blog dominique autie

 

Dimanche 4 mai 2008

06: 53

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

44 – Jean-Pierre Lacroux
intertresetroit
Opus major

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Avec du papier, on ponce, on emballe, on fume, on parfume, on filtre, on sèche, on essuie, on se torche, on fait des fleurs, des cocottes, des cerfs-volants, des éventails, on tapisse les murs, on se mouche, on attrape des mouches. Les Japonais le considèrent comme un matériau de construction raisonnable. La plupart de ces activités ou de ces usages sont honorables. Manque, bien sûr, l'essentiel.

Depuis que les Arabes ont fait découvrir aux Européens cette judicieuse invention des Chinois, le papier est le support privilégié de nos œuvres. Elles s'y créent, s'y reproduisent, s'y conservent. On pense avant tout à l'écriture et au dessin, mais le temps lui-même, et la musique, y sont couchés. Plus que la pierre et les vieillards bavards, le papier est notre mémoire.

Ainsi s'ouvre Une Petite Histoire du papier [1], précieux édicule lexical, d'une érudition élégante et subtile, dressé par Jean-Pierre Lacroux : il avait trouvé à se glisser dans ma bibliothèque entre des volumes bien plus m'as-tu-vu d'histoire du livre et de l'édition, mais ma main est allée droit à lui quand j'ai eu vent – par un courrier électronique judicieusement ciblé – de l'existence de son Orthotypographie.

Les sept cent cinquante pages que rassemblent ces deux volumes valent par la tessiture des informations, des repères et des conseils qu'elles recèlent. L'histoire de la typographie, stricto sensu, y côtoie des rubriques souvent lacunaires dans les dictionnaires des difficultés de la langue française – où l'on trouve si rarement ce qu'on y vient chercher en toute hâte, pour finir presque immanquablement par une grande heure de promenade impromptue dans le Grevisse.

Le caractère non scolastique de la démarche s'appuie, de façon presque ironique, sur une critique circonstanciée de ce qu'indiquent ou préconisent les ouvrages conventionnels pour les principales entrées traitées : travail minutieux dans les sources, curiosité boulimique et contagieuse, aiguillonnée à tout propos…, cette confrontation permanente au “thésaurus” de la typographie et de l'écrit n'est pas l'aspect le moins précieux de l'entreprise ; en prime à l'utilité d'un tel corpus, elle active un évident agrément de lecture.

Que Jean-Pierre Lacroux ait la dent dure pour les pratiques introduites (en fait : rendues possibles) par l'informatique et les logiciels de PAO n'est pas pour me le rendre antipathique : Les règles de la composition typographique ne sont pas destinées à faciliter la tâche ou la vie du scripteur mais celles du lecteur. Principe bien oublié par les néocommunicateurs, les paoïstes et beaucoup de typographistes [2]. Nous sont toutefois épargnés la psychorigidité et le saturnisme du typographe inconsolable : ce sont des livres pour notre temps qu'il s'agit de produire, une langue qui circule de support à support – une langue on ne peut plus disponible à qui souhaite ou doit y recourir.

Loin de constituer un code typographique de plus, Orthotypographie – tel que le collectif qui l'édite en a conçu la finalisation éditoriale après la mort de Jean-Pierre Lacroux en 2002 – restitue d'étonnante façon un matériau rassemblé, commenté, ordonné, touchant à la mise en forme de la langue. L'ensemble a été enrichi de fort précieuses séquences des dialogues au cours desquels l'auteur ferraillait parfois dur avec ses pairs du métier, typographes, correcteurs ou simples piétons amoureux de la langue. Les deux volumes sont émaillés de ces « minutes », toujours passionnantes ; leur intégration a notamment permis de compenser efficacement le fait qu'Orthotypographie n'était pas, en 2002, un ouvrage abouti.

D'ailleurs, dès 2003, ses colistiers de la liste Typo ont rassemblé sous le titre Typographique Tombeau de Jean-Pierre Lacroux – comme une première sauvegarde, combien judicieuse – un florilège de ses interventions « en ligne » et en live. D'abord publié sous forme d'un beau recueil hors commerce de 148 pages (mais disponible auprès des éditions Talus d'approche), il est téléchargeable au format pdf sur le site La Part de l'ange. Ma fréquentation d'Orthotypographie, qui promet de rester en vue et à portée de main dans cette pièce, passe par cette variété des niveaux de discours : ils se complètent, se répondent, s'éclairent mutuellement ; ils jettent des ponts praticables entre la tradition et le pragmatisme nécessaire à toute pratique conséquente de l'écrit.

Cerise sur la casse typo, l'homme avait de l'humour : Jamais un coup de deleatur n'abolira le bazar – voilà le genre de petit cul-de-lampe que Jean-Pierre Lacroux déposait volontiers au terme de ses interventions dans les forums et listes de discussion dans lesquelles il intervenait.

Tout cela constitue un véritable trésor vivant, accessible grâce aux soins d'une poignée de fous de la langue qui veillent et font rayonner l'héritage. La langue est, ici, sous belle escorte. Toute esperluette n'est pas perdue.

 

 

[1] Éditions Quintette, 2001.
[2] Orthotypographie, volume I, p. 46. Citation et extrait ont été importés par copier/coller de la version html disponible sur le site d'Alain Hurtig, la pagination indiquée est celle des fichiers pdf des deux volumes mis en pages à fins d'impression.

 

 

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[Extrait]

L’éternuement de McLuhan n’a ébranlé aucune galaxie.

La composition « typographique » a régné sans partage pendant un demi-millénaire, la photocomposition n’aura pas même vécu un demi-siècle : quelles que soient les évolutions techniques à venir, la chaleur du plomb n’a pas fini d’irradier la langue écrite. Aujourd’hui, l’informatique bouleverse le monde des arts graphiques et multiplie les possibilités de la typographie. Naguère considérable, l’investissement nécessaire à la création d’un poste de composition est devenu dérisoire. C’est très réjouissant. Les machines sont un progrès, on l’a observé il n’y a pas si longtemps dans le domaine des transports, où le Code de la route n’est devenu une nécessité vitale qu’après la pose de moteurs sur les véhicules : quand tout le monde circule vite, il vaut mieux prendre des précautions. Quand tout le monde écrit, pas nécessairement ; mais quand tout le monde compose ? quand n’importe qui imprime ?

Depuis que la « typographie » est morte, les codes typographiques sont devenus indispensables. La publication assistée par ordinateur fait courir de graves dangers à la langue écrite, des dangers « à la mesure de la puissance des machines », comme disent quelques communicateurs. Les protes et les correcteurs étaient souvent tatillons, du moins connaissaient-ils leur langue ; aujourd’hui nous avons des paoïstes improvisés. Il suffit de feuilleter les publications, les brochures, les rapports annuels des entreprises pour constater que certains desk-topeurs ont constamment le pied au plancher, même dans les virages les plus serrés. Sans risque, sauf pour le français, fracassé, et le bon usage, à l’agonie. La chose imprimée bénéficiait jusqu’alors d’une autorité naturelle… Il serait bon pour la santé de la langue écrite que cet a priori favorable disparût ou, mieux, disparaisse au plus vite. L’industrie et le commerce ne font pas de quartier ; inutile d’évoquer la publicité, elle se charge de promouvoir ses petites audaces.


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Jean-Pierre Lacroux

Jean-Pierre Lacroux, auteur, avec Pym, des Affreux, petite bande dessinée publiée dans les pages de « L’Huma » de 1977 à 1981, est mort le 12 novembre [2002] à Bruxelles à l’âge de cinquante-cinq ans. Dessinateur de presse à Pilote, au Monde, à France-Nouvelle, puis à Révolution, Jean-Pierre Lacroux était aussi romancier (Panique à Calixta chez Ramsay) et l’auteur d’ouvrages de référence (Papier chez Seghers, La Mémoire des Sergent-Major coédité par Ramsay et les éditions Quintette ainsi qu'Une Affaire de stylos coédité avec Seghers, Une Petite Histoire du papier toujours chez Quintette). Rédacteur et correcteur pour plusieurs encyclopédies, cet érudit recourait à l’humour en toute circonstance. Jusque sur la Toile, où il intervenait dans des forums de discussion de spécialistes de la langue française ou de la typographie.

© L'Humanité, 20 novembre 2002.

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Liens utiles :
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La présentation d'Orthotypographie sur le site d'Alain Hurtig
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La version en impression à la demande sur le site de La Part de l'ange
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Depuis mars 2008, les éditions Quintette commercialisent l'ouvrage
cadratin_blogsous le titre Orthotypo au prix de 19 € (ISBN : 9782868501479).

Deux questions que vous ne manquerez pas de vous poser :
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Quelle publication choisir ?
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Quel est l'exemplaire parfait ?

Les sites des principaux acteurs de cette édition :
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Le site d'Alain Hurtig
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Le site de La Part de l'ange
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Mercredi 13 février 2008

06: 12

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

43 – Le spectateur déconcerté
intertresetroit
Disciplines littéraires et compétence numérique

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Lecture de La Grande Conversion numérique de Milad Doueihi,
traduit de l'anglais par Paul Chemla, Le Seuil, collection « La Librairie du XXI° siècle »,
272 pages, janvier 2008, 19 €.
[Les chiffes entre crochets renvoient aux pages de cette édition.]

 

 

 

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On est un peu surpris de voir un secteur intellectuel qui a tant réfléchi sur l'imprimé, sa culture, son support matériel et son potentiel de changement politique et social, aussi démuni face au cas semblable de la technologie numérique. Si les sciences sont en passe de réussir leur transition, en dictant au passage la forme et les centres d'intérêt des bibliothèques numériques de demain, les lettres et sciences humaines font un peu figure de spectateur déconcerté, qui cherche la meilleure façon de réagir dans son passé, dans ses liens historiques avec les archives imprimées et leur exploitation [194]. »

Historien du religieux dans l’Occident moderne, Milad Doueihi est fellow à l’université de Glasgow. Il a publié, dans cette même collection du Seuil, Une histoire perverse du coeur humain (1996) et Le Paradis terrestre : Mythes et philosophies (2006). D'emblée, il prévient : Je ne suis pas informaticien, ni technologue. Je ne suis pas non plus juriste, spécialisé dans la propriété intellectuelle et les subtilités du copyright. Je me considère comme un numéricien par accident, un simple utilisateur d'ordinateur qui a suivi les changements de l'environnement numérique au cours des vingt dernières années [11]. Si ce n'est tout son prix, une part importante de l'intérêt et de la pertinence de son essai tient à la parfaite maîtrise de son point de vue : d'où je parle, à qui je parle.

Au long du livre, l'exposé clarifie des notions que l'honnête homme laisse volontiers dans l'approximation : les données des problèmes juridiques touchant à la propriété intellectuelle, par exemple – non pas le détail de ces problèmes mais les conditions nouvelles dans lesquelles il convient de les formuler et de les aborder ; la véritable mutation de l'objet numérique lui-même que représentent le blogage de la Toile et l'émergence du wiki ; et, surtout, la montée en régime de ce qu'on nomme le Web OS [133 sq.], dont la meilleure illustration est Google, qui a réuni la totalité de ses services pour offrir à ses utilisateurs un système d'exploitation et un cadre de travail « de réseau » qui peuvent remplacer le système d'exploitation « de bureau » et ses applications [134]. Déport crucial pour comprendre l'évolution de la typologie d'Internet : la fin du recours total au système d'exploitation et à la mémoire de son ordinateur pour gérer sa présence et son travail en ligne, et le passage à une version réseau plus répartie, plus partagée et plus librement accessible. Ce changement de cap offre des libertés, mais comporte des risques et des dangers touchant à l'identité (à la vie privée et à la sécurité), et s'accompagne aussi de conceptions fondamentales sur la propriété des données que créent les utilisateurs et qu'hébergent les fournisseurs [201-202].

L'auteur a l'immense mérite de tenir son rang d'usager ; il questionne, convoque l'histoire récente du support et de ses technologies, esquisse des perspectives dont on comprend presque aussitôt qu'elles engagent l'essentiel – parce qu'il prend la peine de formuler ainsi : la place d'un savoir-lire lettré numérique alors que les sciences sociales et littéraires, en tant que disciplines, ont été marginalisées dans une réflexion dont les termes centraux et les concepts clés dérivent en grande partie de pratiques humanistes, à l'histoire complexe, souvent ignorée, voire totalement oubliée. Comme si la culture numérique, dans l'environnement politique et culturel d'aujourd'hui, était dissociée de son propre passé [12-13]. Le bonheur est grand, parce qu'inattendu, de sentir soudain à ses côtés un tel compagnon de navigation, qui semble se pencher vers vous pour vous dire : ce que fait oublier une foi un peu aveugle dans les pouvoirs unilatéraux de la technologie, c'est le potentiel d'émergence de formes lettrées spécifiques à l'activité numérique [47]. Et qui n'hésite pas à conclure que la culture numérique est une culture de la lecture [252].

Milad Doueihi n'incite pas à tourner le dos au monde ancien, tout au contraire, mais à contribuer activement à sa conversion radicale [229] (cette participation peut s'adosser ici à l'indéfectible conviction de l'auteur, dûment argumentée, que le cadre de la propriété intellectuelle institué par les anciens supports doit être congédié : processus inéluctable, accéléré, sublimé par le logiciel libre et l'Open Source (le Floss – Free and Open Source Sofware [153 sq.]), par la diffusion des nouveaux outils induisant de nouveaux modes de partage (blogs et wiki, notamment) et par la mise en œuvre des Archives ouvertes, question à laquelle Milad Doueihi consacre les cinquante dernières pages de son essai, les plus stimulantes sans doute. J'ai donc engagé dans la foulée la lecture de la thèse que Francois Géal a consacrée aux Figures de la bibliothèque dans l’imaginaire espagnol du siècle d’Or – mille pages, peu s'en faut, chez Honoré Champion en 1999. Voilà ce que je nomme un pont, une lecture qui en impose une autre, sans délai, en enfilade. Milad Doueihi chemine en pontonnier – sur la Toile, dans son livre impeccable –, il invite le lecteur de bonne volonté à le rejoindre, à venir faire avec lui des nœuds de paille.

*

Conjointement, on lira avec profit le texte de la leçon inaugurale de Roger Chartier, titulaire depuis 2007 de la chaire "Écrit et culture dans l'Europe moderne" au Collège de France (Écouter les morts avec les yeux, coédition Collège de France/Fayard, 80 p., 10 €). L'universitaire spécialiste de l'histoire de la culture écrite du quinzième au dix-huitième siècle semble apporter un début de réponse aux impatiences de Milad Doueihi en déclarant que la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l'écrit – et en se faisant obligation d'inscrire la conversion numérique au cœur de sa réflexion.

 

 

En ouverture : Bibliothèque Joanina de l'université de Coimbra, Portugal. D.R.

 

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Samedi 2 février 2008

06: 12

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

42 – Bertrand Racine
intertresetroit
libraire

 

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Le Blog a récemment publié un texte de Bertrand Racine consacré à un salon du livre auquel il venait de participer à Castelsarrasin, donnant lieu à un premier débat. Je souhaite vivement que cet entretien – préparé début décembre et mis au point ensemble depuis – relance l'intérêt suscité par sa première intervention. Je le remercie vivement de venir ainsi donner chair à des propos souvent très (trop ?) personnels que ma passion pour le livre inspire souvent ici. Je pourrais le formuler autrement en suggérant que Bertrand Racine apporte ici le principe de réalité. D. A.

 

On l'aura compris, je ne me lasse pas de les fréquenter et je me fais un doux devoir de chanter leur métier. « Pourtant, au regard de la direction du Livre du ministère de la Culture, nous n'existons pas ! prévient Bertrand Racine. Le label qu'il est question de décerner aux libraires indépendants, avec quelques avantages fiscaux à la clé, ne nous concerne absolument pas. Pas un mot sur nous dans le rapport ! Or, si un libraire de neuf est confronté au lourd problème du stock, nous le sommes aussi ; avec une nuance toutefois : le stock de livres neufs est tournant, vous le réapprovisionnez ou non lorsque vous avez vendu le ou les exemplaires que vous aviez entrés lors de la parution de la nouveauté. Le stock du libraire d'ancien est un stock permanent. »

Il a choisi ce métier « sur le tard », dit-il, et porte sur le commerce du livre ancien et de seconde main un regard que la routine, la lassitude et le découragement n'ont pas encore affecté. Et d'ajouter aussitôt : « De plus, notre métier n'est pas un et indivisible… Nous ne faisons pas tous le même métier, loin de là, et l’univers de la « bouquinerie » est aussi diversifié que les autres métiers. Le forain qui travaille exclusivement sur les marchés de plein vent ; celui dont l’activité se développe principalement sur les salons, en vente sur catalogue ou aujourd’hui sur Internet ; le généraliste qui a pignon sur rue, qu’il exerce dans une ville ou dans une petite commune ; le libraire spécialisé dans quelques grandes villes, en particulier à Paris ; celui qui poursuit une activité familiale héritée de plusieurs générations ; celui qui n’a que cela pour vivre et celui pour qui c’est un complément de revenus ; autant d’histoires et d’itinéraires personnels différents qui procèdent aussi de métiers différents. Également, et c’est le plus important, de clientèles différentes, même si elles se rejoignent parfois sur telle ou telle manifestation. »

La profession elle-même, de façon générale, a muté, poursuit-il. « Jadis, les libraires d'ancien étaient alimentés par les brocanteurs et les antiquaires, pour lesquels le "papier" n’avait aucune valeur marchande. Ils se payaient l’essence ou les cigarettes. Souvent, aussi, ils avaient recours aux bons offices d’un réseau de chineurs qui arpentaient les foires, les marchés aux puces, les salles de vente, etc. Ces prospecteurs, réputés pour leur connaissance du livre ou leur flair, faisaient « remonter » les bonnes affaires, les exemplaires d'exception, ou recherchés. En passant de la rive gauche à la rive droite de Paris, des Puces de St-Ouen aux caisses des quais de Seine, la valeur d’un ouvrage pouvait être décuplée. Ces intermédiaires n'existent plus, ils travaillent désormais à leur compte ; tout le monde est acheteur et vendeur, du particulier au brocanteur. Le bon livre devient cher. Si vous ne faites pas une offre conséquente au vendeur, vous passez pour un escroc ou vous ratez l’affaire : le vendeur ira lui-même vendre sur Internet ou sur un vide-greniers. Toutefois, pour une large part, le commerce du livre ancien et de seconde main reste une chaîne, comme il l'a toujours été. Aujourd'hui, c'est l'outil informatique qui remplit cet office. Et Internet a commencé à supplanter le catalogue imprimé que nombre d'entre nous prenaient soin de constituer et de diffuser, à rythme plus ou moins régulier, à l'intention de ses clients, mais aussi de ses confrères et, surtout, de ses correspondants et bibliophiles étrangers. »

Reste, sans nul doute, une évolution avec laquelle la profession doit compter : celle du public et de ses goûts. « Aussi diverse que les genres de livres auxquels elle s'intéresse et que les libraires qui les vendent, la clientèle du livre ancien est un millefeuille. Mais la crème a disparu… Les plus jeunes n’ont pas de ressources, ou si peu, et les trente quarante ans ont orienté leurs choix vers d'autres supports que le livre ancien qui leur parlent plus – bandes dessinées, objets publicitaires, disques vinyles, etc. – et utilisent de plus en plus Internet qui est un outil de leur génération. Les sites de vente aux enchères ont tout bouleversé et on a vu des "valeurs sûres" s'effriter en quelques années, comme les anciens Guides Michelin, les anciennes cartes routières, les vieux albums de Tintin. Tous avaient une cote parce qu'ils étaient rares. C'est fini. On pourrait multiplier les exemples, y compris dans le livre ancien. »

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Bertrand Racine s'est proposé pour prendre le relais – au titre de l'association de professionnels qui l'organise – de la mise en œuvre pratique du salon du Livre ancien qui se tient chaque année à Toulouse depuis désormais dix-sept ans.

La tâche est lourde, car le salon est prisé par la profession, des libraires se déplaçant de tout un très large grand Sud-Ouest. On ne saurait imaginer de cadre plus propice que la salle des Pèlerins de l'Hôtel-Dieu Saint-Jacques, qui accueille la manifestation depuis plusieurs années – mais aussi un autre salon dit des éditeurs de Midi-Pyrénées, à l'automne, consacrant cette sorte de schizophrénie instituée entre le livre neuf et le livre ancien.

Bertrand Racine – et ce n'est pas la moindre raison de mon intérêt pour son travail – prend le parti de la pédagogie. Il pense qu'un public se forme, s'entretient comme un jardin. Nul, habitué de ces pages, ne s'étonnera que je l'y encourage sans réserve. Cette année, une matinée d'initiation à la bibliophilie ancienne et moderne sera offerte, le dimanche, à ceux qui voudront bénéficier des connaissances et des conseils d'un libraire à la retraite.

Cette soirée de décembre, où nous avons parlé à bâtons rompus de son métier et des livres, fut entrecoupée par deux appels successifs d'un client qui souhaitait retenir une édition de prix, sans doute découverte lors de sa dernière visite dans la librairie. Le second coup de fil avait pour objet d'en négocier le prix. Bertrand Racine a exclu cette hypothèse mais proposé à son interlocuteur un paiement fractionné. J'en profitais pour explorer les tables. Je mis la main sur deux exemplaires, en parfait état, de l'unique édition du superbe Description de San Marco, l'un des chefs-d'œuvre de Michel Butor, que Gallimard honora en 1963 d'un beau format petit in-quarto (15,5 x 23,5 cm) sous couverture de la collection blanche. À un prix inférieur à celui qu'afficherait aujourd'hui l'éditeur pour le même, en nouveauté (broché sans fil, on le craint). J'ai songé un instant en acheter un, voire les deux… pour les offrir. Mais il m'a semblé significatif que le prochain visiteur puisse penser que ce livre, qui figure deux fois devant lui, n'est pas rare, qu'au troisième exemplaire disponible à la vente Bertrand Racine puisse envisager d'en faire une pile et qu'ainsi un tout petit pas soit fait pour indiquer au lecteur qu'il n'y a pas deux mondes, deux objets distincts qu'on désigne par le vocable livre, et que ces trésors en papier ne sont pas moins enviables parce que d'autres mains que les siennes s'y sont longuement attardées.

 

 

Les Toulousains peuvent rencontrer Bertrand Racine en sa librairie :
Librairie Saint-Aubin – 55 rue Riquet – 31000 Toulouse – 05 61 57 17 16
ainsi que sur deux marchés aux livres de Toulouse, le samedi place Saint-Étienne et, le dimanche matin, place Saint-Aubin.

 

 

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Mardi 15 janvier 2008

07: 29

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

 

41 – Le site des éditions n&b :
intertresetroit
mettre la Toile au service du livre.

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http://editions-nb.intexte.net

 

 

Comment peut-il encore se trouver des professionnels du livre hostiles à Internet ? – j'entends : quant au principe de leur présence active sur la Toile, et non sur tel ou tel point, qui n'est pas toujours de détail, loin de là, tel l'élémentaire respect du droit moral (le droit à ce que l'œuvre soit signée par son auteur, non dénaturée, etc.). Et lorsque j'évoque les professionnels du livre, je compte bien entendu les éditeurs [1], mais aussi les auteurs eux-mêmes. Et je précise encore : y compris les libraires.

La preuve a été largement assénée ces dernières années que, si chacun de nous n'occupe pas sa place et son rang sur la Toile, d'autres les occuperont pour nous. C'est, par ailleurs, une sottise absolue que de considérer qu'un courrier électronique n'est pas un courrier à part entière (et qu'il autorise la désinvolture, l'absence de formule donc d'égards), ou qu'Internet exigerait – en soi, par je ne sais quel décret même tacite – de dévoyer le contenu ou la forme de ce qu'on y injecte. D'entériner, enfin, les termes d'un débat déjà caduc, exténué avant même d'avoir été sérieusement instruit, qui a voulu opposer à une virtualité du support électronique (qui relève de la rumeur – l'état de mes yeux, le soir, en témoigne !) l'irréductible suprématie de l'écrit consigné sur la page en papier.

C'est peu dire que de constater que les professions du livre s'avancent un peu plus chaque année dans une crise dont l'échéance, certaine, consistera en un salutaire grand ménage de printemps, ou d'automne. D'ici là, il faut bien lire, si l'on est lecteur, continuer d'écrire et, peut-être, de publier si l'on s'estime auteur. Lecteur, c'est sur la Toile que mes curiosités trouvent les références de leur manne et poussent leurs surgeons, c'est par l'écran que des voix parviennent à moi, dont les rythmes m'aimantent vers les livres où elles se font entendre, quand c'est le cas. C'est à la Toile que je dois de n'avoir pas désespéré d'écrire, sans relâche, alors qu'un changement de statut professionnel, il y a huit ans, me rétrécissait cruellement le temps et que, durant la même période, les règles du jeu imposées à l'auteur qui cherche éditeur continuaient de devenir de plus en plus étrangères à l'écrit et au livre.

*

L'idée de développer, sur le domaine intexte.net, un portail professionnel dédié à la diffusion de l'écrit imprimé a lentement cheminé. Au même rythme que l'amitié professionnelle qui, de fort longue date désormais, me lie à Jean-Luc Aribaud : de ces cheminements distants qui engrangent, avec lenteur et soin, les raisons d'établir un jour – quand importe alors encore très peu – les fondements d'une œuvre commune. Professionnels du livre l'un et l'autre, nous œuvrons désormais de conserve sur la Toile.

La création du site des éditions n&b a été engagée en début d'année 2007, dans une logique professionnelle. C'est dans cet esprit que le dossier a été présenté à la Direction régionale des Affaires culturelles, qui lui a accordé son soutien initial. Ni la nature des contenus édités, ni les relations confraternelles nouées entre les opérateurs ne suggèrent d'éluder la règle d'un strict professionnalisme : en tant qu'éditeur, Jean-Luc Aribaud a charge d'auteurs, en tant qu'éditeur en ligne, InTexte a pour devoir de faire bénéficier les contenus (le catalogue des éditions n&b, en la circonstance) des principales potentialités de l'hypertexte et des réseaux.

Une première étape importante a été franchie juste avant la fin de l'année : l'ensemble des livres était intégré, le dispositif de paiement en ligne était opérationnel, les premières rubriques destinées à ce que le site ne soit pas seulement un catalogue et un outil marchand (fonctions qui, toutefois, justifient son existence) étaient ouvertes.

Il reste désormais à faire vivre ce lieu des livres, à le lier, à inciter les auteurs à ce qu'ils s'y sentent bienvenus. À conduire ceux qui n'en seraient pas encore convaincus que le travail de leur éditeur au bénéfice de leur œuvre tire, désormais, un surcroît significatif d'efficacité de sa présence sur la Toile.

 

Découvrir le site des éditions n&b
cadratin_blogCliquer ici.

 

 

[1] Ce que j'avais d'abord pris, sous bénéfice d'inventaire et selon un principe de magnanimité dont je me fais une règle, pour un cas d'imbécillité isolée s'avère une tendance de fond : dans nombre de maisons d'édition (non des moindres, semble-t-il), les BTS force de vente, dont le pouvoir jubile à s'exercer sur les attaché(e)s de presse, refusent explicitement aux auteurs le service gratuit de leur livre au bénéfice de chroniqueurs susceptibles d'en rendre compte en ligne : ainsi, avec ses deux mille visites quotidiennes au compteur, son index et, surtout, son référencement qui garantit à l'éditeur de voir son auteur et son livre repérés, en moins d'une semaine, par les moteurs de recherche, le présent site est compté pour rien par les experts du marketing éditorial. Voilà le genre de d'inculture dont il serait pour ainsi dire immoral de vouloir tirer ceux qui s'en prévalent.

 

 

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Dimanche 21 octobre 2007

05: 31

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

40 – La fabrique d'un livre
intertresetroit
(suite et, bientôt, début)

L'Ensemble conventuel des Jacobins de Toulouse
intertresetroit
par Maurice Prin et Jean Dieuzaide

 

 

jaquette_definitive_blog
intertresetroit
[Zoom sur la jaquette définitive du livre – Cliquez ici.]
intertresetroit
[Zoom sur le livre en volume – Cliquez ici.]

 

 

L'ordinaire et le propre des livres a accueilli dès juillet l'ouvrage de Maurice Prin et Jean Dieuzaide. La fabrication nous en a été confiée à la fin du printemps par l'association des Amis des Archives de la Haute-Garonne, qui le finance et le publie à son enseigne. Le travail de tailleurs de pierre que nous avons mené ici semble, aujourd'hui, une patiente mise en pratique de principes et de valeurs qu'appelait la quarantaine de chroniques rassemblées dans cette région du blog.

L'impression terminée, c'est l'entreprise de reliure industrielle Arts graphiques modernes/Relifac, rue des Potiers à Forges-les-Eaux, qui détient ces jours-ci le tirage. De cette ultime étape, parviendront début novembre les tout premiers exemplaires finis.

Il y a eu concours : de circonstances, pour que ce livre, encore à venir, parvienne jusque dans nos ordinateurs ; de compétences – et de ferveur, que les auteurs et le sujet de leur livre ont suscitée. Le photographe, poète et éditeur Jean-Luc Aribaud, m'a proposé d'assurer la préparation numérique des quelque cent trente clichés (pour la plupart issus du fonds Jean Dieuzaide) ; le site de sa maison d'édition, que je prépare, a pris du retard mais il était évident qu'apporter sa pierre à l'édifice était, à ses yeux également, plus important. Nous lui devons la qualité des reproductions, l'imprimeur a pu travailler plus subtilement dans la mesure où l'ensemble des documents iconographiques avait été préparé avec une précision d'horloger suisse. Michel Dieuzaide est venu ici nous donner quelques recommandations sur la mise en page des photographies de son père. Il a tracé quelques diagonales entre des clichés disposés en vis-à-vis, sur deux pages ; j'ai appliqué scrupuleusement ses tracés, dérogeant à deux reprises à mes lignes de bâti ; et j'ai vu, soudain, les deux images dialoguer, ou trouver leur assise, ou leur échappée, pour quelques millimètres d'écart dans la page – de ces leçons que les tailleurs de pierre devaient recevoir de l'architecte sur le chantier des cathédrales.

Ces cinq mois auront été un assez court délai pour acheminer un volume de cette ampleur jusqu'à son destin : celui-ci s'engage vraiment quand le livre est enfin mis à la disposition de ses lecteurs – quand ceux qui en ont servi la fabrique peuvent repose leurs outils. J'ai dit à Guillaume de Lavedan – qui fut notre interlocuteur permanent, au titre des Amis des Archives de la Haute-Garonne, le maître d'œuvre – qu'il y aurait de précieux enseignements à tirer de l'édition de ce livre. Que lui-même ait à son actif toute une vie professionnelle d'architecte a sans doute beaucoup compté dans la qualité de notre collaboration. Je suis respectueux et, pour tout dire, admiratif de la confiance qu'il nous a accordée au long de ce travail. Nous avons pu, ensemble, aborder une à une les tâches, parfois austères, toujours décisives, que comporte l'édition d'un livre. Jamais nous n'avons été bridés, ni pressés, ni commis.

En manière de conclusion, figure vers les dernières pages du livre, un texte que l'éditeur a tenu à voir reproduit dans l'écriture manuscrite de Maurice Prin. Un juste choix, car il s'agit presque d'une page de confidence, à laquelle consent un homme qui a dédié son existence à ce que l’ensemble conventuel des Jacobins de Toulouse – qu’adolescent, il découvrit à l’état de ruines, peu s’en fallait – redevînt le joyau d’architecture gothique méridionale restauré dans sa splendeur que nous connaissons aujourd’hui. À ce monument – écrit-il – je lui ai consacré ma vie, je m’en sens le « serviteur » depuis près de soixante ans. Une forme de pudeur – c’est ainsi que je l’éprouve – lui a fait mettre le mot entre guillemets. Il me semble n'avoir côtoyé, pendant ces cinq mois, que des serviteurs de ce livre, dont la nécessité s'imposait. C'est un pur bonheur professionnel que de pouvoir confier que je fus – et reste – l'un d'eux.

 

 

Lire la première présentation de l'ouvrage
en juillet dernier sur ce blog :
Le livre d'une vie [cliquez ici].

 

 

L'ouvrage

Texte de Maurice Prin,
accompagné d'une centaine de clichés en noir et blanc et en couleurs
de
Jean Dieuzaide.
Préfaces du Père Bernard Montagnes, o.p., et du père Henri Saffrey, o.p.,
introduction de Daniel Cazes, conservateur en chef du musée Saint-Raymond de Toulouse.

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Un volume au format 24 x 30 cm, 280 pages, relié sous couverture pleine toile et jaquette,
publié par Les Amis des Archives de la Haute-Garonne.

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L'ouvrage paraîtra en librairies
le 15 novembre 2007
.
Il est proposé dès à présent par les libraires en souscription au prix de 40 € (au lieu de 48 € dès parution – attention, il ne s'agit pas d'un prix de lancement qui se poursuit pendant les premières semaines de mise en vente !).
Possibilité de souscrire directement auprès des Amis des Archives de la Haute-Garonne, éditeur de l'ouvrage : télécharger au format pdf le dépliant de présentation et de souscription [cliquez ici].

Les libraires localisés hors de Toulouse peuvent bénéficier de la souscription. Renseignements au 05 61 62 63 44 (Jérôme Pin Simonet).

 

 

Découvrir la mise en page du livre
(Galerie mise à jour et complétée) – cliquez ici.

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Voir le sommaire abrégé
qui figure dans les premières pages – cliquez ici.

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Télécharger au format pdf
le dépliant de présentation et de souscription :
cliquez ici.

 

 

L'ensemble L'ordinaire et le propre des livres
bénéficie désormais d'un
sommaire électronique [cliquez ici]
également accessible depuis le menu figurant dans la partie droite de l'écran,
en haut de page.

 

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