blog dominique autie

 

Jeudi 23 décembre 2004

05: 36

 

QCM : Faut-il écrire de la poésie ?

[item n° 3 : oui]

 

Manuscrit Bach

La question circonstancielle de la poésie n'est donc pas une mince question. Son principal mérite, ce qui lui confère une part de sa gravité, tient dans l'inactualité de la poésie. Avec elle, nous nous situons d'emblée hors média, hors scoop – hors fête, dirait Philippe Muray. Avec la poésie, nous nous trouvons assez précisément dans la situation que j'évoque parfois par bravade, suggérant qu'à la mort de Bach, en 1750, il aurait fallu avoir la sagesse de cesser de composer de la musique (ne pas poursuivre vainement la fugue inachevée du Kunst der Fugue) et se contenter d'interpréter : nos sociétés ont cessé de produire de la poésie, quelques amateurs continuent d'en lire, a bocca chiusa dans le bruit ambiant.

On pourrait imaginer laisser les choses en l'état, admettre qu'un journaliste, un pourvoyeur de subventions (ces laxatives aides à la création), sans oublier l'enseignant, saisissent de temps à autre par les ailes, du bout des doigts, entre répugnance mal tue et feinte componction, un spécimen de poème lépidoptère qu'ils épinglent sur leurs états de service – histoire de perpétuer la fiction d'un genre éteint. Avec, parfois, la fulguration d'un accident heureux (Les Séparés de Marceline Desbordes-Valmore mis en musique et chanté par Julien Clerc). Une telle attitude me conviendrait assez : il y aurait des réserves de poétesses dans des parcs nationaux de la poésie et toute nouvelle thèse d'État sur René Char ressortirait au département d'écologie des facs des sciences.

J'ai toutefois la conviction que ce n'est pas bien, qu'il ne faut pas changer de trottoir avec ostentation quand je vois venir de loin un poète maudit qui court encaisser sa bourse d'écrivain du centre régional des lettres local avant de versifier. Tout d'abord (même si c'est peu problable), il se pourrait qu'il chemine en compagnie d'un de ce rares poètes singuliers, qui ont mené – ou mênent encore – dans une superbe solitude une œuvre de haut vol. Je compte bien, dans un avenir proche, orienter le visiteur vers eux. Découvrant ces temps-ci la vie et les textes des Pères du désert et des mystiques de l'Islam médiéval, il m'arrive souvent que la parenté s'impose entre ces sûfîs de Dieu et ces sûfîs de la langue.

Je discerne une autre raison. Elle résiste à la formulation hâtive, c'est pourquoi je serai certainement conduit à m'en expliquer plus longuement, ici même. J'éprouve de façon de plus en plus nette, comme un petit nombre d'entre nous je suppose, l'injonction faite à la langue d'une entrée en clandestinité. Nous devons continuer d'aller et venir, mener une vie publique quoi qu'il nous en coûte, publier des blogs au besoin, mais notre principal emploi – qui relève d'une nécessité morale – est d'acheminer la langue d'un lieu secret à d'autres lieux secrets [les premiers chrétiens de l'Église du silence portaient ainsi, par les rues, sous le manteau, les Espèces consacrées à leurs frères qui se cachaient]. C'est refuser de verrouiller la présence réelle dans les tabernacles, c'est s'efforcer de reconnaître dans la nuit ceux avec qui la partager.

Il se peut (je le désire ardemment) que dans cette image, à peine esquissée, les quelques ascètes dont j'évoquerai l'œuvre reconnaissent cet état transsubstantié de la langue qu'ils nomment poésie.

 

Jean Sébastien Bach, manuscrit de l'andante de la sonate en si mineur BWV 1030 pour flûte traversière et clavecin
(source : http://www.ordiecole.com).

 

Mercredi 22 décembre 2004

06: 10

 

QCM : Faut-il écrire de la poésie ?

[item n° 2 : ne sait pas]

 

 

Oiseaux Saint-John Perse

 

L'oiseau, de tous nos consanguins le plus ardent à vivre, mène aux confins du jour un singulier destin. Migrateur, et hanté d'inflation solaire, il voyage de nuit, les jours étant trop courts pour son activité. Par temps de lune grise couleur du gui des Gaules, il peuple de son spectre la prophétie des nuits. Et son cri dans la nuit est cri de l'aube elle-même : cri de guerre sainte à l'arme blanche. [1]

 

J'ai choisi Perse – comme disent les initiés, façon de se donner comme familier de cet Obscur –, mais j'aurais pu invoquer n'importe quelle séquence de Pierres de Roger Caillois, la description d'un insecte par Jean Henri Fabre, un passage pris au hasard dans une Upanishad : proses qui ne disent pas leur nom ou poèmes qui s'ignorent – sciemment, dans le cas de Roger Caillois ? Longtemps, la poésie m'a caché la prose comme l'arbre la forêt. La chronique de ce fourvoiement serait dénuée du moindre intérêt si l'aune de ce que je croyais être la poésie n'avait durablement imposé chez moi une contraignante mesure de la langue (j'entends : une pesée perpétuelle du métal rare, corruptible, menacé de négligence que constituent le lexique et la syntaxe nécessaires à penser le monde avant même de songer à le décrire.

J'incline, aujourd'hui, à entendre tout poème qui se revendique tel comme la comptine qu'ânonnerait un enfant attardé. La réticence dont a fait preuve Roger Caillois devant le mot même de poésie a adopté chez moi, je le crains, une forme plus endémique. De sorte que, s'il ne tenait qu'à moi, je classerais une fois pour toutes les textes de Saint-John Perse parmi les spécimens de la plus pure prose, recommandant qu'on réserve le label problématique à l'œuvre de Paul Géraldy.

Je sens le visiteur perplexe : débattre de ce qui mérite ou non la certification poétique est à peu près aussi vain que de soupeser ce qui relèverait de l'érotisme bien-pensant d'une part, et de la pornographie de l'autre. D'ailleurs, j'ai moi-même senti poindre l'ennui en rédigeant ce qui précède. Reste toutefois une question, sur laquelle je ne n'escompte pas que les générations présentes de khâgneux s'interrogent. Il convient donc de le faire à leur place – à celle surtout de leurs enseignants, qui ont réussi à ramener au sol, c'est-à-dire à leur portée, l'œuvre de Gérard Genette pour en faire le Lagarde et Michard de l'ère du téléphone portable. Cette question, la voici, équarrie à la hache : cet état et cette instance de la langue qu'on a pu nommer poésie, qui (comment ? dans quel dessein ? avec quels outils spirituels ? en quel lieu ?) peut irraisonnablement en maintenir vivant l'enjeu ? Avec quelle probabilité de se frayer un cheminement, même obscur et secret, parmi le maillage compact du T'es-où-Tchao-bisou qui tétanise l'espace public autant que l'intimité de la langue ?

 

[1] Saint-John Perse, Oiseaux, Gallimard, 1961.

 

Mardi 21 décembre 2004

05: 58

 

QCM : Faut-il écrire de la poésie ?

[item n° 1 : non]

 

 

pigeons
Cliché Ed Silver – © oligopistos

 

 

.........
.........
.........
.........

Le café passe
Les pigeons

qui n'ont pas chié de la nuit

ripolinent la terrasse
en grande foire

copulent à tout croupion
dans le petit matin glaireux

 

Tels ont été mes adieux à la poésie (j'entends : à l'écriture poétique) vers le milieu des années 1980. Je claquai ainsi la prose au nez d'une piétaille de poètes vivants, dont le principal inconvénient tient au qualificatif qui leur colle aux rimes pauvres comme le morceau de sparadrap aux doigts des Dupont(d) dans je ne sais plus quel album de Tintin – à l'énorme différence près qu'il n'y a pas moins désopilant qu'un poète maudit, figure pléonasmatique s'il en est. Je rétorquai enfin par ce poème calamiteux qu'un bon poète est un poète mort. Et passai au roman [c'est-à-dire à l'ennemi, pour tout poète larmoyant qui se respecte]. Fin de l'acte I.

Non sans préciser toutefois que je fus un poète conséquent (nous sortons du pléonasme) : un récent déménagement m'a fait prendre la mesure, en poids de cartons d'abord, en mètres linéaires quand j'eus rouverts ces derniers, de l'acharnement qui fut le mien à m'abonner aux principales revues de poésie qui circulaient dans la décennie de mes trente ans, à souscrire à des plaquettes sans épaisseur, à répondre, je suppose, avec componction à des envois dédicacés qui me valurent de disposer, moyennant finances des œuvres complètes d'un nombre improbables de confrères en poésie. Je n'ai pas eu le cran de rétrocéder tout cela aux bouquinistes, dont je suis un client trop assidu pour risquer de les mettre dans le plus noir embarras. Toujours est-il que, d'interminables années durant, j'ai subventionné la poésie française pour des sommes qui, cumulées, doivent représenter une part non négligeable du budget annuel alloué aux écrivains locaux par n'importe quel centre régional des lettres de l'hexagone.

J'avais cotisé, et selon tous les modes imposés par le genre puisque j'avais publié à compte d'auteur en 1974, un recueil intitulé Paléontographies (à l'enseigne d'une association « Formes et Langages », que le poète Marc Alyn avait créée avec sa compagne, grande productrice d'art modeste qui, pour le même prix, insérait sans préavis l'une de ses croûtes sur la couverture de votre [modeste] plaquette). Cette digression bio-bibliographique serait sans intérêt aujourd'hui si, précisément, le seul premier vers d'un des poèmes de ce recueil ne suffisait à plonger ma propre compagne dans un fou rire paralysant. Au risque de lui faire perdre une nouvelle fois quelques instants lorsqu'elle lira cette chronique tout à l'heure, ledit vers n'est autre que :

Acte majeur du non-surgi

ce qui, somme toute, n'est pas moins calamiteux que mon élégie aux pigeons.

D'où il ressort qu'écrire des poèmes lorsqu'on est à peine issu de l'adolescence consiste :
1. à s'exposer à de mauvaises lectures ;
2. à tenter de se réapproprier bêtement ce qu'on a lu ;
3. [le plus grave entre tout] à se renier quand l'âge vous convainc d'accorder un peu d'attention à la vie réelle.

Qu'on me pardonne cette démonstration faite au Karcher®. Le lecteur attentif l'aura pressenti, le propos était de souffler sur quelques cendres froides afin de pouvoir rallumer le feu.

 

 

 

chaton
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici
Permalien

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

avril 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML