blog dominique autie

 

Mardi 29 janvier 2008

18: 28

 

 

 

Le cheminement d'écriture
philippe_sahuc_blog

 

 

Notre collaboration à un travail commun nous a rapprochés l'été dernier. Nos échanges ont adopé, sans hésiter, ce régime rare de la taciturnité qu'impose l'œuvre : Philippe Sahuc est, en effet, en ce point d'un cheminement où le texte – celui qu'il invente en Couserans, qu'il restitue, transmue en parole circulaire, mais aussi le texte qui se propage ailleurs dans l'espace et temps, en d'autres langues – où le texte, donc, doit pouvoir circuler sous la forme de son texte. Non qu'il n'écrive depuis des années, qu'il n'ait déjà sollicité le livre. Mais, cette fois, nécessité faisait loi. Je me suis contenté de lui confirmer que cette intuition devenue certitude devait être entendue pour elle-même. Un roman, Na, Lam, qui n'est donc pas son premier roman mais le premier édité, paraîtra le 21 mars prochain aux éditions de la Cardère.

 

Entretien

Dominique Autié : Vous avez cheminé longtemps avec l’écriture avant cette première publication, sans que la problématique de l’édition n’accapare votre énergie, comme on le constate si souvent chez l’auteur qui n’a pas encore publié – mais aussi chez nombre d’auteurs « confirmés » chez qui cette tension vers la visibilité, vers la vente de soi, semble prendre le pas sur la nécessité même de l’œuvre ! Pourtant, l’étape du livre s’imposait. Comment avez-vous négocié avec vous-même, dans votre travail d’écriture, dans votre vie, cette échéance du livre ?

Philippe Sahuc : Il est vrai que pendant plus de vingt ans, mon chemin d’écriture s’est rythmé en étapes successives de deux ou trois ans de travail sur un texte particulier jusqu’au moment de le croire prêt à la publication. J’allais alors voir dans les librairies sous quelle forme éditoriale il me plairait le plus. J’en choisissais trois ou quatre, envoyais les manuscrits aux maisons d’édition correspondantes, rêvais pendant quelques mois au livre possible. Venait alors le temps des refus, bien entendu toujours contrariants mais qui n’empêchaient pas qu’un autre texte soit mis en route pour un nouveau cycle. Cette tranquillité a duré près de vingt ans, où mon activité d’écriture ne s’est presque jamais interrompue, a évolué avec moi comme un vêtement qu’on ne quitterait jamais en grandissant, comme le lierre épouse le tronc, profitant tout de même du regard de quelques amis lecteurs ou lectrices.

Avec fébrilité, j’ai alors senti l’envie de décoller cette évolution du trop proche, mon propre regard et celui du cercle des amis. Ce fut l’étape d’autoédition, passionnante car elle me fit me poser des questions dépassant celles du texte pour aborder, plus seulement en rêve, celles du livre. Pendant trois ou quatre ans, pour fabriquer à ma modeste échelle, j’eus à imaginer des formes de couverture, de reliure. Je me plus à marier différents grains de papier à l’intérieur du même objet à lire. Or j’ose à peine dire livre car cette étape m’a fait prendre conscience de l’écart qui pouvait exister entre ce travail manuel, certes inventif et passionnant, et le travail d’un monde professionnel, celui de l’édition.

C’est donc vingt-cinq ans après la première écriture de ce qui aurait pu être un roman que le besoin d’être en contact avec le monde de l’édition est devenu pressant. Il me parut évident que pour franchir l’étape d’évolution suivante, il me fallait un tel partenaire. Je ne sus trouver finalement de méthode plus fiable que de le chercher alors tous azimuts, vigilant toutefois à être véritablement traité moi-même en partenaire. La chance m’a souri puisque j’ai trouvé la Cardère.

D.A. : Votre formation d’ethnographe à l’École des hautes études en sciences sociales (où je vous envie d’avoir eu Daniel Fabre pour maître), vos travaux sur la transmission narrative dans les sociétés rurales du Couserans puis votre propre activité de conteur vous rendent sensible à l’oralité. Quelle place tient à vos yeux, dans nos sociétés du multimédia et du temps réel, cet écrit particulier qu’est un texte littéraire ?

Philippe Sahuc : au long des années il y a eu en effet dans ma vie un jeu de cache-cache entre activité d’écriture et activité de parole publique. Bien sûr, lorsque je dis vie, je devrais dire vie sociale car mon travail d’écriture notamment s’est rarement interrompu. Il y a quelques années, j’aurais pu dire, au cours d’un tel entretien, que l’écriture se nourrissait de l’oralité et avouer en même temps craindre une parole conteuse trop écrite. Aujourd’hui ma vision a quelque peu changé. J’ai conscience de deux formes différentes mais qui procèdent toutes deux d’une patiente et nécessaire élaboration en même temps que de l’attention à ce qui les fait subitement jaillir, l’une et l’autre.

Il est vrai qu’observer des pratiques narratives en évolution, à la façon d’un ethnologue, suivre à la trace des histoires d’histoires, à la façon d’un ethnographe, a marqué ma manière de penser. Le meilleur exemple d’observation d’un cheminement d’histoire passant par des formes écrites mais aussi par des formes seulement transcrites m’a été donné par l’histoire bien connue du corbeau et du renard, relevée en Couserans, sous une forme originale, par un ethnographe de la fin du dix-neuvième siècle, l’abbé Cau-Durban, et bien sûr écrite par La Fontaine !

Dans mon travail quotidien les temps de confrontation à l’écrit, par l’écriture elle-même mais aussi la lecture et les temps d’échange selon les codes de l’oralité se donnent réciproquement un certain relief. J’en viens donc à souhaiter que le temps réel voire le temps long, pour reprendre votre juste expression, donne place à l’un et à l’autre dans nos vies individuelles. Je me demande si certaines formes du multimédia, qui m’apparaissent comme intermédiaires, ne contribuent pas à donner ce relief. Ainsi, votre blog et donc, précisément l’exercice auquel nous nous livrons ensemble. Il procède en effet d’une élaboration qui se donne le temps, comme dans l’acte d’écrire, tout en évoluant à la faveur des réactions de celui qui écoute – pardon lit !

En tout cas, dans Na, Lam, la multimédia est peu évoqué mais la place que peut prendre le temps de l’oralité narrative dans le quotidien partagé entre un enfant et un adulte y est montrée. Moyen de transmission certes, mais aussi moyen d’apprivoisement de certaines difficultés de la vie, y compris très modernes.

D.A. : Votre langue semble opérer au point de convergence – pour ainsi dire improbable, si ce n’est par l’autorité de votre écriture ! – de trois dispositifs linguistiques (pour ne pas créer d’inutile jeu de mots avec le mot langue) : le français, l’occitan et le mandingue d’Afrique de l’Ouest. Na, Lam comprend un glossaire de termes de cette langue maninga, qui est la langue maternelle de cet enfant, au cœur de votre récit. Serait-ce qu’à rebours du mythe babélien, la confluence des langues est, dans votre pratique d’écriture, source de clarté, supplément de sens – comme on parle d’un supplément d’âme ?

Philippe Sahuc : La confrontation des langues, même si l’une n’est représentée que par des mots isolés, me semble permettre un éclairage réciproque, presque l’inverse de ce que je viens de dire pour l’oralité et l’écriture. Certaines ombres s’effacent, la face cachée d’un mot peut parfois ainsi apparaître.
Lorsqu’un mot d’une autre langue s’insère dans une phrase en français, il s’y réduit souvent au son avec lequel lecteur ou lectrice s’imagine le prononcer. Rien que ce son peut éclairer la phrase de façon particulière. Je crois que si des mots de langue maninga reviennent ainsi dans Na, Lam, c’est pour ce jeu de correspondance de sensation où ils me paraissent suggérer un univers de formes, de lumière, mais aussi de goûts particuliers. D’ailleurs, la bouche est bien ainsi mise en jeu… Ils sont là aussi pour marquer un inconnu que l’enfant de l’histoire contée a à découvrir. J’aurais eu envie, pour cet enfant, que la facilité des équivalents approximatifs soit évitée. A un moment donné, le voyage non accompagné s’impose et c’est bien ce que l’enfant finit par reconnaître et dire.

J’ai aussi une attention toute personnelle à des mots qui peuvent avoir, sous prononciation équivalente, des sens différents dans des langues différentes. Ainsi ce mot karo, qui désigne la lune en langue maninga, soit quelque chose qui est bien au-delà du carreau de la langue française. Au lieu de les traiter de faux amis, j’y vois une forme de sésame. Ils sont une source d’inspiration particulière, certes peu visible dans Na, Lam. Je suis donc déjà en train d’évoquer la suite…

D.A. : Qu’attendiez-vous – et qu’attendez-vous, une fois ce contrat signé et l’ouvrage en chantier… – de l’éditeur qui accepterait de publier votre premier livre ?

Philippe Sahuc : Justement, j’attends une suite ! Une suite qui se construise par le croisement des regards nourris par deux métiers, celui d’éditeur et celui d’écrivain. Cela me fait revenir à l’idée du partenariat. J’en attends un réel contre-éclairage sur ce que j’écris, que je saurai d’autant mieux recevoir qu’il y aura eu une étape d’évolution partagée. Qui sera peut-être d’autant plus pertinent qu’il y aura eu cette étape. Peut-être une nouvelle façon de combiner communication et cheminement d’une écriture.

 

 

Souscrire à l'ouvrage avant parution,
c'est aussi marquer son soutien à un éditeur indépendant.
[Cliquer ici.]

cadratin_blog
Sur cette page de l'éditeur, en bas à gauche,
téléchargement possible des seize premières pages du livre.

 

 

Philippe Sahuc, cliché Francis Blot.

 

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Vendredi 23 novembre 2007

05: 36

 

Destin de la psychanalyse
intertresetroit
Présentation du
Manifeste pour un nouvel humanisme psychanalytique du Pr Henri Sztulman,
paru en ligne sur ce site.

 

 

freud_engelman_blog

 

intertresetroit«

Narcisse supplante Œdipe, le corps se substitue au discours,
le groupe exprime le sujet :
telles apparaissent quelques-unes des spécificités
de la clinique quotidienne des praticiens
qui accueillent la souffrance psychique.
intertresetroit
Pr Henri Sztulman,
Manifeste pour un nouvel humanisme psychanalytique.

 

 

Le 17 octobre dernier, le Pr Henri Sztulman a donné une conférence, ouverte au public, dans le cadre du groupe toulousain de la Société psychanalytique de Paris. Le thème annoncé de cette communication tenait en ces quelques mots : La psychanalyse est un humanisme.

J'ai fait la connaissance d'Henri Sztulman peu après mon arrivée à Toulouse, fin 1979. Il dirigeait en effet aux éditions Privat la collection « Éducation et culture », qu'il avait fondée avec mon prédécesseur, Georges Hahn. Il me proposa bientôt d'élargir le champ éditorial avec une « Bibliothèque internationale de psychanalyse » qui, à travers les premiers titres parus, s'avéra fort prometteuse ; mais elle ne fut pas développée dès lors que le fonds de sciences humaines de Privat rejoignit celui de Dunod, à la fin des années 1980, à la suite du rachat de l'entreprise par Bordas. Henri Sztulman a dirigé de nombreux travaux universitaires, il a édité – dans le sens le plus rigoureux de ce mot, c'est-à-dire dirigé scientifiquement, organisé techniquement en vue de leur publication – une dizaine d'ouvrages, il a signé une trentaine de chapitres dans des livres en collaboration [1], publié des dizaines d'articles dans des revues scientifiques spécialisées…, jamais, ni aux éditions Privat, ni aux Presses universitaires du Mirail et aux éditions Ombres (où il a également dirigé des collections), il n'a mis son expérience du travail éditorial au service de sa promotion personnelle. Tant d'autres que lui auraient dix ou vingt livres d'auteur dans leurs états de service. Ses collègues, ses anciens étudiants seraient mieux fondés que moi à confirmer qu'il se veut avant tout clinicien, chercheur et enseignant, accompagnant les travaux et les interrogations de son temps sur les campus comme dans les colloques où ses pairs confrontent leurs pratiques et leurs réflexions, plutôt qu'en faisant porter sa seule voix.

C'est pourquoi sa communication m'a paru d'autant plus saisissante : ce soir-là, il prit soin d'avertir qu'il parlait en son seul nom, évoquant en ouverture le cheminement personnel qui l'avait conduit à devenir psychanalyste. J'ai très vite pressenti que c'était un homme seul qui s'adressait à une assistance constituée très majoritairement d'analystes toulousains, membres comme lui de la Société psychanalytique de Paris ; tant il était clair que son propos, à mesure qu'en progressait l'énoncé, tournait délibérement le dos à ce qu'on aurait pu attendre de bien-pensance feutrée dans le sous-titrage d'un message (entendre ici ce terme selon l'usage que les publicitaires en font) tel que La psychanalyse est un humanisme.

Car le texte, que nous entendions par la voix de celui qui en avait pesé chaque mot, avait valeur de manifeste, fortement charpenté en quatre temps : La haine de la psychanalyse ; la nouvelle pensée dominante – libérale, scientiste, comportementale, sécuritaire et anonyme ; le nouveau panorama de la psychopathologie contemporaine et des dispositifs de soins ; la place de la psychanalyse dans le nécessaire renversement des référentiels, à savoir que l’homme doit être la mesure de toute chose, en psychanalyse aussi. Pas une phrase n'en était résolument obscure pour le non-clinicien ou le non-analyste. L'examen des modèles totalitaires qui pèsent sur nos civilisations, dans la deuxième des quatre parties de l'exposé, eut recours aux concepts, aux images, aux vocables dans lesquels se trouve contraint de puiser tout esprit critique qui s'efforce d'envisager notre temps avec lucidité.

Quant à la place qu'Henri Sztulman assigne à la psychanalyse et, de façon non exclusive, aux thérapeutes de pratique analytique, l'intuition s'est imposée à moi, dans l'instant, que cette communauté professionnelle et scientifique de femmes et d'hommes qui ont choisi de se confronter, dans la relation singulière de la cure ou de la psychothérapie, à la souffrance psychique de l'autre –, que cette communauté humaine, donc, est sans doute la dernière à pouvoir faire entendre une voix forte, exigeante autant qu'empathique, dans le brouhaha du temps ; qu'elle est peut-être la seule dont la langue ne soit pas encore épuisée, essorée, discréditée dans un mésusage mercantile ; dont l'autorité morale ne s'est pas volontairement asservie à des causes étrangères, voire contraires à sa raison d'être en tant que communauté de travail, d'effort et de réflexion.

Nul angélisme dans ce constat. Henri Sztulman lui-même relève que des manquements, des dérives personnelles, des entorses à la règle posée dès l'origine pour l'exercice de la psychanalyse en ont ponctuellement entaché la pratique. Mais c'est le non-clinicien, le citoyen profane que je suis qui constate, à l'écoute d'un tel manifeste, qu'un psychanalyste est peut-être, à la veille d'un désastre écologique majeur (l'écosystème comprend Homo sapiens), à même de maintenir la voix à hauteur d'Homme. Pleinement. Sans baisser la garde. Sans se laisser plomber par quelque considération qui n'ait pas cette tessiture et cette portée. De façon plus intime, plus personnelle encore – plus encore sujette à caution, donc – j'ai songé que le destin de la psychanalyse s'avance à travers ce texte, il se peut, vers son épreuve probatoire la plus importante, la plus décisive ; que cette épreuve, d'ailleurs, était peut-être même annoncée, prévue par Freud lui-même dans l'ouvrage de 1929 connu en français sous le titre Malaise dans la civilisation [2].

Je crois important que le Manifeste pour un nouvel humanisme psychanalytique du Pr Henri Sztulman soit diffusé, sans retard, au-delà de la seule communauté des psychanalystes et des psychothérapeutes. Internet me semble le lieu où ce texte peut et doit circuler et, je le souhaite, rayonner. Je remercie son auteur d'avoir accepté que cette publication, non exclusive d'une parution plus traditionnelle (dans une revue scientifique, dans un livre), intervienne ici, sur ce site, dans les tout prochains jours.

 

Lire le Manifeste pour nouvel humanisme psychanalytique
du Pr Henri Sztulman :
cliquez ici.

intertresetroit

[1] Je m'en tiens à la dénomination du Code de la propriété intellectuelle (article L113-2), qui réserve la qualification de collectif au livre dont les auteurs ont statut, non d'auteur, mais de rédacteur – dictionnaires, encyclopédies… : Est dite de collaboration l'œuvre à la création de laquelle ont concouru plusieurs personnes physiques. Est dite composite l'œuvre nouvelle à laquelle est incorporée une œuvre préexistante sans la collaboration de l'auteur de cette dernière. Est dite collective l'œuvre créée sur l'initiative d'une personne physique ou morale qui l'édite, la publie et la divulgue sous sa direction et son nom et dans laquelle la contribution personnelle des divers auteurs participant à son élaboration se fond dans l'ensemble en vue duquel elle est conçue, sans qu'il soit possible d'attribuer à chacun d'eux un droit distinct sur l'ensemble réalisé.
[2] Titre traduit par Le Malaise dans la culture dans l'édition des Œuvres complètes sous la direction de Jean Laplanche. Ce texte figure dans le tome XVIII, Presses universitaires de France, 1994 (disponible isolément dans la collection « Quadrige »).

 

 

Freud dans son bureau,
photographié à Vienne en mai 1938 par Edmund Engelman.
© Sigmund Freud Museum de Londres et ayants droit d'Edmund Engelman.

 

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Mardi 4 septembre 2007

07: 28

femme_vacante
intertresetroit
intertresetroit[Lire la première page du livre :
intertresetroitCliquez ici.]

 

Frédérique Martin
intertresetroit
Un premier roman
intertresetroit
en forme de
intertresetroit
“parabole profane”

intertresetroit
Entretien

 

 

 

À l'occasion de la parution de
Femme vacante, roman,
Pleine Page éditeur, collection 5A7, été 2007.
intertresetroit
144 pages, 14 €
ISBN 978-2-91-340664-3

 

 

 

Voilà quelques jours, préparant cet entretien, j'ai dit ici même le plaisir de lecture qu'apporte ce premier roman de Frédérique Martin : un livre que l'auteur n'a pas formaté aux complaisances du temps. Je joins ma reconnaissance de lecteur à la sienne à l'égard de Didier Periz, qui préside à la destinée des éditions Pleine Page : Femme vacante compte parmi ces manuscrits pour lesquels un éditeur s'engage, pleinement, ou se désiste – un texte à prendre ou à laisser.
Alice a quitté son mari et ses trois enfants pour suivre un homme. L’histoire ne dure pas. Elle se retrouve seule, déchirée. C’est dans la rencontre avec Adèle et son lourd secret qu’Alice affrontera une réalité – Être amoureuse est différent d’aimer. J'ignore qui, de l'auteur ou de l'éditeur, a écrit ce bref et impeccable texte de prière d'insérer qui figure au dos du livre. Dieu sait combien l'exercice est périlleux, dès lors qu'on renonce à trahir pour vendre. Et tel est bien le redoutable cahier des charges que l'auteur s'est assigné pour se mesurer à l'exercice du roman.
Femme vacante est un beau et fort récit, servi par son écriture, sa construction, sa tenue. J'étais allé à l'essentiel, me semble-t-il, en affirmant d'emblée qu'il s'avère d'une efficacité saisissante, en insistant sur le mérite de Frédérique Martin d'avoir su hausser à leur dimension humaine, c'est-à-dire universelle, les protagonistes d'un roman singulier.
Écoutons-la : son propos confirme que la beauté de son livre n'est pas fortuite.

 

frederique_martin_blog
intertresetroit

Dominique Autié : Votre Femme vacante résonne à ma lecture comme une parabole – profane, à la différence de celles des Évangiles, mais avec la plupart des caractéristiques qui donnent valeur universelle à un récit faussement anecdotique. Pourtant, vos personnages ont chair, à travers votre langue. Reconnaissez-vous votre roman dans cette trop rapide notation de ma part, alors que je referme à peine votre livre ?

Frédérique Martin : Oui, j’y adhère pleinement, d’autant plus que vous apportez avec parabole profane une formulation qui m’éclaire et que je reconnais d’emblée comme étant juste. Non pas que j’aie cherché à écrire en ce sens. En réalité, ce livre est à part, il m’a demandé d’entrer dans une traversée intérieure dont j’étais incapable de prévoir l’issue. Oui, je peux dire que ce livre s’est emparé de moi et que j’ai souscrit à cette possession. Mais, je ne savais pas ce qui allait se passer, car c’était imprévisible. Il fallait consentir à suivre Alice, se perdre avec elle, souffrir, errer avec elle, se retrouver avec elle. C’est un livre qui m’a beaucoup pris et beaucoup donné. Ce que vous (et d’autres) me renvoyez, me laisse espérer qu’il sera nourricier, aussi, pour le lecteur.

Quant à la valeur d’universalité, elle est capitale. Les écrivains qui me touchent sont ceux qui entrent dans une réflexion qui a su dépasser les cadres convenus. Pour cela, il faut que la vie tout entière aille dans le même sens. Vous savez, écrire me semble de plus en plus être le résultat de la rencontre de deux verticalités divergentes, la montée en singularité de l’auteur et la descente en profondeur, au-delà de soi. À ce point de jonction se trouve le jaillissement, que ce soit en écriture, en musique, en peinture. C’est là, me semble-t-il, que se produit l’alchimie de la création. Et c’est là qu’est possible la rencontre avec l’autre, différent mais relié. Cependant, je sais que j’ai, aujourd’hui, le pressentiment de certaines choses que je suis encore incapable de formuler correctement, qui sont là – présentes – mais pas encore atteintes, parce que je ne suis pas encore assez avancée moi-même. Comme si j’entrevoyais à long terme une voie sur laquelle j’ai à m’engager, sans savoir où elle va me mener.

D.A. : Il y a, notamment dans votre sixième chapitre, une approche saisissante de la féminité, dont votre narratrice, Alice, formule les points de faiblesse avec une rare absence de complaisance. Quand je dis points de faiblesse, cela ne renvoie pas le moins du monde au lieu commun de la faible femme, mais à tout ce qui semble rendre, plus que jamais, névralgique (au sens premier de douloureusement sensible) et précaire toute souveraineté de l’être femme, du féminin singulier. Il m’a semblé qu’en peu de pages vous êtes, sur ce registre, pour ainsi dire encyclopédique, qu’il est difficile de dire plus, à propos de la femme, avec une telle économie dans le propos. Je n’ai, cependant, relevé aucun féminisme. Vous ai-je mal lue ?

F.M. : S'il y a une chose dont je suis certaine c’est bien que vous ne m’avez pas mal lue. Non, pas de féminisme pour moi. Je suis reconnaissante envers celles qui ont mené ce combat nécessaire pour nous, je reste consciente de toutes les femmes qui ont encore à conquérir leur liberté et je rends hommage aux unes et aux autres en occupant sans coup férir ma juste place, en ne revendiquant pas quelque chose qui me revient de droit – l’égalité –, en sachant définitivement qui je suis.

Mais à quoi nous servirait notre liberté si nous devions singer ad libitum les archétypes de la sainte et de la putain, sans jamais s’interroger en profondeur sur ce qui fonde notre singularité ? Et où se trouve la lucidité quand on sonde les faiblesses de l’autre sans jamais affronter les siennes ? Bien souvent les gens prétendent ne pas s’aimer eux-mêmes. Il s’agit en quelque sorte de légitimer ses plus mauvais penchant en apitoyant l’autre. On convoque le désamour de l’enfance, le manque de confiance en soi, une image négative et le tour est joué. Derrière ces allégations faussement réfléchies, il y a une tout autre réalité. On se préfère et on voudrait que les autres nous donnent aussi la préférence. On ne souffre pas de l’image qu’on a de soi, mais de celle que nous renvoient les regards et qui ne colle pas avec ce que l’on espérait On se surestime, on se fait passer devant, on a gardé tenace en soi la toute puissance de l’enfance. On s’abuse plus ou moins à ce propos, on escroque plus ou moins son entourage, et tant qu’on baigne dans cette complaisance, on reste aveugle et sourd au meilleur de soi. Cette attitude est humaine et en tant que telle n’a pas de sexe.

D.A. : Votre œuvre s’est d’abord engagée sur le mode difficile du poème. Nulle part, je n’ai éprouvé le sentiment que vous vous soyez divertie en passant au roman, que le poète se soit, en quelques sorte, accordé des grandes vacances pour écrire ce livre, tendu comme une corde de violon prête à rompre. N’y aurait-il, en vous, qu’une langue à l’œuvre ?

F.M. : Je rectifie, je viens de la nouvelle. C’est ce que j’ai écrit presque exclusivement durant des années. Le livre auquel vous faites référence, Papier du sang [1], est en réalité mon troisième livre, bien qu’une partie de ces textes soit effectivement du début de mon parcours en écriture. Je les ai cependant remaniés et j’ai alors écrit les poèmes qui lient chaque proses poétiques.

Mais hormis cela, oui, il n’y a qu’une seule langue à l’œuvre et la forme qu’épouse cette langue, le livre qu’elle engendre sont dictés par la nécessité du propos. L’imagerie du poème, la longueur du roman, l’âpreté de la nouvelle sont autant de manière pour creuser le sillon de la pensée sans être dans la répétition constante. Car, vous ne l’ignorez pas, les écrivains sont des obsessionnels qui tournent autour de quelques grands thèmes, toujours les mêmes. Il y a une complémentarité des formes, et se mettre en danger en changeant de registre, c’est une manière de se garantir à soi-même qu’on ne va pas ronronner dans ce qu’on maîtrise, qu’on va s’exposer encore, accepter le nécessaire déséquilibre qui mène plus loin.

D.A. : Attendez-vous du roman qu’il oriente quelques nouveaux lecteurs vers votre œuvre poétique ?

F.M. : Le roman est une forme plus communément admise et jusqu’alors j’avais écrit des nouvelles, des poèmes et un roman pour la jeunesse (et encore il est monté par nouvelles). Je savais que j’avais à explorer ce que j’ai longtemps appelé un texte long. Atteinte alors du complexe de la longueur, le mot roman me semblait trop effrayant ! Bien évidemment, j’espère que ce livre donnera à ceux qui l’auront aimé, l’envie de découvrir les autres. Mais ce n’est qu’une conséquence possible, pas une stratégie. On trouve les prémices de Femme vacante dans une nouvelle intitulée Terminus, qui fait partie de mon recueil de nouvelles, L’Écharde du silence [2]. Et la forme du roman s’est imposée d’elle-même par la nécessité où j’étais d’entrer dans un approfondissement du thème autour duquel je creusais depuis des années à travers d’autres textes.

Ce livre, je l’ai écrit parce qu’il était essentiel que je l’écrive. Il est l’aboutissement d’une exploration intime, il correspond à une étape importante dans mon cheminement intérieur. Il m’a fallu plusieurs années pour en venir à bout et trouver à le faire publier. J’en profite pour remercier ici mon éditeur, Didier Périz, des éditions Pleine Page, de son adhésion au texte et de son engagement passionné. Je sais déjà qu’il y aura d’autres livres de cette nature, j’en pressens au moins deux. Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment ils se matérialiseront, mais ils existent déjà quelque part en moi. Dans Papier du sang, je dis qu’écrire, c’est se dépeupler. Et je sens comme il est nécessaire que l’écrivain se nourrisse, se remplisse si vous voulez, pour pouvoir passer d’un livre à l’autre, à quel point il doit être docile au temps que cela prend et conscient de cet éternel mouvement de marée auquel il est soumis. Il reçoit, il donne, il est un des filtres qui tentent de rendre compte de la fabuleuse énergie qui anime l’Homme : l’impérieux désir d’avancer.

 

 

[1] Éditions N&B, 2006.
[2] Editions du Rocher, 2004. Prix Prométhée de la nouvelle 2004

 

Frédérique Martin, cliché © Hervé Goussé.

 

Frédérique Martin a publié :

Sur mesure, Éditions Rafaël de Surtis, 2001.
Une lettre pour le vieux Tolly Hope, Éditions Kerdore Siloë, 2001.
« Erratum » in Dernières nouvelles de Palaiseau, HB Éditions, 2002.
« Comme si je t'avais faite in Les belles palissades, Éditions Gros Textes, 2002.
« La morsure » in Sur les pas de Simenon, Éditions La Dérive, 2003.
« Sens interdits » in Nouvelles au plurielle, Éditions Editinter, 2004.
L'Écharde du silence, Éditions du Rocher, 2004 – Prix Prométhée de la nouvelle.
Zéro, le Monde, Collection « Roman ados », Éditions Thierry Magnier, 2005.
Ainsi que des textes dans les revues Brèves, Décharge, Sol'Air, Poésie Première, Nouvelle Donne, L'Encrier renversé, L'Ours Polar.

Frédérique Martin a été lauréate des bourses d'écriture 2005 du Centre régional des lettres Midi-Pyrénées pour son œuvre publiée et pour son projet d'écriture romanesque, dont Femme vacante est l'aboutissement.

 


chapeaurouge

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Mardi 28 août 2007

06: 23

 

Entretien

litterature_contrenuit
intertresetroit
intertresetroit[Verso : cliquez]

intertresetroit
Juan Asensio
intertresetroit
Escorter les morts,
intertresetroit
afin de leur permettre
intertresetroit
de nous faire entendre
intertresetroit
leur voix.

intertresetroit

À l'occasion de la parution de la seconde édition
de
La Littérature à contre-nuit,
Éditions Sulliver, 2007, 26 €.
ISBN 978-2-35122-027-6.

 

 

 

Dominique Autié : Deux années et demie ont passé depuis la parution de La Littérature à contre-nuit [1]. Au cours de celle-ci, outre l’activité de votre site – qui n’a pas fléchi –, vous avez notamment publié La Critique meurt jeune et dirigé l’ensemble Les écrivains infréquentables paru comme numéro hors série de La Presse littéraire. Le moins qu’on puisse dire est qu’une cohérence forte émane de ce flux tendu de lectures et de publications. Les quelques aménagements de cette seconde édition de La Littérature à contre-nuit tiennent compte, je suppose, de la partie qui se joue sur l’échiquier de votre travail de lecteur et de critique ?

Juan Asensio : Cette seconde édition de La Littérature à contre-nuit a été, comme il se doit, relue, corrigée et augmentée de plusieurs textes. Ce livre, que je considère comme un véritable monstre, de par son sujet tout autant que sa forme, a donc vu sa monstruosité accentuée : le docteur Moreau, face à un tel spécimen, n’aurait pu lui-même s’empêcher de continuer à mener ses sordides expériences. Mais, comme dans ce cas je ne fais souffrir nul autre que moi, je n’ai pas de remords.

Cher Dominique, ne m’en demandez pas plus, de grâce : se relire est une épreuve qui m’a toujours semblé être la torture la plus raffinée et diabolique susceptible d’être infligée à un auteur, ou plutôt, qu’un auteur s’inflige lui-même (« Je suis la plaie et le couteau ! »), comme s’il ne pouvait se débarrasser de la malédiction de l’heautontimoroumenos qui n’est plus, comme dans le théâtre de Térence, un rôle comique. Dire que certains imbéciles, la bouche en cœur, affirment qu’ils sont satisfaits de ce qu’ils ont écrit, qu’ils ont enfin touché, avec ce livre, ce sommet lilliputien de leur œuvre merdiculaire, l’essence de la littérature, qu’ils ont senti, cette fois-ci, que l’inspiration, elle-même, pas moins, leur dictait leurs phrases délicieuses et vaines ! Quelle stupide blague : je crois plutôt que c’est l’aile de l’imbécillité, et elle seule, qui les a frôlés, pour reprendre une nouvelle image baudelairienne. Cependant, je ne voudrais point assombrir à dessein ce constat : je sais, tout auteur devrait savoir que relire ce qu’il a écrit est une corvée puisqu’il n’est plus vraiment l’homme qui a écrit ces lignes, les siennes pourtant, l’homme pour lequel ces lignes paraissaient constituer une assez juste approximation de la vérité lesquelles, maintenant qu’il les relit, lui paraissent ridicules et sottes.

William Faulkner va toutefois beaucoup plus loin que moi puisqu’il écrit à Joan Williams, dans une lettre datée du 7 mai 1952 : « Quand on a écrit un jour quelque chose, qu’on ne se sent pas obligé de haïr, c’est comme le cancer, on ne s’en remet jamais… ». Ce livre, à mes yeux, est une chose morte, une peau desséchée dont je me suis débarrassé, plutôt deux fois qu’une. Qu’il tente de revivre par les yeux de mes lecteurs, cela, c’est un miracle qui ne cesse de me surprendre. Un dernier point. Là, donc, où vous semblez faire le pari, par amitié sans doute, de quelque mystérieuse ligne de conduite guidant ma démarche d’auteur et de critique, je ne vois, sans qu’il me semble faire preuve d’un pessimisme maladif, qu’un chaos inextricable de phrases, de navrantes images, des phrases pulvérulentes, un désespérant éloignement entre mon texte et l’image que je me fais de ce que je dois, de ce que j’aurais dû parvenir à évoquer : le Mal et, bien sûr, ce qui le dépasse, la lumière, la littérature, réalités parentes pour Charles Du Bos (qui écrivait, en soulignant cette phrase : « La littérature, c'est la pensée accédant à la beauté dans la lumière »).

D.A. : Ma conviction reste intacte que La Littérature à contre-nuit partage avec La Littérature et le Mal de Georges Bataille une parenté d’intention et de propos, ainsi que la force de conviction. De telles démarches pour nourrir une lecture « prospective » d’auteurs soit pétrifiés dans les dictionnaires et les anthologies bien-pensantes, soit pour ainsi dire oubliés (ce qui était le cas d’Ernest Hello), opèrent comme un révélateur en photographie : pour votre lecteur, une figure et une œuvre se dessinent, enviables (je vous dois d’avoir découvert ainsi Paul Gadenne) ; mais le lecteur, lui aussi, se révèle à l’évocation – si ce n’est à la lecture – des figures et des œuvres que vous acheminez, dans La Zone, dans vos livres, un peu comme le passeur psychopompe d’enfers dont notre temps se protège. Qu’avez-vous appris du lecteur, ces dernières années, de sa capacité à embarquer en pareille compagnie, j’allais dire : de son courage ?

J.A. : Votre comparaison me flatte. « La littérature est l’essentiel, ou n’est rien ». Cette phrase de Georges Bataille m’a toujours paru, depuis l’époque où je l’ai lue pour la première fois, être la meilleure définition des liens inextricables unissant la vie et son expérience seconde, revécue, fantasmée, redonnée : la littérature, l’art. Parenté d’intention dites-vous, entre ces deux ouvrages ? Je ne crois pas ou alors ce n’est que la surface des choses, trompeuse. Quoi qu’il en soit, lorsque j’ai écrit les différents textes qui constituent ce livre, je puis vous assurer que ma lecture de Bataille était déjà chose ancienne, à peine me laissa-t-elle le souvenir de quelques éclats : si influence il y a de ce livre sur le mien, elle ne peut qu’être profondément inconsciente et vous savez dans quelle piètre estime je tiens les influences occultes, du moins celles qui perturbent paraît-il le fonctionnement de notre cerveau…

Poursuivons car, au risque de vous choquer, cher Dominique, je crois ne rien avoir appris de celles et ceux qui me lisent. Ces lecteurs peuvent me donner, de mon livre, une image plus ou moins éclairante et juste mais d’eux, je n’apprends rien, du moins tant que leur critique ne s’est pas haussée à la hauteur où un dialogue véritable aurait pu s’instaurer. Si je devais apprendre quelque chose sur ma démarche, ses réussites et ses limites, cette connaissance proviendrait d’un livre écrit pour lutter contre le mien, pour dénoncer son projet et aller en somme contre sa dangereuse pente. Une œuvre naît au moins autant d’autres œuvres que de la vie quotidienne de son auteur. La meilleure réponse à un livre, finalement, est encore et toujours un autre livre.

Pour ma part donc, je me contente de faire mon travail – lire et évoquer, le plus intelligemment et sincèrement, mes lectures – et je dois faire ce travail point trop incorrectement. C’est tout. Tant mieux, je m’en réjouis réellement si, à l’occasion de la lecture d’un de mes textes, certains auteurs peuvent être redécouverts du public cultivé ou, à tout le moins, être perçus différemment. Je songe, comme vous, à Paul Gadenne, romancier d’une intelligence et d’une profondeur tout à fait remarquables. Je songe encore à la modernité absolue de Monsieur Ouine de Bernanos. Le courage du lecteur me dites-vous ? Que n’avez-vous évoqué, plutôt, mon attente pour le moment déçue d’une réponse digne de ce livre.

D.A. : Deux mille ventes, me disiez-vous, pour le volume consacré aux écrivains infréquentables : le désert serait donc étrangement bien plus et (peut-être) mieux peuplé qu’on ne pouvait le craindre ? Comment situez-vous, aujourd’hui, les enjeux de la critique ? D’où se devrait-elle de parler ? À qui ? À quelles conditions ? Ne va-t-elle pas rencontrer, à terme, la nécessité d’éditer les œuvres elles-mêmes – de les redonner, matériellement, à lire lorsqu’elles sont introuvables autrement qu’en bibliothèque ? En clair : quel regard portez-vous sur le monde éditorial et sur son devenir proche ?

J.A. : Encore une fois, permettez-moi de me montrer moins optimiste que vous ne l’êtes. Les enjeux de la critique sont ce qu’ils ont toujours été : une voie solitaire, où le critique marche non point pour atteindre quelque Carcassonne – Lord Dunsany puis Faulkner nous ont suffisamment appris que nul ne pouvait atteindre cette destination chimérique, à moins qu’il ne s’agisse de confondre cette destination avec une chaire douillette au Collège de France – mais tout simplement parce qu’il faut marcher. Je me moque donc de savoir combien de livres je vends. Assurément beaucoup moins que Philippe Sollers ou même Pierre Assouline, auquel les éditeurs de piètre envergure intellectuelle comme Bartillat demandent d’écrire des préfaces aux livres qu’ils éditent. Il est vrai qu’ils n’hésitent même pas à confier ce soin, lorsqu’il s’agit d’Une vieille maîtresse de Barbey, à… Catherine Breillat ! Je me moque également de savoir que la presse dite littéraire évoque bien peu mes ouvrages. Vous voyez, je ne cherche même pas à jouer la figure convenue de l’auteur maudit. Car il est tellement facile d’être, de nos jours, un infréquentable convenable, un truand de salon parisien comme l’est par exemple Marc-Édouard Nabe, que je n’éprouve guère d’admiration pour les spécialistes bien souvent autoproclamés de la subversion subventionnée.

Je parais sans doute odieusement prétentieux en affirmant une telle énormité, ou bien simplement rejouant pour m’en moquer la pudeur effarouchée de nos précieuses ridicules mais, ma foi, croyez-moi, je suis absolument sincère.

Qu’importe dès lors, si cette voie est d’extrême solitude je vous le disais, que mon livre soit édité et qu’il se vende passablement : borgésien dans l’âme, je me dis parfois que seule notre prétention nous pousse à désirer, à tout prix, la parution d’un ouvrage, alors que nos pages pourraient, tout aussi bien que celles d’un Pessoa, dormir au fond d’une malle et être redécouvertes, qui sait, dans mille ans, par une paire d’yeux qui ne saura rien de nous. Tant mieux. Car nous sommes submergés par la publicité, que nous alimentons comme il se doit. Regardez, ainsi, tout ce qu’un lecteur, même peu averti, est susceptible d’apprendre sur ma vie s’il ne fait que parcourir La Zone depuis sa création ? Nous avons tendance à bien trop évoquer nos malheurs et nos disgrâces infimes. Le vitriol de mépris que Céline a eu raison de jeter sur cette plaie amoureusement creusée par chacun d’entre nous n’est pas près de ne point continuer d’agir : nous sommes des faibles, y compris celles et ceux qui nous paraissent être les plus forts. Un peu de patience aura vite fait de révéler la vilaine cicatrice que nous efforcions à tout prix de dissimuler. Vous ne m’en voudrez point de citer à nouveau l’immense Faulkner qui écrivit à son ami Malcolm Cowley : « Mon but, auquel tendent tous mes efforts, est que la somme et l’histoire de ma vie tiennent dans la même phrase qui sera à la fois ma nécrologie et mon épitaphe : Il fit des livres et il mourut. » Je ne peux pas franchement prétendre, depuis que j’ai créé Stalker, avoir tenté de demeurer parfaitement incognito.

Quoi qu’il en soit, une œuvre, une œuvre véritable trouve toujours un chemin, une route (via rupta) de violence pour toucher l’intelligence et le cœur de ses lecteurs. Je ne crois donc guère au mythe du manuscrit maudit car franchement, de nos jours, ne trouvez-vous pas qu’absolument tout ou, pour être plus précis, absolument n’importe quoi peut être édité ?

Voyez, par exemple, les éditions du Grand Souffle : ces gens-là, de véridiques illuminés brassant de grands mots vides qui éclatent devant leur petite bouche en dégageant une horrible odeur, des tartuffes pagano-pneumatiques adeptes de la partouze verbale à condition qu’elle soit absolument moderne (alors qu’elle n’est que faisandée), ces gens-là disais-je sont capables d’éditer des ouvrages de quelques dizaines de pages à peine, écrits probablement, un soir de déveine, sur le coin d’une machine à laver en vidant une bouteille de vodka orange, comme ceux d’un certain Didier Bazy, et croire sans rire qu’ils font œuvre (pardon : grand œuvre) intellectuel, prétendant même surpasser Levi, Celan et quelques autres nains qui ne se sont sans doute pas suffisamment aventurés, à leurs yeux, dans les ténèbres. Pauvres garçons qui ne connaissent pas même les œuvres radicales de Jean Améry ou d’Imré Kertesz et affirment, en collant un texte illisible sur des illustrations poussives, réinventer une avant-garde littéraire qu’un peu de culture leur ferait tout du moins ne pas méconnaître, voire, plus sûrement, complètement ignorer… Au moins, il y avait quelque talent dans l’ouvrage d’un Roger Parry illustrant Banalité de Léon-Paul Fargue, alors que dans le brouet mitonné par les cuistots peu scrupuleux de L’Imp(a)nsable (sic), je ne vois que nullité et prétention, nullité du fait même qu’il y a terrible prétention, beaucoup d’épices visuelles censées nous faire oublier le goût infect de la carne qu’ils nous servent.

Je me permets de revenir un instant au cas de mes propres livres. Si je ne crois pas, en effet, à une quelconque malédiction qui, comme dans le conte de Coleridge, m’obligerait à écumer les bars en répétant le malheur qui m’est arrivé, je dois tout de même constater que mes ouvrages jouent d’une particulière malchance. Mon essai sur George Steiner a ainsi été refusé par le Cerf, en la personne de Philippe Verdin qui me demandait, afin de ne point effaroucher ses lecteurs, d’émasculer (sic) mon texte, de le dé-bernanoser si je puis dire. Le deuxième ouvrage, aujourd’hui réédité par Irénée D. Lastelle dont j’admire les efforts et l’opiniâtreté, a disparu des librairies, les éditions A contrario ayant été, selon l’ignoble terme juridique, liquidées. Le troisième, La Critique meurt jeune, s’est trouvé lamentablement secondé par son attachée de presse, Marjolaine de Latour, transfuge des Presses de la Renaissance (qui, je crois, l’ont récupérée depuis qu’elle a été licenciée, sans doute, du moins je l’espère, au motif de son incompétence, par le Rocher…). Je ne vous étonnerai hélas probablement pas en vous apprenant que cette vague représentante commerciale a paru proprement scandalisée le jour où je lui ai demandé si elle avait tout de même l’intention de lire un livre (notez que je me doutais qu’elle ne l’avait point lu…), en l’occurrence le mien, qu’elle était chargée de défendre. « Croyez-vous que j’aie le temps de lire votre livre ? VRAIMENT ? Je préfère donc vous écouter m’en parler… ». Je vous assure que ces propos, appuyés d’un large sourire débordant de frites, m’ont été servis sans la moindre gêne.

Le résultat de cette incompétence caractérisée et n’ayant aucune honte à s’étaler ? Il ne se fit pas attendre ou plutôt, c’est l’inverse qui se produisit puisque rien ne vint. Comptant probablement sur l’éclat prestigieux des noms composant son carnet d’adresses, cette personne envoya à d’éminents journalistes une bonne trentaine d’exemplaires de mon livre qui, bien évidemment, ne fut jamais évoqué, pas même en une seule ligne mal rédigée. Les seuls articles concernant cet ouvrage, je les ai moi-même provoqués, en envoyant mes propres exemplaires à quelques personnes de talent (je fais bien sûr abstraction de Jean-Louis Ezine, sous-pigiste spécialisé dans le commentaire de courses de blattes). Quant à mon manuscrit sur Judas, vous savez pour quelles raisons d’une très haute intelligence Michel Surya, qui parut l’apprécier pourtant, l’a refusé : il est à gauche, ou plutôt à l’extrême gauche et moi, voyez-vous, je suis un méchant auteur qui n’aime pas les auteurs qu’il aime aimer (sic de nouveau) ! Je pourrais allonger encore la liste de mes déconvenues éditoriales, notez-le. Et alors ? Aujourd’hui, n’importe quelle petite dinde pré-nubile peut faire éditer son journal philosophico-amoureux, grâce à l’amour des livres dont témoignent, par exemple, quelques farceurs agissant par le biais d’Internet.

Cher Dominique, croyez bien que ne joue pas mon sous-Bloy comme le dirait Michel Crépu en vous révélant ces modestes déconvenues et que je ne cherche pas davantage à noircir un tableau déjà passablement fuligineux. Il y a de très belles réussites en France comme le sont les éditions de L’Éclat, Jérôme Millon ou encore Sulliver, même si Lastelle les quitte (peut-être est-ce là, d’ailleurs, le signe évident d’une future guigne éditoriale qui décidément colle à mes livres).

D.A. : Contrairement à d’autres époques de l’histoire où des civilisations se sont défaites, la nôtre me semble présenter cette singularité : ses élites tardent à nommer ce qui pourrait les lier. Pensez-vous qu’une pratique de la littérature, dont vous remettez au jour les outils et les armes, puisse nourrir ce lien social qui fait défaut à ceux qui, aujourd’hui, où qu’ils se tournent, butent sur le mutisme spirituel de l’époque ? Ou, au contraire, la lecture de ce que vous nommez la littérature à contre-nuit n’a-t-elle pour destin que d’épaissir la nuit extérieure, de renvoyer chacun de nous à la solitude surpeuplée qui est son lot quotidien ?

J.A. : Je dois vous avouer que je ne sais trop que vous répondre. Ce livre a été écrit, comme chacun de mes autres textes, dans l’urgence et, bien souvent, la douleur. Alain Santacreu, dans la belle critique qu’il fit de cet ouvrage, affirmait que s’y trouvaient des étapes herméneutiques, de véritables haltes nous permettant de trouver repos puis de nous élancer vers la lumière, toujours lointaine mais se rapprochant néanmoins. Ainsi mon livre serait-il, à sa façon point calculée, contrelittéraire, en ce sens qu’il ne se contente pas de dresser, sous les yeux du lecteur, de labiles êtres de papier mais qu’au contraire il le dérange, l’engage sur des voies qu’il eût sans aucun doute préféré éviter.

Puisque la démarche de ce psychopompe particulier qu’est tout auteur, vous le savez, est de descendre au plus profond de l’obscurité avec pour seule mission de revenir, de tenter de revenir au grand jour, alors, dans ce sens, oui, Alain a eu raison de souligner ce passage de la métaphore à l’action : je suis devenu, dans ce livre difficile, guide tout autant que graveur à la manière noire. Il s’agit en somme pour moi, en tant que critique, d’escorter les morts, non pour les mener vers les ténèbres plaintives qui seront désormais leur lieu de séjour mais pour les ramener, quelques instants et à condition que nous les accueillions en silence, auprès des vivants, afin de leur permettre de nous faire entendre leur voix. Comme toute œuvre artistique peu pressée de séduire, toute critique digne de ce nom est dialogue sans fin avec les morts, souvent plus vivants que les imbéciles translucides qui s’agitent sous nos yeux [2].

 

 

[1] Ma présentation de la première édition de La Littérature à contre-nuit avait donné lieu à un échange avec Juan Asensio.
[2] Les thématiques de la voix de nos morts (sans cesse présente dans les magnifiques et funèbres livres de Guy Dupré – Les fiancées sont froides, Le Grand Coucher…) et de la technique de gravure dite de contre-nuit seraient-elles donc secrètement liées, comme nous invite à le penser W. G. Sebald dans un très beau texte intitulé Au royaume des ombres de Jan Peter Tripp recueilli dans Séjours à la campagne ?

 

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Mercredi 20 juin 2007

07: 18

 

J'aime pas la nature

[Un livre avec un titre pareil…
et tu n'avais même pas songé à me prévenir !]

 

gerard_bialestowski

 

 

Résumé (de l'éditeur) : Narcisse n'aime pas la nature. Pour lui, les interminables promenades familiales à la campagne sont un vrai calvaire. Par contre, il rêve de faire découvrir à Sidonie les secrets de la cité. Mais elle semble davantage apprécier le vert des plantes que le gris du béton. Narcisse parviendra-t-il à faire de Sidonie une alliée ? ou même une amie ?

Gérard Bialestowski (13 avril 1946 - 19 juin 2007), J'aime pas la nature,
………………illustrations de Michel Riu, Rageot, 1997.

 

Bibliographie en vrac (et très partielle)
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Au bout de mon râteau, Albin Michel-Jeunesse, 2002.
Rumimine prend l'air, Éditions Le Baron perché, 2005.
Jungle Blues, Albin Michel-Jeunesse, 1998.
Ma langue au tigre, Albin Michel-Jeunesse, 2002.
Méli-mélodrame, Éditions de l'Amitié, 1986.
Le Prince du château fou, Rageot, 1992.
La taupe et la taupe, Albin Michel-Jeunesse, 1996.
Trois poètes vous invitent au cirque, Gérard Bialestowski, Jacques Bussy,
………………Jean-Hugues Malineau, École des loisirs, 2002.
La Vélocomotive, Éditions de l'Amitié/Hatier, 1986.
Victor et le corbeau-roi, Casterman, 1984.

Pour la bio, pas ce matin. Merci, Gérard, d'avoir été.

 

 

Christian Laucou a imprimé-publié plusieurs livres de Gérard Bialestowski aux Éditions Fornax. Je lui emprunte ce portrait, qu'il a placé dès hier en ouverture de son site. Cliché : D.R.

 

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