blog dominique autie

 

Jeudi 7 février 2008

06: 41

 

 

La coupe de l'abstème

 

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La tasse à vin de Shah Jahan,
© Victoria and Albert Museum, London.

 

 

 

 

Je me suis soudain trouvé confronté à cette pièce délicate, en jade translucide, posée dans l'une des vitrines de la galerie indienne du Victoria and Albert Museum.

Sans doute l'objet ainsi retourné révèle-t-il toute la finesse de son modelé, de telle sorte qu'on en voie le pied en forme de lotus épanoui, et qu'il n'échappe pas qu'on a pris soin de dessiner avec un soin égal les deux faces du singulier unicorne.

J'ai trouvé depuis – dans Jean-Paul Roux ? à qui l'on doit sur l'Inde moghole d'autres informations subtiles mais cruciales, comme celle-ci… (je ne sais comment vérifier, à l'instant, sans me lancer dans une longue recherche parmi mes notes, mes fiches, les feuillets glissés dans les livres) – que le jeune Khurram aurait éprouvé une véritable aversion à l'encontre de l'alcool pour avoir été le témoin impuissant de la déchéance de son père, l'empereur Jahangir.

Il est insolite que le muséographe qui a placé cette pièce sur la tablette de la vitrine du Victoria and Albert – l'ignorant sans doute – ait suggéré ce trait, rarement mentionné par les historiens, peut-être légendaire, peu importe, de la personnalité du cinquième Grand Moghol : ainsi retournée, non absente de la parure de table, la coupe publie un refus. Il se peut qu'après avoir accédé au trône en 1628 à l'âge de trente-six ans, celui qui règnera sous le nom de Roi des Rois, Empereur du Monde dût lester son deuil de son dégoût de l'ivresse. Ou que ce fût la perte soudaine de Mumtaz, trois ans plus tard, qui lui imposa vins et boissons fermentées comme autant de pauvres remèdes au chagrin. En revanche, les chroniques s'accordent à voir dans l'épuisement de ses forces physiques – et peut-être morales –, à la fin des années 1650, le prix payé à l'intempérance : Aurangzeb destitua, en cette année 1068 de l'hégire (1658 dans nos comptes), un père diminué.

L'Inde moghole n'est musulmane qu'à raison du sang turc qui irrigue la lignée : Babur, le fondateur, fixe sa tente à Agra en 1526. Il descend de Tamerlan le Boiteux, mais aussi de Gengis Khan, par sa mère – ces gens de corde et de vent furent d'impeccables orfèvres, les pyramides de têtes qu'ils dressent où furent des villes récalcitrantes balisent depuis près d'un millénaire le mouvant empire des steppes. L'islam de la dynastie est une religion du mélange, que la Perse rehausse de sa langue, des prouesses de ses miniaturistes. La cour mange avec ses doigts, qu'on essuie sur le plastron brodé d'or fin de la tunique pour signifier son plaisir et sa reconnaissance au maître du repas. La cour boit.

Me vient l'image – je la sais improbable, ainsi que souvent le sont les sources : présidant aux ripailles, Shah Jahan exige que la pure économie du jade publie qu'il est maître du monde – ainsi que la pierre qui scelle sa coiffe. Mais le vase forclôt l'ivresse, indique qu'une part du repas ne se partage pas. Il dessine sous mes yeux la ligne de fracture entre la matérialité de l'empire (le règne diurne) et la nuit de l'âme : cela qu'une fiction, seule, peut prétendre sonder.

 

 

 

Abstème, adj. et s. (de abs, priv., sans, temetum, vin.) Qui s'abstient de vin et en général de toute espèce de liqueur alcoolique. Dans le langage religieux, on a désigné par ce nom les personnes qui ont une répugnance naturelle pour le vin. Les abstèmes, dans les âges primitifs de l'Église catholique, ne recevaient la communion que sous l'espèce du pain, et les calvinistes eux-mêmes ont décidé qu'on pouvait les admettre à la cène, pourvu qu'ils touchassent la coupe du bout des lèvres. [Nouveau Dictionnaire universel par Maurice Lachâtre, Paris, Docks de la Librairie, 1582-1856 pour la première édition.]

 

 

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Mardi 30 octobre 2007

09: 25

 

Pourquoi lui ?

 

 

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Pourquoi lui ? On ne peut imaginer figure plus lointaine. Ne sachant pire que rien sur l’Inde, rien sur ce qui survint en terre indienne à son époque, comment venir à lui ? La chronique en dit assez pour qu’il ait un visage. Assez peu pour que son nom soit une friche.

Les empereurs de la dynastie appointaient l’historien, le diseur d’histoires, pour qu’il composât le livre du règne – le nâma. Nous disposons ainsi du Babur Nâma, de deux Akbar Nâma – l’un d’Abul Fazl, l’autre de Badami –, de deux Shah Jahan Nâma.

Il convient d’ajouter la production des ateliers impériaux, où des miniaturistes issus de la tradition persane recevaient commandes. La bibliothèque royale du château de Windsor conserve une version incomplète du Padshahnâma, le manuscrit illustré à la gloire de Shah Jahan, le roi du Monde.

Rien, surtout pas le manque d’intérêt des historiens occidentaux, ne s’oppose à ce qu’un troisième Shah Jahan Nâma enrichisse le rêve éveillé d’Agra – ce récit trop cohérent pour être un rêve d’endormi, trop humain pour répondre aux étroits bornages d’un principe de réalité.

[Une seule nuit de chagrin suffit à blanchir les cheveux de l’empereur : il apparut ainsi, au matin, devant ceux de sa suite, qui avaient compté les sanglots depuis le coucher du soleil. Il lut son destin dans la paralysie des regards. Seule Jahanara comprit que la nuit n’était pas plus pâle qu’à l’ordinaire. La tête de son père, dans l’ombre de la tente impériale, parut un dôme de marbre pur, un reflet d’astre blanc dans une eau noire. Elle n’en dit rien. Elle posa ses lèvres sur la main glacée de l’homme mort plus que la morte en cette nuit de mort. Les intendants, les gardes, les caméristes, le grand chorégraphe des armées, tous guettaient un geste qui les tirât de leur effroi.]

 

 

Shah Jahan à cheval,
miniature extraite du Padshahnâma, © Metropolitan Museum of Art, New York.

 

 

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Mercredi 24 octobre 2007

07: 09

 

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Ce qu'il adviendra de Nocturne
intertresetroit
dès le retour de l'heure d'hiver

 

 

Je revenais de Tourtrès. Ma pensée cheminait. J'ai manqué la bretelle de l'autoroute, au sud de Tonneins. Je poursuivis jusqu'à Agen par la nationale, à petite vitesse. Donc, l'heure d'hiver approchait : avec elle, l'injonction à laquelle je me suis défilé, l'an passé. Les grandes heures de l'aube ont été perdues pour ce livre que j'habite depuis bientôt dix ans.

[1998 : dans la salle d'attente de mon dentiste de l'époque – Dieu sait qu'on y attendait – était posé un coffee table book de taille excessive, passablement m'as-tu-vu, consacré au Taj Mahal d'Agra. D'assez beaux clichés occupaient la presque totalité des pages, précédés d'un texte réduit à quelques feuillets : un copier-coller de ragots pour touristes, je l'ai vérifié par la suite. J'ignorais tout du monument, de l'empire moghol – et presque tout de l'Inde, cela également je ne cesse d'en prendre la mesure depuis. Jamais je n'avais tant attendu que ce jour-là. J'ai lu le texte deux fois, regardé de nouveau les clichés. Soudain, mon esprit s'est cabré : non seulement quelque chose n'allait pas, entre ces images et ce récit ; mais j'eus le soupçon massif, immédiat – qui se révéla lancinant – qu'il convenait d'inverser chaque terme, chaque plan, chaque information reçus d'un tel livre avant même de prétendre aborder le marbre blanc du Taj. L'essentiel de ce que j'ai lu au fil des années qui suivirent, et aujourd'hui encore, concerne de près – ou de loin (mais ce n'est souvent qu'un défaut de perspective qui pourrait le laisser croire) – ce négatif du Taj officiel que je n'ai pas choisi d'avoir à bâtir. L'ordre m'en est tombé dessus, comme la foudre. Ce que j'avais d'abord évalué comme une tâche impossible a rapidement pris l'allure d'une équipée enviable, pour laquelle il suffit que je consente à me laisser orienter. Une référence en indique une autre, plus cruciale. Des steppes d'ignorance s'ouvrent devant moi, il suffit de m'y avancer : à partir de n'importe quel sujet, il est possible de concevoir un livre total ; ici, la proposition s'inverse : il n'est possible d'écrire qu'un livre total sur le Taj, que Tagore – l'Indien occidentalisé le moins infréquentable, sans doute – a assez joliment nommé une larme sur la joue du Temps. Il est si difficile de ne pas faire joli, si l'on s'en tient à la surface du marbre !]

Parmi les légendes – ou les histoires de l'histoire, c'est tout comme –, il est colporté qu'enfermé dans le fort Rouge d'Agra durant les sept dernières années de sa vie (l'un de ses fils, Aurangzeb, l'a destitué, tué ses frères pour régner à leur place, avant l'heure), Shah Jahan ne pouvait voir le Taj des appartements où il était reclus. J'ai regardé les plans, interrogé des centaines de photographies parmi celles qu'on trouve sur la Toile : l'hypothèse est plausible. Il aurait toutefois imaginé une parade, qui consista dans un petit miroir qu'il aurait fait sceller dans l'ébrasure d'une des fenêtres. J'ai mené l'expérience : en pleine journée, impossible de discerner quoi que ce soit de ce qui se passe dans la rue sur un miroir que je tends devant moi par la fenêtre ; la nuit, dans la ruelle mal éclairée où j'habitais à l'époque, je reconnaissais un passant s'approchant à trente mètres.

En 1998, j'ai résolu de concevoir une sorte de monologue intérieur que Shah Jahan, la nuit de sa mort, aurait déroulé les yeux fixés sur le miroir. Six cents, sept cents pages, pas moins, d'un livre immobile, nocturne. Un nocturne, par extension du genre de la musique à l'écriture. Une trentaine de pages a été écrite. En dix ans. Les six cent soixante-dix autres, sur ce même registre, nécessiteraient une vie entière au désert, force m'est de le constater aujourd'hui.

[Je relis – comme d'un autre – cet autre texte qu'a suscité le retour de l'heure d'hiver il y a un an. Ce sont donc rien de moins que trois hivers de silence qu'il me faut assumer.]

Soudain, entre Tourtrès et Toulouse – j'avais rejoint l'autoroute, j'aurais pu noter le kilomètre exact où s'est produite la mue –, j'ai pris la mesure d'une difficulté, que je m'étais cachée avec application jusqu'alors : une part, sans doute la plus importante, de cette étrange tétanie éprouvée devant le projet, sur laquelle je plaque le mauvais prétexte du manque de temps, tient à la contrainte d'une forme encore très proche, très dépendante du roman. Des mémoires apocryphes (ici, un monologue intérieur balayant toute la vie d'un homme, comme ces projecteurs utilisés jadis pour repérer les bombardiers pendant les attaques de nuit) imposent d'assujettir le récit aux règles de la composition romanesque. Or, aujourd'hui, le genre est exsangue ; si l'on poursuit le légitime projet de voir le texte publié, il convient désormais d'anticiper le formatage que tentera systématiquement d'imposer la force de vente aux pieds de quoi l'édition survit couchée ; se placer dans le champ du romanesque consiste dès lors à abdiquer d'emblée toute souveraineté sur – et par – l'écriture. C'est jeter sa langue aux chiens.

Il m'arrive, souvent, de parler de ce chantier du Taj, qui m'occupe l'âme et l'esprit. Je suis toujours frappé par l'intérêt que suscite, quel que soit l'interlocuteur, la dérive qui m'emporte aussitôt vers les origines turco-mongoles de la dynastie fondée par Babur (la grande steppe, le chamanisme, les pyramides de têtes érigées par Gengis Khan et Tarmerlan, dont les grands Moghols revendiquent la lignée directe), vers la Perse, vers l'islam, vers la conquête portugaise, l'Inquisition à Goa, les jésuites ; vers Akbar, le grand-père de Shah Jahan, figure d'exception entre toutes, qui voulu vérifier le caractère acquis du langage en créant une Maison du Silence, qui tenta le premier de dissuader les veuves hindoues de se jeter dans le bûcher funèbre de l'époux ; vers Dara, vers Jahanara, les soufis présents à la cour d'Agra…

Si j'ouvre les nombreux fichiers de travail qui sommeillent dans mon ordinateur, j'y trouve des pages de première rédaction qui, réalisées directement sur le logiciel de mise en page, non sur traitement de texte, ne laissent en rien augurer l'écriture d'une fiction. Certaines comportent même des illustrations en appui du matériau que j'accumule dans les marges, soit comme références précises de mes sources (qu'il s'agisse d'une expression, d'un mot ou d'un emprunt à quelque traité soufi), soit comme documentation (les techniques d'affûtage du calame en calligraphie persane, avec adresse du site Internet où j'ai relevé ces informations), soit enfin comme amorce à l'écriture de textes à venir (une dizaine de miniatures décrivant la vie et les mœurs de cour dans l'Inde moghole du dix-septième siècle, dont j'avais prévu de restituer le motif avec le même soin que Roger Caillois offrant à lire, sans recours à l'illustration, ses coupes de septaria ou d'onyx – à peine consent-il, dans L'Écriture des pierres à faire de la photographie des échantillons la légende de ses pierres écrites).

Cette forme, je le comprends enfin, était d'emblée la bonne, la seule susceptible de restituer l'à peine croyable richesse de cette période de l'histoire telle qu'elle se concentra en ces lieux. Nocturne dans ce qu'elle produit de fiction, rhapsodie dans la technique narrative, c'est l'histoire de cette découverte – par les livres et l'imaginaire qu'ils colonisent – qu'il est à ma portée d'écrire. Et rien d'autre. Une sorte de mode d'emploi de ce que je nomme la bibliothèque indienne rassemblée depuis dix ans.

Ne plus sortir du jardin clos que le livre à venir, je le pressens, a pour première fonction de borner.

[À mi-chemin entre Tourtrès et Tonneins, je m'étais arrêté pour saluer le Poilu Bleu, frais repeint, que j'avais entrevu la veille, à l'aller. Je l'ai photographié. Je le nomme gardien du temple de mon pauvre temps. Tout écrivain conséquent devrait avoir ainsi son garde-chiourme pour le prémunir contre lui-même, contre les importuns – et contre les séductions du roman historique.]

 

 

Quelques pages du blog consacrées à Nocturne :

Première allusion au projet (novembre 2004) : Ce que voyait Shah Jahan
Sur l'argument de la fiction (avril 2005) : Imago mundi
Parce qu'il s'agit de l'Inde et d'un texte superbe d'Alain Daniélou
intertresetroit(juillet 2005) : La nature du monde
Sur la technique romanesque, avec un bref extrait (octobre 2005) :
intertresetroitLa question de l'éléphant
Sur l'une de mes phobies en matière de roman (novembre 2005) :
intertresetroitContre le roman historique
Un extrait rédigé dès 2001 (décembre 2005) : L'aurore est mon couchant
Parmi d'innombrables écho du livre avec lequel on vit
intertresetroit(avril 2006) : Arjumand ?

 

 

En ouveryure et en zoom :
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Monument aux morts de Varès (Lot-et-Garonne).
Dimanche 14 octobre 2007, vers trois heures de l'après-midi.
Clichés : Dominique Autié.

 

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Mardi 26 septembre 2006

06: 48

Sous l'arbre triste

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Goa, une nuit de juin 1612.

 

Cette nuit-là, il avait entendu, à une heure déjà avancée, le retour du capitaine. Les cafres avaient rejoint l’aile de la villa réservée au personnel de maison. Puis tout était redevenu silencieux. Allongé sur son lit, il attendait le sommeil en déchiffrant quelques pages de Nicolas Eymeric. Les froides outrances décrites dans le Directoire des inquisiteurs lui paraissaient une fiction qui se pouvait lire comme un pur divertissement. La journée avait été plus étouffante que toutes les précédentes, comme si les pluies de mousson attendaient que le ciel ait atteint son point de fusion pour lessiver enfin Goa de sa poussière et guérir les hommes de leur langueur. L’air brasillait jusqu’au cœur de la nuit ; même froide, la braise piquait d’infimes brûlures la tête et les membres d’Antoine. Il enjamba la fenêtre.

Il s’enfonça dans la moiteur ténébreuse des allées, caressé par les palmes basses et les gerbes d’asparagus.

Cela se confondit d’abord avec la rumeur du Mandovi qui, en dépit de l’écran que faisait la villa, parvenait jusque dans le jardin. Ce fut bientôt un murmure, une modulation, une vocalise ténue mais obstinée. Il en chercha la direction dans le labyrinthe de la végétation et l’obscurité. Quand il parvint près d’elle, c’est lui qui sursauta. Il reconnut Apsara, allongée au pied d’un arbre. « Tu ne peux voir ses fleurs, lui dit-elle sans plus de surprise, mais goûte leur parfum !
– C’est pour le respirer que tu viens ici ?
– C’est mon arbre. Il s’appelle l’arbre triste. Il ne pousse qu’à Goa. Assieds-toi près de moi, que je te raconte. Il y a très longtemps, bien avant que les Portugais ne traversent les mers, le seigneur qui régnait sur cette île avait deux filles aussi belles l’une que l’autre. La première tomba amoureuse du Soleil, avec qui elle fit l’amour. Mais bientôt le Soleil lui préféra sa sœur. Alors, folle de jalousie et de désespoir, elle se tua. Elle fut brûlée, selon les rites de l’Inde. De ses cendres, que l’on avait dispersées dans ce jardin, naquit un arbre dont les fleurs haïssent le Soleil et ne s’épanouissent que la nuit. Je suis la réincarnation de cette princesse. Cet arbre, c’est moi ! »

Antoine s’allongea. Il trouva la nuit plus claire en cet endroit des jardins. La silhouette de l’arbre se dessinait sur le ciel. Il tourna les yeux vers la jeune Indienne. Il distinguait maintenant ses traits. « Pourquoi m’as-tu appris à sourire ? Fallait-il que tu viennes de si loin pour cela ? » Elle s’était redressée et le regardait, prenant appui sur un coude. « Tu as deviné, je suppose, que le maître de cette maison use de moi parce que, dès le lever du soleil jusqu’à la fin du jour, je suis son esclave qui commande à d’autres esclaves. Il n’a jamais pu faire que, le soir, je ne redevienne la fille de l’ancien seigneur de Goa. Dom Nascimento n’a qu’un goût de cendres dans la bouche lorsqu’il m’étreint. On prend Apsara le jour, mais la nuit Apsara se donne.

Antoine n’eut qu’à accueillir le sourire que lui offrait sa bouche immense. Il lui semblait toucher des yeux l’émail de ses dents. Au lieu de s’effacer, le sourire d’Apsara se propageait, la nuit de sa peau s’ouvrait sur un ciel saturé d’étoiles. Comme un oiseau de mer se met sous le vent puis se retourne pour fondre sur la vague, son propre corps se laissait porter par l’haleine tiède qui effleurait à présent son visage, par la houle du regard, par la brise des mains d’Apsara. C’était maintenant à ses doigts de s’étonner d’une peau sans grain, plus lisse que la soie, à sa bouche, à sa langue d’égrener le chapelet des dents, à sa main de consentir à la rondeur du sein venu s’y lover, chaud, palpitant, têtu. Soudain, lui-même était drapé dans la soie de gestes qui redessinaient son cou, ses épaules, sa poitrine. Comment se sentir plus richement paré qu’en étant nu sous de telles caresses ? Une jambe croisait la sienne ; le métal d’un bracelet cherchait à se refermer sur leurs deux chevilles ; la hanche roulait dans le creux de son ventre ; il en guettait le rythme comme d’un chant de marin paumoyant une barque sur la grève, remontant le long de la cuisse, accédant au brisant des reins, à l’écueil poli par le sel, au récif fessé par le ressac depuis la nuit des temps. Tu es Krishna, le dieu bleu, je suis la petite déesse des eaux, sortie des hauts-fonds pour te faire ensemencer la nuit. Il y a si longtemps que je suis jalouse de ton lingam, que je le veux pour moi seule, que la yoni d’Apsara réserve pour tes lèvres son lait sublime. Viens me boire, viens prendre avant de me donner ! Et ce fut l’arche de la nuit qui se dressa dans son regard, tendue par une fine chaînette d’or, et le ciel vint basculer à sa bouche, et se fendre, et palpiter.

Travaillé, modelé comme une glaise redevenue originelle, soumis à d’interminables semailles, irrigué de salive, de baumes, scandé de mantras et de plaintes, il fut couvert par mille corps et la voûte céleste s’arrima à son ventre.

Il ne sut si la foudre le clouait à la terre ou si c’était le feu vital jailli de lui qui zébrait la nuit et dispersait une pluie d’étoiles.

Il lui sembla que le jardin murmurait, une voix venue de partout alentour l’enveloppait. Nous avons été tous les dieux de l’Inde.

La dévotion avec laquelle son corps fut touché, baisé, consommé cette nuit-là fit entrevoir à Antoine les raisons dont pouvaient arguer les tenants de la chrétienté pour qualifier d’idolâtres les sœurs et les frères d’Apsara. « J’aimerais que tu m’apprennes à célébrer ce culte dans ta langue, lui dit-elle. Le sort nous oblige à nous entendre avec les mots de ceux qui nous apportent la honte et la mort. Ils sont une terre stérile.
– Les armées de mon peuple ne vaudront guère mieux, si leurs navires touchent un jour cette côte.
– Pourquoi es-tu ici ?
– J’étais venu exercer la médecine, loin de mon pays.
– Nous ne sommes malades que de vos maladies. Tu as mieux à faire parmi nous.
– Je suis venu ici parce que j’ai tué un homme… »

Il y eut soudain de grosses gouttes de pluie, lourdes, lentes, et les palmes des lataniers qui résonnaient comme la peau d’un tambourin.

 

© Sylvie AstorgDominique Autié, 2002.

 

 

 

Ce texte est extrait d'une centaine de feuillets écrite durant l'été 2002, en vue de financer – en la recyclant dans un roman lisible – l'énorme matériau documentaire que j'avais déjà accumulé, à l'époque, en vue de la composition de mon Nocturne. Relater ici l'interminable parcours au prix duquel nous nous étions convaincus, Sylvie Astorg et moi-même, d'en rédiger le premier chapitre [1] n'aurait pour seul intérêt que d'illustrer d'un exemple vécu les règles extravagantes que s'imposent à eux-mêmes (et, par contre-coup, aux auteurs qu'ils dirigent) ceux à qui incombe, dans l'édition française, la fabrique des romans à succès. À commencer par cet introuvable grand public dont, après trente ans d'exercice du métier d'éditeur, je n'ai toujours pas identifié le premier, le plus maigre spécimen plausible qui en attesterait l'existence.

Plus insolite est l'existence, bien réelle du Nyctanthes arbor tristis, dont notre lecture du fascinant Voyage de Pyrard de Laval aux Indes orientales (1601-1611) [2] nous avait révélé l'existence. Voici ce que dit de cet arbre le médecin et botaniste portugais Garcia da Orta (Castelo de Vide, ca. 1500 - Goa, 1568) :

C'est un arbre de la grandeur d'un olivier, qui a des feuilles semblables au prunier ; sa fleur est de nuit (lorsqu'il fleurit), fort odoriférante, d'aucun usage (que je sache) à cause de la tendresse, si ce n'est que les habitants du lieu se servent du pécoul [pollen] des fleurs, qui sont jaunes, pour en donner couleur à leurs viandes, car elles colorent aussi bien que le safran. Quelques-uns disent que l'eau de la fleur étant distillée est fort propre pour les yeux, étant appliquée sur la partie avec un drapeau de lin trempé en icelle.

C'est un arbre qui ne croît qu'à Goa, qu'on dit avoir été apporté de Malacca. À dire vérité, je n'en ai point du tout vu autre part en toutes les Indes. Il est appelé à Goa parisataco, en malais singadi : il a eu ce nom d'Arbre triste à cause qu'il ne fleurit que la nuit. Ceux du pays racontent qu'un certain grand seigneur appelé Parisatacus avait une belle fille, laquelle éprise de l'amour du soleil, il eut affaire avec elle. Mais que du depuis, lui l'ayant quittée pour être enamouraché d'une autre fille de Parisatacus, elle se tua elle-même par jalousie & désespoir. Des cendres de laquelle, après qu'elle fut brûlée (car encore aujourd'hui on brûle les corps morts en ce pays-là), cet arbre prit naissance ; les fleurs duquel haïssent si fort le soleil qu'elles ne le peuvent voir [3].

 

 

[1] À la demande d'un éditeur de très grand renom, réputé pour ses tirages et ses ventes massifs. Une seconde étape chez un confrère de celui-ci, non moins connu, a orienté tout le travail d'un été vers la mémoire morte de nos ordinateurs. Grâce au blog, quelques paragraphes trouveront peut-être d'autres lecteurs que les quelques proches qui ont cessé d'attendre la suite avec une impatience non feinte (nous avait-il semblé, à l'époque – je souris, car j'ai entendu cette ritournelle des centaines, pour ne pas dire des milliers de fois : J'ai fait lire mon manuscrit à des amis [à ma tante, à mon kiné, à mon beau-père qui était archiviste paléographe…] et ils sont unanimes : il faut absolument publier ce livre, d'ailleurs c'est eux qui m'ont contraint(e) à prendre rendez-vous. Moi, vous savez…).
[2] Magnifiquement réédité par Xavier de Castro et présenté par Geneviève Bouchon, avec un apparat critique d'une exceptionnelle richesse : en deux tomes, éditions Chandeigne, collection « Magellane », 1998. L'extrait de Garcia da Orta est reproduit p. 503 (tome I), dans une note appelée à la première occurrence de l'arbre triste, plusieurs fois mentionné par Pyrard dans son récit. C'est, ici, la traduction de Charles de l'Écluse (publiée en 1619) qui est citée.
[3] L'arbre triste fait l'objet du « Colloque sixième » des simples et des drogues de l'Inde de Garcia da Orta dans la nouvelle traduction de Sylvie Messinger Ramos, António Ramos et Françoise Marchand-Sauvagnargues, collection « Thesaurus », Actes Sud, 2004 ; pp. 73 sq.

 

Femme (amoureuse ?) du Rajasthan (détail), gouache sur papier,
seconde moitié du dix-huitième siècle, Rajasthan.
Fogg Art Museum, Harvard University, Cambridge ; peinture reproduite et commentée dans B.N. Goswany, L'Inde du Tendre, éditions Mazenod, 1987, pp. 64-65.

 

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Mercredi 28 décembre 2005

07: 45

 

Traditore

par John Meyer

Traduit de l’anglais par Dominique Autié

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Je viens d’apprendre la mort du vieux Nazuki par un communiqué de la BBC, qui a diffusé aussitôt un programme spécial en son hommage. Il s’éteignait en fait, depuis deux ans, comme enveloppé d’un nuage de solitude de plus en plus dense et blanc, à la mesure de sa gloire et de sa cécité. Jamais, sans doute, l’image n’a été plus juste : L’écrivain japonais Nazuki vient de disparaître à l’âge de…

La nouvelle figure à la une de presque toute la presse internationale. Comment ne pas faire soudain le rapprochement avec l’entrefilet laconique que je faillis manquer, ce jeudi de décembre 1978, ignorant que Stony Rogers avait succombé la veille à une hémorragie cérébrale ? Sa sépulture ne bénéficia que d’honneurs discrets. L’accumulation seule de brèves notices nécrologiques publiées, peu s’en faut, sur les cinq continents témoigna de son rayonnement. Huit ans après, son propre pays reste encore presque muet. Le moindre mal s’appellerait l’ingratitude ; il faut craindre toutefois que cette indifférence procède du pire : l’opacité. Mais cela relève, je le crains, d’une autre chronique.

Quand, peu de temps avant sa mort, Rogers soupçonna mes intuitions, il me fit jurer de n’en rien révéler du vivant de Nazuki. Ce qui était un aveu. Je compris tout d’abord que j’avais lu juste. Ensuite, mais trop tard, que Rogers – pourtant plus jeune que son confrère japonais – se savait perdu. Son dernier livre, en manière de testament, m’en apporta la preuve. J’en ai pleuré, je l’avoue. Il nourrissait donc l’intime conviction que l’effarant secret, s’il était un jour trahi, ne susciterait que quelques ondes bien vaines sur sa propre pierre tombale. Tacitement, il me suppliait de laisser Nazuki se retirer en paix. Éventuellement de me taire. Mais son respect des autres était tel qu’il me délia, sans le dire, de mon devoir de réserve, levé tout à fait ce matin par l’information que chaînes de télévision et quotidiens commentent et qui vaut des tonnes de télégrammes de condoléances aux ambassades du Japon dans le monde entier.

La disproportion de renommée entre les deux écrivains avait de quoi laisser rêveur. Pourtant, les férus de fantastique, qui sont légion dans la vieille Angleterre, pouvaient faire leur miel des essais de Rogers autant que des fictions de Nazuki, que Rogers découvrit et fut le premier à traduire en anglais. Mais, à quelques succès d’estime près, on se plut à cantonner l’inventeur de Nazuki dans son rôle de second plan, laissant aux intellectuels de l’étranger le soin de vénérer son œuvre personnelle. Le Japon mit d’ailleurs un point d’honneur à lui témoigner sa reconnaissance : on trouve encore maintenant, dans la moindre librairie de Tokyo, plus d’ouvrages de Rogers que sur les rayonnages londoniens. Quant à la dette de la littérature nippone à son égard, il semble qu’on veuille s’en acquitter là-bas par l’entretien scrupuleux de l’amitié. Tandis que les journaux anglais avaient attendu le lendemain pour commenter maladroitement la vie, l’œuvre et la mort de ce curieux écrivain qui…, plusieurs chaînes de télévision japonaises diffusèrent, dès l’annonce de sa mort, des montages de documents d’archives constitués en grande partie d’entretiens que Rogers avait accordés lors de ses nombreux voyages au Japon. Quelques rares images le montraient en compagnie de Nazuki. Celui-ci, souffrant, n’avait pu être joint, de sorte qu’il fut le grand absent de cette évocation improvisée, le seul dont la voix manqua dans l’éloge que son pays adressait, par delà Rogers, aux lettres anglaises. Ce soir, c’est l’Angleterre qui sera peut-être privée d’un talk-show quelconque pour la célébration de Nazuki. Destins croisés – le prétexte et la matière d’un papier, en tout cas, que le directeur de la rédaction de l’Herald serait bien malvenu à me refuser.

Mais que faire  ? Franchir le pas ? Donner l’exclusivité au journal qui me prend quelques piges en me laissant toujours le sentiment amer que je viens faire la manche à la rédaction ? Ou téléphoner aux agences dès maintenant, profiter de l’émotion générale pour asséner la nouvelle ? Je sais ne disposer que de preuves irréfutables mais subtiles. Ni Nazuki, ni lui n’ont laissé, comme cet écrivain français qui se suicida deux ans après la mort de Rogers, un testament destiné à rétablir la vérité sur son double littéraire. Si rien ne m’interdit plus de lever le voile, si je nourris même l’intime conviction qu’on ne comptait que sur moi pour le faire le moment venu, je dois avouer que les protagonistes n’auront consenti que des signes ténus et parcimonieux. Rien qui puisse convaincre d’emblée le confrère incrédule, le journaliste dur à la détente sur une affaire un tant soit peu plus complexe qu’un flirt chez les têtes couronnées, à qui l’on devra fournir sur un tel sujet le matériau tout mâché. Et force est de constater qu’il lui faudra de la patience et un doigt d’esprit de finesse pour comprendre, accepter puis transcrire la véridique histoire de Nazuki et de Rogers.

Très tôt, ses démêlés avec les groupes littéraires d’avant-garde valurent à Stony Rogers une réputation de rigoriste. Il publia, bien avant la guerre, une diatribe contre la poésie moderne que suivirent, au fil de ses livres, des chapitres tout aussi caustiques sur le roman en particulier et la prose d’imagination en général. Ses positions insolentes le suivirent toute sa vie. De sorte qu’il repoussa, presque malgré lui, les avances que lui faisait le démon de la fiction. Il reporta sur une anthropologie de façade, qui lui fournissait le prétexte à des livres improbables, sa plume aiguë de grammairien et, il l’avoua lui-même, le savoureux vertige de la phrase parfaite. Pourtant, très vite, la sanction des lois qu’il avait lui-même imprudemment édictées le tarauda. Le moindre poème en prose signé Rogers eût provoqué l’hilarité chez ceux dont il avait été l’intraitable contempteur. Il lui semblait qu’on guettait son premier faux pas, qu’on l’attendait au tournant de son œuvre. Il lui fallut composer.

L’occasion lui en fut offerte durant un premier séjour au Japon. La nouvelle littérature japonaise pataugeait dans une tradition qui, en dépit de son halo de mysticisme antédiluvien, lui faisait cruellement éprouver que tout accès à la scène mondiale était obturé. Les premières soirées qu’il passa chez Nazuki suffirent à convaincre Rogers : ce jeune écrivain ne faisait certes pas montre d’un grand talent mais il nourrissait une vision cruellement lucide de son statut. À tel point qu’il en vint à penser que, sous d’autres climats, son inspiration fantasque aurait peut-être compensé un style qui manquait résolument de vigueur.

Je ne saurais dire – et nul, probablement, ne saura jamais – en quelles circonstances fut conclu le pacte. Le premier recueil de Nazuki – qui n’avait publié que quelques textes dans des revues littéraires japonaises – parut conjointement en Angleterre, traduit par Rogers, et dans une collection réputée au Japon. Les articles aussitôt consacrés à l’ouvrage s’accordaient à prédire que l’auteur allait conquérir son propre pays grâce à l’intérêt que lui portait soudain l’Europe. Ce que ses camarades et lui n’avaient pas obtenu des éditeurs de Tokyo, Stony Rogers l’imposait depuis Londres. Dans les cercles qu’il fréquentait, Nazuki fit bientôt figure de prophète et son traducteur de messie. Un second volume, puis un troisième virent le jour dès l’année suivante. L’édition anglaise précédait l’originale de quelques semaines, de sorte que Nazuki venait présenter et signer son livre à Londres avant de daigner recevoir les journalistes de son pays.

Cela dura plus de trente ans. Aux nouvelles, se mêlèrent bientôt des poèmes, des récits, de curieux textes inclassables. La collection de littérature nippone que Rogers avait créée chez l’un des plus grands éditeurs de littérature londoniens comptait maintenant plus de vingt titres. Nazuki y émargeait pour un bon tiers. Toutefois, Rogers qui, occupé par ses propres publications, ne traduisait plus personnellement les nouvelles productions du Japonais, recruta deux traducteurs. Un ultime recueil sortit moins de six mois avant la mort brutale de Rogers. Depuis, seules parurent quelques rééditions. Nul n’y vit le moindre signe. On attribua à l’âge avancé de Nazuki et à la maladie qui affectait sa vue le silence des dernières années.

Comment ne pas penser que l’un et l’autre se prirent sans le vouloir vraiment à ce qui, à l’origine, ne devait être qu’un jeu littéraire, à la limite de la plaisanterie d’étudiants ? La curiosité de Rogers, fasciné par l’insolite d’où qu’il vînt, avait dû savourer quelque secrète jubilation dans ce défi : écrire, dans sa propre langue, le texte qui serait censé n’offrir que la traduction d’un livre japonais rédigé par un autre à l’autre bout du monde. Effectuer ensuite la mise au point de l’original – ou, du moins, aider à le faire un Nazuki parfaitement complice qui travaillait avec une application de bon élève.

Dans le même temps, Rogers pouvait continuer de pourfendre sans scrupules les auteurs de poèmes et de textes de fiction. Il publia même une série d’articles, qui font autorité, sur l’art de la traduction, ses pièges et ses recettes. Il poussa l’audace, je l’ai dit, jusqu’à confier à d’autres la traduction en langue anglaise de nombreux livres de Nazuki. Ce qui impliquait donc qu’il rédigeât d’abord en anglais, comme il en avait pris l’habitude, poésies et nouvelles que son ami transcrivait en japonais. Dès qu’il recevait la précieuse liasse de feuillets noircis d’idéogrammes, il nous convoquait, Stephen ou moi, par un coup de fil autoritaire, parfois tard dans la soirée : Passez demain à mon bureau, le dernier manuscrit de M. Nazuki m’est parvenu cet après-midi, j’aimerais vous le confier. À demain, neuf heures, n’est-ce pas…

Nous arpentions le couloir avec dix ou vingt minutes d’avance, flattés et anxieux. Nous buvions les mots de Stony Rogers, qui nous recommandait la plus grande vigilance tant le texte s’annonçait, disait-il, plus complexe et rigoureux que les précédents. On filait, l’enveloppe sous le bras. Au bout de huit à dix nuits blanches, je revenais soumettre ma traduction. D’un simple regard diagonal, Rogers allait chercher une de mes phrases afin d’en mesurer l’écart, je le sais désormais, avec sa propre rédaction ainsi passée par deux chirurgies successives. Je le revois, bougon, me contester un mot, me demander de reprendre une locution, jusqu’à ce que je retrouve, sans le savoir, sa formulation initiale. Je le soupçonne d’avoir, parfois, savouré un bonheur d’expression ou l’une de mes trouvailles, éloignés mais équivalents. M’être ainsi mesuré à lui seul, à mon insu, à sa seule écriture minérale et non à l’œuvre de Nazuki me procure aujourd’hui encore une sorte d’ébriété qui me paie de mes insomnies de l’époque.

Il glissait le dossier dans le tiroir de droite, se levait et me tendait une main distraite. Meyer, je vous prédis une œuvre de traducteur. Vous pourrez un jour vous prévaloir de votre travail sur les textes de Nazuki ! L’ouvrage paraissait moins d’un mois plus tard.

Vous pourriez penser que ce furent ces entretiens et la relative familiarité de Stony Rogers qui me mirent la puce à l’oreille. Il n’en fut rien. Nous le connaissions pour son extrême méticulosité dès qu’il s’agissait de quelques mots inscrits sur une page. L’exigence, parfois ironique, avec laquelle il négociait ma copie confortait mon admiration. Parmi les directeurs de collection et les conseillers de l’éditeur, il disposait de l’autorité pour faire retoucher un manuscrit autant de fois qu’il le jugeait nécessaire. Le voir appliquer le même rigorisme aux traductions de Nazuki ne constituait rien d’insolite. Mon attachement à l’homme valait mon admiration pour l’écrivain. D’autres, moins séduits et plus perspicaces, auraient peut-être saisi l’occasion de déjouer bien plus tôt cette mécanique d’orfèvrerie dont, à ma place, ils auraient été dès lors, comme je l’étais, un rouage essentiel. À tout instant, l’horloger avait le loisir de changer l’une des pièces de ce dispositif, choisissant entre Stephen et moi, pour chaque livre nouveau de Nazuki, celui de nous deux qu’il contraindrait à retrouver, sous les phrases japonaises, un texte français que lui seul savait avoir écrit. Je prétends – mais me croira-t-on ? – que c’est en traduisant Nazuki que je finis par déceler l’écriture de Rogers, sa patte, mais surtout les méandres d’un imaginaire où seule son intelligence pouvait s’aventurer.

Stephen Johnson bénéficie toujours de l’aura que nous valut la confiance de Rogers et du prestige d’avoir été les traducteurs de Nazuki. Pour ma part, j’ai refusé depuis huit ans toute offre de traduction et vivote d’expédients. Je ne sais comment Johnson prendra mes révélations. Car il faut bien convenir que, dans cette affaire, nous aurons été, lui et moi, les dindons de la farce. Plus encore que le public – et plus que Nazuki lui-même.

 

 

Utagawa Kunisada (1786-1864), Les Quarante-sept Rônins,
chapitre 21 (détail).

 

 

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