blog dominique autie

 

Dimanche 18 novembre 2007

19: 05

 

Armel Guerne
intertresetroit
témoin d'André Masson

 

masson_guerne_blog

 

intertresetroit

Armel Guerne, André Masson ou les autres valeurs,
Présentation par Jean Moncelon,
Les Amis d'Armel Guerne asbl, 2007 (édition hors commerce).

intertresetroit
L'ouvrage sur le site des Amis d'Armel Guerne [cliquez ici].

 

Nous sommes sans doute nombreux, parmi ma génération, que la lecture de Georges Bataille a conduits vers l'œuvre peint et gravé d'André Masson. Il me semblait évident que les deux hommes, encore très jeunes (Masson est né en janvier 1896, Bataille en septembre de l'année suivante), étaient côte à côte le 17 mai 1922, dans les arènes de Madrid, lors de l'énucléation de Manuel Granero. La tragédie, qui frappe Bataille de façon décisive, suscite l'écriture d'Histoire de l'œil. Le livre paraît en 1928, sous le pseudonyme de Lord Auch, sans nom d'éditeur, accompagné de huit lithographies non signées d'André Masson. Vérification faite dans l'irremplaçable biographie de Bataille qu'a établie Michel Surya [1], Bataille ne fit la connaissance de Masson qu'en 1924. C'est donc lui qui offrit en dot l'imaginaire sanglant de Madrid dans ces épousailles mentales que leurs œuvres semblent continuer de consommer par-delà la mort.

Est-ce le poids terrible de Bataille dans mon cheminement qui me fait penser – à tort bien entendu, du moins dans la radicalité de cette formulation – que tout ce qui concerne Masson renvoie à cette scène originaire, vécue par un autre que le peintre ? De sorte qu'apprenant, à travers le précieux recueil que vient de rassembler Joël Dury à l'enseigne des Amis d'Armel Guerne, qu'un lien spirituel si fort s'était noué entre Guerne et Masson, j'en déduis – erreur élevée cette fois au carré – qu'il existe un pont, à tout le moins une passerelle fine et sûre comme un trait d'encre ou de burin d'André Masson – entre l'œuvre d'Armel Guerne et celle de Bataille.

Alors qu'à bien lire ces quelques textes – qu'enrichissent une lettre de Masson à Robert Desnos et deux de Guerne à Masson – l'admiration dont ils témoignent en dit assez – elle se suffit à elle-même, sans que la présence de Bataille dans les parages fasse écho. Vous savez que je ne vis pas, comme tant d'autres, à l'avant-scène de ma vie. Qui donc le saurait, si pas vous ? Ainsi commence la lettre qu'Armel Guerne adresse à Masson en date du 8 novembre 1946, la première des deux reproduites ici. Dans l'un des comptes rendus qu'il rédige d'une exposition de Masson à la galerie Louise Leiris, pour évoquer ce qui émane de l'œuvre du peintre il recourt à cette formulation singulière : [André Masson] parle avec une impudicité splendide et salutaire cet unique langage d'amour qui est, au fond, la seule chose sérieuse au monde, et la seule actuelle. Capable d'affronter les pires angoisses et les pires effrois. Et toujours triomphant dans son héroïsme de joie [2].

Pour qui n'a lu sur Masson que ce qu'écrivit en son temps Michel Leiris, pour qui a fréquenté l'œuvre à partir des dessins d'Acéphale (c'est dire que je me trouve, en quelque sorte, dans la situation de Néron suivant les massacres du cirque une lame d'émeraude tendue à hauteur d'œil), il est vivifiant d'entrevoir, grâce à ces quelque cent vingt page d'une belle densité, quel fut le regard d'Armel Guerne sur la série des Sacrifices et, plus amplement, sur la place que l'auteur de La nuit veille assignait à l'œuvre de Masson parmi la décrépitude du siècle.

 

 

[1] Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l'œuvre, Librairie Séguier, 1987 ; édition définitive augmentée, Gallimard, 1992.
[2] André Masson ou les autres valeurs, op. cit., p. 67.

 

 

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Lundi 15 octobre 2007

08: 08

 

 

Sous les ailes bénéfiques
intertresetroit
du moulin

 

 

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Tourtrès (Lot-et-Garonne),
samedi 13, dimanche 14 octobre 2007.

 

On serait fondé à croire que la petite église, admirablement tenue et prenant soin de ses douceurs sulpiciennes rose et bleu, honore un saint de plus. Grands clichés en noir et blanc – portraits subreptices ou posés de l'homme à l'œuvre de son existence – dans le village, à sa table d'écriture ; bannières blanches aux murs (il est tendance de parler aujourd'hui de kakemonos) sur lesquelles une assez belle typographie donne à lire quelques-uns de ses poèmes ; dans le chœur même, une autre photographie de lui assis, grandeur nature, détourée comme les supermen en carton-pâte qui médusent le consommateur dans les commerces de jeux vidéo ; et, dès l'entrée, où l'on dispose d'ordinaire le bulletin paroissial et les livres de chants, une table garnie d'éditions originales, certaines en plusieurs exemplaires, des numéros de revues littéraires dans lesquels figure l'un de ses textes, et l'intégrale des Cahiers du Moulin. Les originales sont à vendre : en page de garde, un post-it indique le prix minimal qu'il conviendra d'acquitter, c'est-à-dire ce qu'il en a coûté à Joël Dury – sur les épaules de qui repose l'association – lorsqu'il en fit l'acquisition sur eBay, dans une vente ou chez un bouquiniste.

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Lectures, communications, concert de musique de chambre, dîner dans la salle communale, repas de dimanche dans le champ que bénissent les ailes du moulin dont Armel Guerne tira l'échelle pour meuler la langue, sans relâche.

Dans le petit cimetière – tout est mitoyen sur la tête d'épingle de cette colline –, deux tombes se côtoient, deux rosiers dialoguent : Guerne, sa compagne. Jusque dans ce repos, le meunier s'isole.


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[Samedi soir, Louis Merlet, l'alto de l'Equinox Quartett, m'a plongé de brèves minutes dans un abîme de beauté sereine en concluant, seul, la lecture de l'après-midi. Je ne parvenais pas à mettre une époque ni un nom sur cette plongée solitaire de l'instrument dans la chair de ma fatigue, que la musique a transmuée dans l'instant. Il avait improvisé, m'a-t-il dit. Dimanche matin, je lui ai remis un exemplaire de La Danse de l'âme. Je m'en suis justifié en lui confirmant qu'il existe le plus nécessaire lien de cause à effet entre les quelques mesures offertes la veille et la matérialité de ce livre-là – dont le contenu et le sens, comme aux fréquences troublantes de l'alto le caractère éphémère, irréductible, de l'improvisation, n'apportent qu'un surcroît de grâce efficace.]

 

 

 

 

Les deuxièmes Rencontres de Tourtrès étaient organisées par l'association Les Amis d'Armel Guerne. Merci à Joël Dury et aux amis d'Armel Guerne qui l'entourent pour la qualité de leur accueil.
L'ensemble des clichés de cette page (ainsi que ceux accessibles par les liens) : © Dominique Autié.

 

 

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Lundi 3 octobre 2005

06: 58

 

La nuit transparente d'Armel Guerne

Lecture d'Armel Guerne – III

 

 

I – Le Moby Dick d'Armel Guerne
II – Mythologie de l'homme

 

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[Les Amis d'Armel Guerne se réuniront ce week-end à Tourtrès en Lot-et-Garonne pour commémorer et célébrer l'auteur, le traducteur et l'homme vingt-cinq ans après. Les éditions Desclée de Brouwer ont mis au pilon, il y a quelques années, les invendus d'un petit ouvrage aride et superbe, La Nuit veille. En offrir quelques trop brefs passages sera notre manière, ici, d'honorer la mémoire de cet inlassable travailleur de la Langue que fut, toute sa vie, Armel Guerne.]

 

«

Une science des rêves serait une science des sciences.

Aucun psychologue, aucun analyste, aucun théoricien n’a jamais étudié ni le rêve ni les rêves. Ils ont fait porter leurs analyses sur ce que la conscience seule pouvait conserver du rêve rêvé par le truchement de la mémoire, et sur les approximations qu’elle en pouvait donner, c’est-à-dire un récit, une copie verbale d’où tout ce qui est essentiellement « rêve » fait défaut. Est-il vraiment si original de signaler à ces Messieurs que le récit d’une chose n’est pas cette chose elle-même ? Et de leur expliquer que c’est pour cette raison que les poètes (ainsi Jean-Paul), même s’ils notent chaque matin les rêves de leur nuit, ne font jamais le récit d’un de leurs rêves quand ils veulent en écrire un : qu’instinctivement, afin de lui conserver son caractère propre, son étoffe, ils le rêvent en l’écrivant ? Ne pas se laisser aller à cette paresse trop facile qui prend le moyen pour une fin. Et les dossiers copieux pour des êtres ; les fichiers pour de la vie.

Le Marquis d’Hervey Saint-Denis [1], n’usant comme moyen d’appréhension que de sa mémoire, cultivait en lui sans le savoir les seuls rêves que sa mémoire pouvait lui rapporter fidèlement, ou, plus exactement, il cultivait sa faculté d’oubli, laquelle lui dérobait tout ce qui n’était pas du domaine strict de sa mémoire consciente. Il est pénible de penser, surtout, que cet homme qui étudiait exclusivement les rêves du sommeil s’était éduqué à se réveiller à volonté, et que cela puisse paraître une ruse psychologique de bon aloi, un moyen rationnellement exact et logiquement inventé. Je penserais quant à moi qu’il conviendrait bien plutôt de s’éduquer à sommeiller, et de se perfectionner dans cet art très négligé, sans doute par excès d’habitude ! Et que bien des choses de la vie éveillée s’éclaireraient d’elles-mêmes, et de façon surprenante, chez un homme dont on pourrait dire : c’est un homme qui sait bien dormir !

*

Pendant que je sommeille, quelque chose veille en moi, qui dort pendant que je veille. Le pivot, entre deux, est un grain de sommeil.

Entre la veille et le sommeil le contraste est constant, absolu, l’opposition farouche ; c’est par l’échange des contraires deux à deux, chaque contraire en son contraire, que l’harmonie se fait, que l’équilibre dure, que la vie continue en nous, permettant de perpétuels échanges qui entretiennent et nourrissent notre vitesse propre. La vie est diurne et nocturne, blanche et noire ; ce n’est pas la vivre que de la faire crépusculaire. Pour cultiver la chose, perfectionner ses extrêmes. Dans la nature, en effet, il n’y a pas de moyen terme : tout ce qui nous apparaît tel indique une insuffisance de pénétration, comme aussi ce qui est commun à autre chose qu’à soi-même. Le gris est le contraire du gris.

L’homme est un moyen terme qui doit s’efforcer d’en sortir : il a pour lui les anges et les archanges et le génie, auxquels il doit son obéissance et grâce auxquels il doit trouver, dans un bel esclavage, sa liberté ; il a contre lui les démons et les idées et la part la plus égotique de lui-même, dont il doit se rendre maître, pour être libre, qu’il doit réduire à son obéissance.

Encore une fois, ce n’est pas ce qui est pensé qui compte, mais avant tout qui le pense, à partir de quoi, par sympathie, on pourra savoir comment cela a été pensé, pourquoi, vers où, et seulement alors savoir quelle est, avec exactitude, cette pensée et de quel signe elle est la pensée et le signe.

*

Parvenir à comprendre cette parole capitale de l’augure : « Voici mes prophéties ; elles se réaliseront ou ne se réaliseront pas. »

Ce qui, en effet, ne touche en rien à leur exactitude.

On peut se tromper sur son rêve, mais le rêve ne trompe pas. À la vérité, il ne s’agit pas d’inventer une clef qui ouvre nos rêves à nos investigations d’éveillés, ni de découvrir ou de fabriquer une « grille » qui nous permette de les traduire dans notre langue diurne. C’est à notre langue diurne qu’il faut apprendre à être traduite en rêve, de telle sorte qu’à sa comparution, l’une et l’autre puissent se comprendre sans que le sens subtil de la langue des rêves soit dévoyé. Le point fixe pour nous, c’est le rêve, sur lequel nous n’avons aucun moyen de contrôle, dont nous ne connaissons ni la syntaxe, ni la grammaire assez pour en traiter selon nos vues.

*

Vous vous trompez : la conscience n’est pas la lucidité, ni la lucidité, la conscience.

On parle abusivement de conscience claire et d’obscur inconscient ; la vérité veut qu’on renverse l’image : l’inconscience est transparente. Écoutez ce mot : inconscience, et dites-moi s’il peut être obscur, ou même éteint. Plus la conscience est claire, plus les objets s’y appuyent fortement sur leur ombre : ce sont ces ombres qui font juger du relief apparent. Dans l’inconscience, au contraire, c’est la transparence qui règne, une parfaite transparence qui permet tous les échanges, où toutes les lumières peuvent se jouer (sauf la nôtre, toutefois, qui est trop faible et qui vient de trop près) ; c’est sa lumière également diffuse et continue qui nous la rend aussi incompréhensible. Une invincible blancheur où l’on ne peut pas créer à notre propre usage l’ombre ou la nuit qui nous sont nécessaires pour juger de l’éclat. Une lumière où tout est lumière, et qui nous est impénétrable par cette raison que nos lumières s’y baignent et s’y égarent, y disparaissent ainsi que disparaîtrait un rayon qui voudrait remonter à sa source pour en prendre connaissance.

Un inconscient obscur serait un poids sur nous. Or, c’est la conscience qui pèse ; il faut y prendre garde.

Ce qu’ils nomment censure n’est ni une muraille, ni une barrière, ni une frontière, ni non plus un obstacle qui se situerait en un lieu quelconque à la limite d’une étendue, c’est un miroir mouvant qui réfléchit là où nous ne pouvons pas penser. Car la lumière n’est pas étendue mais mouvement.

»
Armel Guerne,
extraits de La Nuit veille, Desclée de Brouwer, 1954.
blanc
Ces passages sont tirés du Livre cinquième (et dernier) de l'ouvrage,
intitulé « Fragments », pp. 201 sq.
© Droits réservés – Publié en ligne avec l'aimable autorisation
de l'association Les Amis d'Armel Guerne, asbl.

 

 

[1] Jean Léon Hervey de Saint-Denis (1822-1892), auteur de l'ouvrage Les Rêves et les moyens de les diriger, 1867 [note de Dominique Autié].

 

En médaillon sur la page de grand titre de La Nuit veille, portrait d'Armel Guerne, © Les Amis d'Armel Guerne, asbl (merci à Jean Moncelon, D'Orient et d'Occident).

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Tous les renseignements sur les manifestations
des 8 et 9 octobre 2005

à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort
ainsi qu'un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne
sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne
.

 

 

 

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Mercredi 31 août 2005

06: 52

 

Mythologie de l'Homme

Lecture d'Armel Guerne – II

 

 

I – Le Moby Dick d'Armel Guerne
III – La nuit transparente d'Armel Guerne

 

livres_guerne

 

Trois livres d'Armel Guerne réédités

 

Parus cet été aux éditions du Capucin, avec le concours de l'Association des Amis d'Armel Guerne :
Danse des morts, Le Temps des signes, Mythologie de l'Homme *.

 

 

Qu'il est réconfortant de constater que des textes, des écrits, peuvent ainsi connaître une nouvelle édition à chaque génération ! Le Temps des signes parut en 1957 chez Plon, les éditions de la revue Granit le rééditèrent en 1977, et voici, pour les vingt ou trente ans à venir la belle petite édition qu'il faudra faire circuler. Mythologie de l'Homme et Danse des mort attendaient, certes, depuis plus d'un demi-siècle (ces deux textes ont paru à La Jeune Parque en 1945 et 1946), mais ils n'en apparaissent sans doute que plus frais, aujourd'hui – comme les bouquinistes précisent d'un livre qui a vécu, dont la couverture porte les stigmates de l'usage et du temps, qu'il présente toutefois un intérieur frais.

Même si le premier texte a été rédigé alors que les hostilités n'avaient pas encore pris fin et que l'auteur payait de nouveau pour ses activités de Résistant, Mythologie de l'Homme et Danse des morts sont déjà des écrits de l'après-coup. L'homme est blessé par l'expérience, par la mort des camarades, mais d'abord – et d'inconsolable façon – l'homme semble blessé par l'Homme. Chaque ligne est tracée par la lame acérée du couteau : le couteau de l'esprit, que l'on serait ici tenté d'orthographier d'une capitale agnostique, qui est aussi, chez Armel Guerne, le couteau du cœur. Pensant à cette chronique, je relevais quelque passage à citer. Je me suis bien vite arrêté, chaque page de ces deux livres y passait. Presque au hasard, donc :

– Messieurs de la réalité, ô plantes vénéneuses, vivant dans la réalité ainsi que dans une serre attiédie, le temps présent, qui n'est présent qu'à vos mémoires et jamais sous vos yeux, votre temps a passé. Il a passé sur nous. Et les hommes sont en retard, qui n'acceptent pas de souffrir à mort.
Si ceux qui ont couru le risque n'ont plus rien à vous dire de leur course, s'ils ne veulent plus en parler parce qu'ils l'ont faite précisément, c'est que votre tour est venu de sortir. Croyez-vous que des milliers de gens, des milliers de consciences ont accepté la mort, affronté la torture, ont épuisé sur eux un capital de souffrances humaines accumulé depuis des ans et des siècles peut-être, croyez-vous que des milliers et des milliers d'agonies, lentes effroyablement, et solitaires, et transies, où chaque fois l'homme est seul, insecourablement seul contre un monde d'hostilités et d'horreurs, croyez-vous que des milliers et des milliers, des dizaines de milliers d'êtres humains hier comme vous, se sont tenus fiers au-dedans d'eux-mêmes de leur humaine condition, ont passé, seuls, et repassé les portes de la Mort, uniquement pour que leurs congénères attardés et leurs contemporains insanes écoutent des histoires au coin du feu, le soir ?
Messieurs, il vous faut faire vite, et ce temps-ci est une affaire d'hommes
[1].

« Mythologie » de l'Homme ? Guerne aurait aussi pu choisir mesure – ou Taille de l'Homme, mais le titre était déjà pris, depuis 1933, par un autre – et le souffle, et la portée de la langue d'Armel Guerne ne sont pas sans m'évoquer quelque parenté profonde avec Charles Ferdinand Ramuz, bien au-delà d'un style, voire même d'une intention : nous abordons ici une communauté d'âmes, une civile communion des saints, un fil d'or qui chemine dans la pièce de toile lacérée du Temps. C'est un mérite insigne de la parole écrite d'Armel Guerne d'évoquer sans cesse, dans la perspective de sa solitude, l'appel d'une communauté, ignorant tout délai de péremption. Je suis frappé, à chaque ligne, par cette injonction.

Le Temps des signes est un recueil de poèmes. Deux textes en prose par l'apparence s'y sont glissés. Du second, « L'unique pauvreté », ce passage, le dernier du poème :

Voici pourquoi peut-être, et pour mourir, je vous ai parlé de ma mort. Une fois. – Mais l'autre fois, je sais aussi vous le dire, c'est elle qui parlerait de moi, et avec toute la simplicité requise. Ni discours, ni statues. Laissez-moi donc vous supplier encore : ne vous y trompez pas du fond du cœur. Au pauvre, il convient de parler pauvrement des richesses splendides de la pauvreté. Jamais une apparence, où qu'on l'eût prise, n'a pu être haussée par le costume ou la couleur jusqu'au bord de la simplicité.
Elle est cette île inconnue de la mer. À bout de forces, je la prendrai d'assaut !
Oui, je dormais. Mais voici : l'éclat d'un seul cristal dans le terne de l'aube, éveille la furie, et d'un coup cette fois encore, de toutes les fanfares assourdissantes de l'été. Vous ne savez pas, vous non plus, combien plus de noyés que de navigateurs ont été admis à chanter les gloires silencieuses de l'eau
[1].

 

Oui, c'est cela : pas de date de péremption sur cette langue ! Les éditions du Capucin, qui ont engagé, voilà quelques années déjà, ce beau travail de remise au jour de textes indisponibles ou inédits d'Armel Guerne, l'ont compris. Il convient de les en remercier.

 

[1] Mythologie de l'Homme, pp. 31-32.
[2] Le Temps des signes, p. 78.

 

* Respectivement :
ISBN 2-913493-64-5 –ISBN 2-913493-63-7 – ISBN 2-913493-65-3

Tous les renseignements sur ces publications, sur les manifestations des 8 et 9 octobre 2005 à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa mort et, surtout, un ensemble d'études et de textes pour découvrir Armel Guerne sur le site de l'Association des Amis d'Armel Guerne.

 

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Lundi 28 février 2005

05: 50

 

Le Moby Dick d'Armel Guerne

Lecture d'Armel Guerne – I

 

 

II – Mythologie de l'homme
III – La nuit transparente d'Armel Guerne

 

 

moby_dick

 

Bonne nouvelle : la traduction qu'avait donnée Armel Guerne de Moby Dick est de nouveau accessible. Les éditions Phébus la publient ces jours-ci. Elle date de 1954, deux ans avant la sortie de l'adaptation cinématographique de John Huston – ce qui valut, je suppose, le rajout de la jaquette qui orne mon exemplaire de la première édition au Sagittaire. Celle-ci vaut par sa typographie irréprochable. La dénicher avant que les bouquinistes de la France entière aient l'idée ingénieuse de se fédérer sur un site-portail fut, il y a une dizaine d'années, une curieuse chasse au cachalot blanc.

Armel Guerne a dédié sa vie à la langue, vivant de son œuvre de traducteur. Hors l'anglais et l'allemand, il a signé en collaboration avec un traducteur japonais le texte français de deux livres de Kawabata Yasunari, dont Nuées d'oiseaux blancs – et ce n'est donc pas tout à fait un hasard si ce texte résonne à ma langue comme le plus subtil et le moins exotique de l'auteur des Belles endormies.

Ne vanter « le » Moby Dick d'Armel Guerne que pour la seule prouesse de son incipit serait insulter une traduction qui porte le lecteur de bout en bout sur l'océan tumultueux du texte ; il est vrai cependant que le choix d'Armel Guerne donne le ton : Call me Ishmael, rendu tantôt par « Je m'appelle Ishmaël. Mettons. » (Giono), tantôt par un bien plat « Appelez-moi Ismaël. » (Henriette Guex-Rolle, dans l'édition Garnier-Flammarion), devient sous sa plume « Appelons-moi Ismahel. » (avec déplacement du h pour restituer une tonalité biblique au prénom).

Dans Libération, Ange-Dominique Bouzet, qui à juste raison se réjouit de cette publication, a la sollicitude (ou la faiblesse coupable) de mentionner l'incontournable Jean-Pierre Sicre, fondateur des éditions Phébus, dont le trouble obsessionnel compulsif consiste à empeser de sa prose marchande chaque nouvelle édition d'un classique étranger introuvable que publie sa maison d'édition, ne terminant jamais sa copie sans préciser que le roman qu'on va enfin pouvoir relire grâce à lui est d'une « brûlante actualité ». Il le fait sans doute ici, mais le passage cité est, cette fois, plus dramatiquement désopilant : l'éditeur vante « cette tonalité quasi musicale voulue par Melville, cette âcreté sonore qui lui faisait dire qu'il n'écrivait pas en anglais mais en outlandish... la langue du grand Ailleurs ! » , – bien misérable écho de la littérature du « grand Dehors » dont se gargarise et nous assomme Michel Le Bris, l'autre petit porteur du travel writing. Incompétence ou veule manipulation, M. Sicre ? mon Robert & Collins ne connaît pour traduire outlandish qu'excentrique et farfelu… Et confirmation de Melville soi-même, du moins dans mon édition d'origine, avec cette épigraphe placée, je suppose, par le traducteur : J'ai écrit un livre "malin" (extrait d'une lettre de Melville à Nathaniel Hawthorne).

[On l'aura compris, la Sainte Famille Phébus me donne de l'urticaire ; j'ai quelques raisons – et encore vous ai-je épargné les plus graves ; désolé d'utiliser le blog pour vider ma bile, mais c'était la condition pour clore sereinement cette chronique.]

Armel Guerne a laissé, outre ses traductions précieuses, ce qu'il convient de nommer une œuvre rare, dont quelques beaux recueils de poèmes. Que les vendeurs de cravates referment ici le blog, en voici quelques vers, choisis d'un recueil posthume [1] – que nous devons à un autre poète, René Daillie, éditeur inlassable des poètes, à qui j'adresse un salut fraternel.

Tout ce qui donne au lieu de prendre pour tenir,
Ce qui appelle au lieu de dire et de savoir,
Ce qui se vide au lieu de se remplir de tout,
Ce qui se perd au lieu de se chercher toujours,
Se retrouve soudain riche comme une source
Émerveillée et cependant inépuisable.

 

[1] Le Poids vivant de la parole, Solaire, cahier 45, 1983, p. 44.

Herman Melville, Moby Dick, traduction d'Armel Guerne, Le Sagittaire, 1954. Nouvelle édition, Phébus, 2005.

 

Dominique Autié
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