant que la circulation ne devienne impossible : les rumeurs les plus contradictoires passent parmi la foule prostrée qui contemple la façade de Rangueil, sur laquelle on ne compte plus une seule vitre intacte. Des infirmières passent, des éclaboussures de sang sur la tunique blanche, les fauteuils roulants et les premiers lits apparaissent sur le perron.

Au cinquième, dans ma chambre, il y a le livre de Styron. La housse de l’ordinateur à l’épaule, l’air aussi flegmatique que possible, je rentre dans le grand hall et me dirige vers les ascenseurs. Bref coup d’œil dans la cafétéria, qui ressemble à la bibliothèque de Holland House, à Londres, le 22 octobre 1940 après l’explosion d’une bombe incendiaire. À cette différence près, qui est de taille, qu’il y manque les trois caféinomanes qui se programmeraient leur expresso court sans sucre, les machines à sous ayant, de toute évidence, la vie moins dure que les rayonnages de livres (j’ai prévu de faire commenter le cliché de Holland House [1], devenu un classique de l’histoire de la photographie, à mes élèves de la nouvelle promotion du BTS édition, que je dois accueillir la première semaine d’octobre, un mois après les Twin).

Je croise des files de malades en pyjama, soutenus par des soignants. Les ascenseurs sont hors-service. J’attaque la course par l’escalier. On s’écarte poliment. Nul doute que l’on me prend pour un médecin. Je m’expose toutefois à croiser une infirmière du service de chirurgie cardiovasculaire qui m’enjoindra de faire demi-tour. À partir du troisième, j’accuse la fatigue, mes jambes flageolent. Par bonheur, l’évacuation des étages supérieurs est quasiment achevée. Je suis seul pour la dernière volée de marches, et je peux souffler un instant. Les couloirs du service sont déserts. Qui a pensé à laisser traîner ces deux chaussons, à plusieurs mètres l’un de l’autre ? L’effet est superbe.

Presque parvenu à hauteur de ma chambre, j’entends qu’on y parle à voix forte. L’infirmière-chef est assise sur le rebord de mon lit, le téléphone à l’oreille. Le voilà, je vous le passe. Comment donner à mon père, qui m’appelle pour me dire que ma mère n’est toujours pas sortie du coma ce matin et qu’il finit par penser qu’elle n’en sortira plus, quelques éléments qui lui permettraient d’imaginer ce qui se passe ici ? Je lui suggère de brancher la radio, il est sûrement déjà question de l’explosion. Quant à Maman, je confirme que mon billet est réservé pour le TGV du lendemain matin.

Styron est toujours sur ma table de nuit.

Je vais dans la salle de bain prendre ma trousse de toilette, vide mon armoire, boucle mon pilot case. Une voix me tire de mon activité minuscule. Tenez, votre ordonnance… Et puis filez, mon vieux, ne restez pas là.

Le professeur C. me tend la feuille et s’éloigne. Je n’ai plus qu’à reprendre ma route, quand je découvre, en travers de la pièce (la chambre est vaste, faite pour accueillir trois malades, on m’y a transféré la veille au soir pour ma dernière nuit et j’étais seul à l’occuper) un lit avec un type étendu, d’une cinquantaine d’années comme moi, qui me suit du regard. Il était là, déjà, quand je suis entré, j’en ai soudain la certitude. « Vous repartez…
– Je devais sortir cet après-midi, je crois que les formalités vont être simplifiées.
– On dit que c’est une usine avec des explosifs qui a pété ?
– Oui. Mais vous ? On ne vous évacue pas ?
– Le professeur C. m’a dit qu’on allait remonter tout le monde dans moins d’une heure, et que ce n’est pas la peine de me secouer. Je sors de huit jours de coma.
– ?…
– Je suis sans doute tiré d’affaire, mais vous savez… »

Cet homme n’a guère besoin de m’en dire plus. Il est clair que tout cela lui est égal. Il n’est inquiet pour personne en ville, nul qui risquerait de s’être trouvé à proximité de l’explosion ce matin. Il ne semble surtout pas inquiet pour lui. « C’était votre père ? Il n’habite pas ici ?
– En banlieue parisienne. Ma mère ne va pas fort. Je monte demain.
– J’espère pour vous qu’elle se remettra. Moi… » Je tente de le faire parler un peu de ses ennuis de santé. Il me répond paisiblement. Je n’en saurai pas plus. Sinon que voilà un mort que l’explosion ne sera pas parvenue à réveiller. Il me sourit tristement quand je lui dis que je vais y aller.

Le couloir est vide. Je me retourne, hésite un instant à aller saluer l’infirmière responsable du service, qui doit être avec son patron. À ce moment précis, celui-ci sort de son bureau et disparaît aussitôt de ma vue à l’extrémité du service, où le couloir fait un coude à angle droit. Ai-je la berlue ? ou, vraiment, mon toubib avait-il la clope au bec ?

Dehors, on me tend un masque humide en fibres de papier. Les premiers blessés arrivent. Ballet de gyrophares, prélude et fugue de sirènes. Je m’assois devant la loge du garde-barrière et sors un cigarillo. Il vaudrait mieux vous protéger, plutôt que de fumer. Il y a un nuage toxique qui… Je regarde cette femme sans âge, en blouse blanche, qui circule de groupe en groupe, accompagnée d’une collègue, avec sa petite boîte en carton pleine de ces curieux pansements respiratoires. Elle me parle avec bienveillance.

Me monte alors au visage comme une bouffée de gêne adolescente. Je sens mon ventre rasé et il me semble que ces deux professionnelles savent parfaitement de quoi il en retourne. Je suis devant elles comme devant un homme d’âge mûr une très jeune femme que les circonstances ont contrainte à sortir sans culotte.

 

[1] Ce cliché, qui appartient à l’Imperial War Museum de Londres, est notamment reproduit dans Une Histoire de la lecture d’Alberto Manguel, Actes Sud, 1998, pp. 358-359. On y voit trois gentlemen consultant des ouvrages qu’ils tirent des rayons intacts, tandis que le centre du cabinet de lecture est dévasté, encombré de poutres et de gravats encore fumants.

 

 

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Samedi 5 février 2005

07: 40

 

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Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?

 

azfbleu

Chronique de l'automne 2001

 

4.

 

Piercing

 

J’éprouvais depuis bientôt deux ans des troubles de la marche. Quelques centaines de mètres suffisaient, certains jours, à ce que la jambe gauche fût prise de fourmillements, la hanche d’une crampe diffuse, et à ce qu’un peu plus loin le membre me refusât son appui si je devais compter sur lui pour aborder un trottoir ou une marche d’escalier.

Opéré en 1991 d’une hernie discale en L4/L5, j’attribuais le symptôme à une calcification en bec de perroquet de la vertèbre, que le neurochirurgien lui-même m’avait prédite à l’échéance d’une décennie. Le terme approchait, diluant mon inquiétude.

Des examens révélèrent, cet été, qu’il s’agissait d’une artérite. La fémorale était obstruée. Je me fis brandir le spectre de la thrombose, alternative au cancer du fumeur dans l’évangélisation du principal sous-ensemble auquel j’émarge depuis l’adolescence parmi les populations à risque. Rendez-vous fut pris, pour la date le plus rapprochée possible, pour être admis dans le service de chirurgie cardiovasculaire de l’hôpital de Rangueil. Entre-temps, notre déménagement fut programmé pour le lundi 20 août, ce qui permettait de préparer les cartons et, peut-être, de les avoir vidés avant de devoir suspendre tout travail de force pour plusieurs semaines.

Il y avait bien l’état chancelant de ma mère, qui ne se remettait pas de l’intervention qu’elle avait subie en février pour faire rafistoler sa prothèse de la hanche posée quelques mois après mon opération du dos [j’analysai tardivement cet autre épisode expiatoire qu’elle avait mis en œuvre pour conjurer les lumbagos à répétition qui me clouaient au lit de plus en plus fréquemment, dans le courant des années 1980] : la suite confirmera que c’était elle en fait, et non moi, qui était concernée par la révision mécanique décennale.

Je me présentai aux admissions le lundi 17 septembre à 15 heures, muni d’un bagage léger, parmi quoi une boîte de cigarillos glissée parmi les accessoires de l’iBook et le roman de William Styron, Un Lit de ténèbres, sous couverture de la collection « Du monde entier» de Gallimard (achevé d’imprimer daté de mai 1963), déniché le samedi précédent au marché aux livres de la place Saint-Étienne. [Il y a peut-être dans mon goût exclusif pour les volumes de seconde main, que je recouvre de papier cristal aussitôt après les avoir acquis, une variante de ma stratégie de non-appropriation du monde : les livres transitent par mes mains, en dépit de l’apparente passion de collectionneur que je déploie à me les procurer et à les classer dans ma bibliothèque.]

On ne tarda pas à me faire remarquer que j’étais bien jeune pour recourir aux bons offices du professeur C. dont les patients ont, en moyenne, une solide dizaine d’années de plus que moi. Ce dont je me serais aperçu en prenant l’air du couloir, le soir même, pour descendre fumer devant le hall d’entrée de l’hôpital après une halte devant le distributeur de café.

L’après-midi, que je croyais pouvoir mettre à profit pour lire, fut émaillé d’examens, de radios, de prises de sang. Vers 17 heures, deux infirmières frappèrent à la porte de ma chambre. Elles avaient mission de me préparer. Comme un piano de John Cage avant le concert, eus-je le temps de me dire avant de comprendre que les deux petits objets dont elles étaient munies étaient des rasoirs électriques. Gantées de latex à condom, les jeunes femmes commencèrent leur office par les jambes, qu’elles me dirent devoir épiler depuis le genou jusqu’à l’aine. Le léger grésillement des appareils ne couvrait pas leur conversation, qui courait sur le changement de poste d’une de leurs collègues, sur la négociation des trente-cinq heures, sur le bébé d’une aide-soignante du service qui avait avalé je ne sais quoi la veille. Litanie entrecoupée d’un premier commentaire, bientôt repris en écho, sur le caractère particulièrement revêche de mon système pileux. Quand je sentis poindre l’agacement, je crus bon de m’étonner qu’un patient du nord de la Loire, blond d’origine, puisse prendre au dépourvu un rasoir occitan rompu aux cuirs sombres du Sud réputés pour leur crin dense et dru. Plutôt dix bruns poilus comme des singes ! entendis-je qu’on me répliquait de part et d’autre du lit, avec un sourire entendu. La sanction tomba : le rasoir à lame jetable, interdit par les nouveaux protocoles mais efficace. Cependant, une seule écorchure et l’opération serait ajournée. C’est ainsi qu’un semblant de mesure fut mis à me dégarnir le pubis. On s’arrêta à la jointure de la hampe et des couilles. Je ne me souvins pas qu’on ait jamais touché cette partie-là de mon corps avec autant de répugnance – ou bien cette sensation s’exonda soudain de l’enfance, avec la violence des villes englouties qui, par nuit d’ouragan, apparaissent au marin ivre, égaré sur le pont de son rafiot. Avant de quitter la pièce, on exigea que je prenne une douche en veillant à me frotter avec un gant en fibres non tissées imbibé de Bétadine, un produit de couleur jaune à l’odeur de cadavre. Sorti de la cabine, je déplorai d’avoir digéré depuis longtemps mon repas de midi, qu’il m’aurait été un bref soulagement de pouvoir rendre. Le moment où je posai le pied sur le caillebotis et commençai de me sécher, passant la serviette sur la peau glabre de mon bas-ventre, serait à compter parmi les très rares circonstances qui, depuis seize ans désormais, auraient pu remettre en cause, dans l’instant, mon abstinence alcoolique (pour peu que celle-ci ne fût pas ancrée, comme c’est le cas, sur une attitude mentale qui, le moment venu, me ferait choisir le revolver plutôt qu’un toxique, fût-il garanti létal à la dose convenable : comment oublier que je me suis raté au thanatol [1] ?).

Dans la soirée, comme chaque jour depuis des mois, j’ai appelé ma mère. Ça n’allait pas fort et elle n’avait rien sous la main pour noter le numéro de la ligne directe de ma chambre. (La semaine précédente, mon père était allé répondre sur le poste fixe. Je l’entendais lui crier, de la cuisine, qu’il lui apporte le téléphone mobile. J’ai raccroché en toute hâte : quelques jours auparavant, une scène semblable avait eu lieu, mais ma mère s’était mise en route vers le salon, était tombée, entraînant mon père dans sa chute. Elle n’avait pu se relever, lui n’avait pas la force de l’y aider ; il dut appeler un voisin. À sept cents kilomètres de là, j’avais suivi, impuissant, le drame que j’avais provoqué d’un simple coup de fil exceptionnellement passé dans le creux de la journée, sachant que je ne pourrais, ce soir-là, le faire à l’heure habituelle, entre 20 h 40 [fin de la météo sur Antenne 2] et 20 h 41 [moment auquel ma mère rejoignait la salle de bain afin de s’y préparer pour la nuit]. N’ayant pas, je l’ai dit, de récepteur de télévision, il s’agissait chaque soir d’opérer en aveugle une visée de la précision des chasseurs américains dans la guerre zéro mort.)

Le lendemain matin, on m’administra le médicament promis, trois jours plus tôt, par une délicate anesthésiste en visite pré-opératoire. Avertie par moi de mon statut d’alcoolique abstinent exigeant qu’aucun produit à base d’éthyle ne me soit injecté [on en utilisait il y a encore peu en anesthésie], elle avait dûment corrigé à plusieurs reprises abstinent par repenti et s’était gardée avec ostentation de noter quoi que ce fût à ce sujet. Elle avait juste précisé, vers la fin de l’entretien, qu’on me préparerait (donc le mot avait été déjà prononcé) à l’anesthésie, qui ne serait que régionale, par un sédatif puissant qui me ferait éprouver la bienheureuse sensation d’avoir avalé d’un trait une bouteille entière de champagne (sic).

On ne me ferait même pas la grâce, en avais-je déduit, d’être tout à fait inconscient. Est-il si distinctement écrit sur mon visage que je suis coupable ?

En salle de réveil, ma première pensée fut pour mon père qui, en avril, s’était cassé l’épaule dans leur chambre de la maison de rééducation où ma mère séjournait, non loin de Rambouillet. Sorti de la narcose, il avait connu plusieurs épisodes hallucinatoires. Je m’appliquai à regarder autour de moi, à suivre des yeux l’infirmière de permanence, à remuer les doigts de la main gauche, puis de la droite, à tenter le même exercice, plus précautionneusement en raison de l’intervention, avec les orteils. Mon père, une semaine plus tard, avait failli être emporté par une hémorragie de l’estomac. Je suis parti pour Goussonville le soir même, en voiture. Au petit matin, les infirmières de la clinique de rééducation me préparèrent, elles aussi. Ma mère m’expliqua qu’il avait fallu plus de deux heures de réanimation sur place avant que son état autorise de le transporter. On l’avait fait sortir de la chambre. Elle l’avait entrevu sur la civière. Tout le monde semblait ignorer, à l’étage, vers quel hôpital il avait été orienté. À neuf heures, le médecin qui dirige le centre de rééducation entra dans la chambre. Il venait d’avoir l’hôpital de Versailles. Mon père était tiré d’affaire. Quand on le ramena, dans l’après-midi, je le vis sur son lit de mort, respirant péniblement, le visage creux, le teint de cire. Ma mère lui trouva meilleure mine que la veille. On ne saura jamais, de l’anémie, du stress opératoire, d’une soudaine lassitude, ce qui a provoqué son incursion aux confins des ténèbres. L’infirmière remarqua que j’étais sorti des brumes et vint prendre ma tension. Le contact de sa main sur mon bras ni les quelques formules toutes faites qu’elle prononça ne parvinrent à dissiper une phobie soudaine pour la crise de cécité ou de paralysie hystériques qui, j’ignore pourquoi – et feins toujours de l’ignorer à présent –, ne guettait que moi.

L’après-midi, je rouvris Un Lit de ténèbres et, à ma plus grande surprise, sans devoir relire la page précédente je repris ma lecture où je l’avais suspendue le matin (réveillé bien avant la venue de l’équipe de relève chargée de m’assommer à l’Atarax, Styron m’avait aidé à me blinder contre l’absence du cigarillo et du café qui, en temps ordinaire, sont les conditions sine qua non de mon retour aux affres de la vie diurne).

On me fit lever pour faire ma toilette, une sorte d’activité obsessionnelle dans laquelle mes interlocutrices successives parmi le personnel infirmier tenteront avec constance de me faire plonger, comme dans une enviable addiction. En mon for intérieur, je me dis que l’accès redouté de paralysie m’aurait épargné l’épreuve. Il s’agissait ni plus ni moins de retrouver le goût fétide de la Bétadine, ce savon flotteux à la consistance de sanie, et la surface albumineuse de mon bas-ventre. J’ignorais encore que jamais autant que dans les jours qui suivraient je n’aurais regardé mon corps dans la glace pour y vérifier à quel point la chair est détestable.

J’appelai ma mère pour un flash spécial. Elle me dit que Sylvie lui avait téléphoné dès la fin de la matinée. Je lui demandai si elle se sentait mieux que la veille. Force m’est de constater aujourd’hui que j’entendis bien sa réponse qui, sur le moment, ne laissa aucune trace à la surface de mon esprit. La seule surface qu’il eût fallu rayer ce jour-là, j’en conviens, était celle du miroir de la salle d’eau, chambre 17.Le mercredi soir, mon père tenta de me joindre après l’heure de fermeture du standard de l’hôpital, à partir de laquelle tout appel sur la ligne directe de votre chambre sonne dans le vide, sans autre explication, pour m’indiquer que ma mère avait été emportée, inconsciente, par le Samu après avoir vomi du sang de fort méchante façon.

J’avais retenu de l’entrevue liminaire avec le professeur C., début août, puis avec sa secrétaire avec qui j’avais établi la date de mon hospitalisation, que celle-ci serait l’affaire de quarante-huit heures. J’appris le mercredi matin qu’il était hors de question qu’on me lâche en début d’après-midi : outre un risque d’hématome, il fallait procéder à un doppler de contrôle pour vérifier que l’artère avait été correctement débridée. L’opération avait consisté à glisser un dispositif d’exploration dans l’intérieur de la cuisse pour atteindre l’artère, dans laquelle il était prévu d’introduire, si le chirurgien estimait qu’un simple détartrage m’exposait à une nouvelle obstruction, une sorte de petit ressort en métal neutre destiné à en maintenir écartée la paroi. Version du piercing pour introvertis, qui me ferait seul dépositaire du secret de cette parure intime, rituel plus hermétique que celui de la femme à qui l’on fixe deux anneaux d’or dans les grandes lèvres. Expérience pour moi initiatique du tiers inclus, familière aux porteurs de pacemaker, broches et prothèses en tout genre, sans parler des alcooliques qui ont connu les implants sous-cutanés à effet antabuse supposés leur permettre de se déprendre sans effort de l’envie de boire. (La cavité buccale étant rompue à accueillir et à tester toutes sortes de corps étrangers, elle assimile curieusement sans trop renâcler plombages et couronnes mais peut rester désespérément suspicieuse à l’endroit d’un dentier ou d’un appareil d’orthodontie qui, dès lors, font figure de pièces rapportées plus que de prothèses – dont la vocation est de se faire oublier du corps qui les héberge.) D’où l’étrangeté d’une pratique qui consiste, pour des adolescents dont l’organisme est d’ordinaire à l’apogée de la bonne santé, à s’incruster le visage de toute une quincaillerie destinée, selon leur témoignage le plus constant, à mieux éprouver qu’ils sont en vie.

J’eus la faiblesse de confier à un jeune interne, le jeudi matin, juste après l’appel de mon père, qu’il me faudrait me rendre au chevet de ma mère dès que je serais sorti. Cela me valut, en début d’après-midi, la visite du professeur C. en personne, venu me convaincre qu’il était plus sage de me retenir ici, afin que je résiste à la tentation d’embarquer sur le premier vol pour la capitale (hors de question de risquer un hématome avec les écarts de pression d’un décollage et d’un atterrissage) ou, pire encore, de prendre la route. J’eus beau lui dire que je suis addict au rail, rien n’y fit. Il ne me restait plus qu’à prévenir mon client – celui, curieusement, avec qui je me trouvais l’après-midi du 11 septembre – que je ne pourrais honorer le rendez-vous prévu le vendredi matin pour lui remettre une nouvelle version de mon texte. Et à terminer la mise au point de celui-ci dans ma chambre d’hôpital, sur l’ordinateur portable que j’avais pris soin d’emporter avec moi. J’attendis une heure que le patron ait, en toute probabilité, déguerpi de son service et, sous prétexte d’aller faire quelques pas, descendis à la cafétéria située au rez-de-chaussée, à proximité du hall d’accueil. Je m’y confectionnai au distributeur un gobelet de deux doses de café court et allumai un petit cigare. À la première bouffée, un léger étourdissement me suggéra qu’il était préférable de m’asseoir.

 

J’aurais pu ne retenir de cet épisode chirurgical que le roman de Styron qui, pour l’analyse psychologique du dipsomane, me semble plus juste et plus lumineux (lumière noire, il va sans dire) que Malcolm Lowry, même dans la nouvelle traduction de Jacques Darras (chez Grasset, en 1987), qui rend enfin Sous le volcan lisible. Or, jamais Un Lit de ténèbres n’a été mentionné devant moi comme l’un des grands textes sur l’alcool, ce qu’il est bel et bien.

[J’avais ainsi, au début de l’année, découvert Hermann Broch ; se trouvaient à vendre, par hasard et pour une bouchée de pain chez un de mes bouquinistes, deux de ses romans, Le Tentateur et La Mort de Virgile, deux exemplaires en bon état de leur première édition française datant de la fin des années 1950, dans la même collection « Du monde entier » que le Styron. Pourquoi ce quasi-oubli de Broch, alors que le souffle, mais aussi le destin, semblent si proches de ceux de Musil ? Les critères du passage à la postérité : loterie, inattention de la critique ou ultime affront d’une civilisation pourrissante et fière de l’être ?]

 

[1] Le terme a été forgé par le psychanalyste François Perrier (« Thanatol, ou des amours, des morts et des corps, de qui l’on n’est pas », article rédigé en 1973-1974, refusé en son temps par la revue Topique puis publié dans Études freudiennes, n° 9-10, avril 1975 ; repris dans La Chaussée d’Antin, édition nouvelle, Albin Michel, 1994). Alcoolique, François Perrier est également l’auteur de L’Alcool au singulier, l’eau-de-feu et la libido, InterÉditions, 1982. Quoi qu’affirme sa nécrologie officielle telle que rédigée par la communauté psychanalytique, il fut celui par qui le scandale arriva en intégrant l’éthylisme au matériel clinique et théorique de l’analyse, alors que l’orthodoxie freudienne édictait – et continue peu ou prou d’enseigner – que, pour l’analyste, l’addiction à l’alcool ne peut avoir valeur que de symptôme.

 

 

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