blog dominique autie

 

Jeudi 7 février 2008

06: 41

 

 

La coupe de l'abstème

 

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La tasse à vin de Shah Jahan,
© Victoria and Albert Museum, London.

 

 

 

 

Je me suis soudain trouvé confronté à cette pièce délicate, en jade translucide, posée dans l'une des vitrines de la galerie indienne du Victoria and Albert Museum.

Sans doute l'objet ainsi retourné révèle-t-il toute la finesse de son modelé, de telle sorte qu'on en voie le pied en forme de lotus épanoui, et qu'il n'échappe pas qu'on a pris soin de dessiner avec un soin égal les deux faces du singulier unicorne.

J'ai trouvé depuis – dans Jean-Paul Roux ? à qui l'on doit sur l'Inde moghole d'autres informations subtiles mais cruciales, comme celle-ci… (je ne sais comment vérifier, à l'instant, sans me lancer dans une longue recherche parmi mes notes, mes fiches, les feuillets glissés dans les livres) – que le jeune Khurram aurait éprouvé une véritable aversion à l'encontre de l'alcool pour avoir été le témoin impuissant de la déchéance de son père, l'empereur Jahangir.

Il est insolite que le muséographe qui a placé cette pièce sur la tablette de la vitrine du Victoria and Albert – l'ignorant sans doute – ait suggéré ce trait, rarement mentionné par les historiens, peut-être légendaire, peu importe, de la personnalité du cinquième Grand Moghol : ainsi retournée, non absente de la parure de table, la coupe publie un refus. Il se peut qu'après avoir accédé au trône en 1628 à l'âge de trente-six ans, celui qui règnera sous le nom de Roi des Rois, Empereur du Monde dût lester son deuil de son dégoût de l'ivresse. Ou que ce fût la perte soudaine de Mumtaz, trois ans plus tard, qui lui imposa vins et boissons fermentées comme autant de pauvres remèdes au chagrin. En revanche, les chroniques s'accordent à voir dans l'épuisement de ses forces physiques – et peut-être morales –, à la fin des années 1650, le prix payé à l'intempérance : Aurangzeb destitua, en cette année 1068 de l'hégire (1658 dans nos comptes), un père diminué.

L'Inde moghole n'est musulmane qu'à raison du sang turc qui irrigue la lignée : Babur, le fondateur, fixe sa tente à Agra en 1526. Il descend de Tamerlan le Boiteux, mais aussi de Gengis Khan, par sa mère – ces gens de corde et de vent furent d'impeccables orfèvres, les pyramides de têtes qu'ils dressent où furent des villes récalcitrantes balisent depuis près d'un millénaire le mouvant empire des steppes. L'islam de la dynastie est une religion du mélange, que la Perse rehausse de sa langue, des prouesses de ses miniaturistes. La cour mange avec ses doigts, qu'on essuie sur le plastron brodé d'or fin de la tunique pour signifier son plaisir et sa reconnaissance au maître du repas. La cour boit.

Me vient l'image – je la sais improbable, ainsi que souvent le sont les sources : présidant aux ripailles, Shah Jahan exige que la pure économie du jade publie qu'il est maître du monde – ainsi que la pierre qui scelle sa coiffe. Mais le vase forclôt l'ivresse, indique qu'une part du repas ne se partage pas. Il dessine sous mes yeux la ligne de fracture entre la matérialité de l'empire (le règne diurne) et la nuit de l'âme : cela qu'une fiction, seule, peut prétendre sonder.

 

 

 

Abstème, adj. et s. (de abs, priv., sans, temetum, vin.) Qui s'abstient de vin et en général de toute espèce de liqueur alcoolique. Dans le langage religieux, on a désigné par ce nom les personnes qui ont une répugnance naturelle pour le vin. Les abstèmes, dans les âges primitifs de l'Église catholique, ne recevaient la communion que sous l'espèce du pain, et les calvinistes eux-mêmes ont décidé qu'on pouvait les admettre à la cène, pourvu qu'ils touchassent la coupe du bout des lèvres. [Nouveau Dictionnaire universel par Maurice Lachâtre, Paris, Docks de la Librairie, 1582-1856 pour la première édition.]

 

 

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Jeudi 4 octobre 2007

06: 28

 

 

 

intertresetroit
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Le généreux
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cheminement
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d'un alcoolique
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et de son médecin

 

 

 

À propos de la parution en librairie
(aujourd'hui) du livre de

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Philippe Batel
et Serge Nédélec :

Alcool :
de l’esclavage à la liberté

Récits de vie commentés

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Éditions Demos
Collection «  Santé/Bien-être/Développement personnel »,
270 pages, 20 €.
ISBN : 978-2-915647-30-3

 

 

L'entretien que voici a été bâti en avril par un échange de courriers électroniques, peu après que Serge Nédélec m'a adressé un message – l'un de ces signes fraternels qu'échangent les alcooliques abstinents, ne serait-ce que pour se redire le plaisir d'être en vie. J'avais proposé à Serge de publier nos premiers échanges sans attendre la parution du livre qu'il a écrit et qu'il cosigne avec Philippe Batel, le médecin alcoologue qui l'a accompagné dans son cheminement. L'été est trop vite venu. J'ai dit à quoi il fut occupé, ici. Aujourd'hui, Alcool : de l'esclavage à la liberté paraît en librairies.
Je n'ai pas encore lu l'ouvrage. Ce sera l'occasion pour moi d'en parler plus personnellement : ce travail commun de l'alcooloque et des alcooliques qu'il épaule me semble trop précieux, dans son principe, pour ne pas en tirer tous les enseignements.
Merci à vous, Serge – d'avoir fait signe en avril, d'avoir accepté de présenter ici la démarche entreprise avec le Dr Philippe Batel pour tenter d'aller plus loin que le convenu, que la simple obligation de moyens à laquelle s'en tiennent encore trop souvent nombre de prises en charge d'alcooliques. Merci d'être libre, tout simplement.

 

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Serge Nédélecintertresetroit

 

 

Dominique Autié : Plusieurs points me frappent dans votre approche de l’expérience alcoolique. Votre collaboration avec le responsable de l’équipe soignante avec qui vous avez négocié votre choix d’abstinence n’est pas le moins singulier : vous avez initié et vous animez un groupe de parole au sein même de l’Unité de traitement ambulatoires des maladies addictologiques (Utama) que dirige le Dr Philippe Batel à l’hôpital Beaujon, et vous avez conçu et réalisé en collaboration avec lui l'ouvrage qui paraît aujourd'hui. Quelques mots seraient sans doute précieux sur les circonstances qui ont rendu possible un tel engagement commun, qui n’est vraiment pas habituel, du moins en France.
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Serge Nédélec : À l’origine de ma rencontre avec Philippe Batel en 1996, il y a eu d’emblée le sentiment profond de rencontrer un homme, alcoologue de profession, armé d’une grande puissance intellectuelle et d’une haute valeur humaine, je suis venu le voir à cette époque avec une demande simple : Aidez moi à arrêter de boire. Et, pendant près de dix ans, je l’ai périodiquement rencontré avec la réitération lancinante de cette même demande. Pendant tout ce temps, alcoolique actif et par moment abstinent grâce à ses conseils et à mon engagement momentané, je suis resté un haschichin inconsidéré et n’ai pu enclencher un véritable processus de rétablissement alors que, pourtant, notre relation de médecin-malade n’a cessé d’être porteuse d’espoir pour moi. Au mois de janvier 2005, ce médecin m’a indiqué qu’il ne pouvait plus rien faire pour moi, si je voulais vraiment décrocher de l’alcool, j’avais besoin de quelque chose de plus fort et d’aller voir Narcotiques Anonymes. Paradoxalement, je n’ai pas perçu cette volte-face comme un rejet.

Ne sachant plus à quel saint me vouer, comme un marin perdu dans la pleine brume, j’ai suivi son conseil, je me suis rendu à ma première réunion de Narcotiques Anonymes où j’ai subi un grand choc émotionnel à écouter les partages des personnes présentes. Je me suis dit très clairement en moi même : Je viens de franchir la bonne porte, c’est ici avec ces personnes-là, en suivant les conseils de ces frères et sœurs de la dépendance que je vais m’en sortir. Et ça a vraiment marché pour moi.

Depuis le 17 mars 2005, je n’ai plus touché un seul verre d’alcool, autrement que pour servir à boire à un ou une ami(e), et j’ai fumé mon dernier joint le 24 mars de la même année. J’ai aussi arrêté de prendre tout traitement de type antidépresseur ou anxiolytique – bref une vraie révolution intérieure s’est saisie de moi grâce à mon compagnonnage avec mes nouveaux amis de NA. J’ai repris mon travail à l’éducation nationale et ma vie amoureuse et amicale a repris une nouvelle activité.

J’ai retenu de mon expérience quasi miraculeuse que les conseils d’anciens alcooliques ou dépendants aux drogues, ma capacité à m’identifier partiellement à eux ont constitué pour moi de puissants outils pour trouver mon propre chemin dans ma nouvelle vie, cela sans produits psychotropes (hormis le café et le tabac que je continue à consommer en abondance pour aujourd’hui). J’ai eu envie, besoin peut-être de transmettre cette expérience, d’apporter ma pierre à l’édifice de la prise de conscience que chacun peut trouver les moyens de se débarrasser de son alcoolo-dépendance et peut vivre mieux en acceptant l’abstinence comme préalable à la reconquête de soi-même.

Cependant je souhaitais aussi poursuivre mon alliance thérapeutique avec le Dr Philippe Batel et lui rendre une forme d’hommage en écrivant, avec lui, un genre d’ouvrage utile qu’il ne pouvait réaliser lui-même. Je lui ai alors proposé à ce projet d’écriture où figurerait un large éventail de témoignages d’alcooliques passés par son service, commenté par lui pour préserver le caractère scientifique et sérieux de cet ouvrage tout en élargissant ainsi le potentiel de son audience auprès du public. Quand je suis venu présenter ce projet à la réunion du service d’alcoologie de Beaujon en octobre 2005, j’ai aussi insisté sur le manque d’existence d’un groupe de parole dans le service, où d’anciens patients pourraient dialoguer librement avec des patients en cours de soins et offrir par là une passerelle vers différents mouvements d’abstinents (NA, AA, Vie Libre…). Les personnels du service se sont montrés enthousiastes pour ces deux projets et m’ont fait confiance pour leur mise en œuvre ; le groupe de parole fonctionne chaque semaine depuis septembre 2006 et accueille chaque mercredi de trois à cinq personnes. Et notre bouquin sortaujourd'hui aux éditions Démos. Ces deux projets contribuent pour moi à donner un peu de sens à mon parcours passé, ils me permettent de redonner un peu de ce que j’ai reçu, mon travail d’alchimiste se poursuit pas à pas.
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D.A. : Pour la première fois, le rapport d’Hervé Chabalier a préconisé d’associer – comme au Canada, où la pratique est instituée – les alcooliques abstinents à la prise en charge des personnes en difficulté avec l’alcool. Non seulement dans la phase de postcure, ce que nombre d’associations et de groupes de parole mettent en œuvre, de facto, de façon plus ou moins informelle ; mais, si j’ai bien compris, dès l’accueil, dès le premier recours – allant jusqu’à prendre conseil de l’alcoolique abstinent dans l’anamnèse, le bilan diagnostic et la stratégie de prise en charge. Dans le modèle canadien, cette démarche passe par la reconnaissance du statut de l’alcoolique abstinent, à travers une courte formation qui valide son offre de collaboration et permet de l’intégrer aux équipes alcoologiques. Qu’en pensez-vous, à la lumière de votre propre travail d’abstinent au sein de l’Utama ?
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S.N. : Comme vous, j’ai accueilli le rapport Chabalier – auquel, d’ailleurs, le Dr Philippe Batel a fortement contribué – comme un ensemble de réflexions, de constats et de propositions de grande qualité qui permettait de relancer le chantier de l’ouverture d’un réel débat national sur la place de l’alcool dans notre société et les moyens à mettre en œuvre pour mieux prendre en charge les dégâts qu’il provoque. Jetons les masques !, abordons cette question de la dépendance alcoolique de manière adulte en mobilisant notre intelligence collective et en donnant notamment toute leur place, dans la chaîne d’accompagnement des personnes souffrants de troubles d’alcoolisation, aux personnes expérimentées par leur propre parcours d’entrée et de stabilisation de leur dépendance alcoolique au stade de l’abstinence bien vécue. À l’instar de nos cousins du Canada, nous pouvons créer une nouveau métier, sinon une fonction nouvellement reconnue aux alcooliques abstinents désireux de s’investir dans cet accompagnement. Mon expérience personnelle comme celle de centaines de personnes que j’ai rencontrées m’ont prouvé que le partage de l’expérience personnelle d’un dépendant alcoolique devenu abstinent auprès d’un autre dépendant encore malheureusement actif est totalement irremplaçable et considérablement bénéfique. Ce chantier social est ouvert, il nous reste beaucoup à faire pour le faire reconnaître auprès des autorités sanitaires et du corps médical et ensuite pour le formaliser, sinon dans un statut, du moins dans une fonction reconnue et validable. L’idée est excellente, sa mise en pratique existe partiellement via les groupes de néphalistes qui collaborent avec de nombreuses structures de soins en alcoologie. À l’aube de ce nouveau quinquennat présidentiel, il est temps d’aller plus loin et de donner corps à cette fonction de conseiller en alcoologie, ainsi qu'aux autres conclusions de cette expérience novatrice que furent les États généraux sur l’alcool en France durant l’hiver 2006.
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D.A. : Depuis trois ans, presque jour pour jour, que ce site existe et qu’il y est question d’alcoolisme abstinent, je souhaite solliciter des éclairages divers et, si possible, une réflexion de fond sur la question de l’anonymat. Une autre singularité de votre démarche est de ne pas vous avancer masqué, ce qui déroge à une attitude dominante, non seulement dans les groupes d’anciens buveurs mais aussi, curieusement, dans la blogosphère et dans les espaces interactifs d’Internet ! L’énigmatique Larvatus prodeo de Descartes ouvre tant d’autres perspectives que cette pratique souvent ambiguë de l’anonymat, qui est la perte du nom – ce qui n’est pas rien ! Quelle est votre approche de cette problématique du nom, de l’identité, dans l’accès à l’abstinence ?
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S.N. : L’anonymat n’a jamais été ma tasse de thé. Si je comprends bien son intérêt pour des mouvements comme les AA ou NA et si je respecte pleinement les personnes qui en demandent le respect, je pense pour moi-même que j’ai vécu assez longtemps caché derrière mes masques de toxico et d’alcoolique, et qu’aujourd’hui le temps est venu de reconnaître pleinement mon nom, mon identité, d’accepter ce prénom que mon grand frère m’a donné à ma naissance en pensant à Serge Gainsbourg et ce nom de Nédélec qui est celui de mon père et qui signifie en breton Noël – en directe provenance du latin novalis qui signifie : relatif à la vie.

Après trente années de ma vie passées à me défoncer et à boire, je partage le sentiment d’être un survivant, un born again comme disent nos amis outre-Atlantique. Par ce choix conscient de l’abstinence de produits psychotrope à l’âge de 45 ans, j’ai le sentiment de me donner une nouvelle naissance, de renaître à moi-même en acceptant mon passé, de transcender par un choix d’homme libre toute cette honte bue où j’ai failli me noyer à tant de reprises. Aujourd’hui, je suis vivant, sous cette étiquette nominative dans le monde social, à moi, par mes pensées, mes paroles et mes actes d’honorer du mieux que je peux, au quotidien, ce miracle de la vie que je dois à mes ancêtres du même nom, dont je peux aussi, par un sentiment d’appartenance renouvelé, goûter la fierté. Par ce nom, cela signifie au monde entier, que je suis bien de quelque part, fils et petit-fils de Nédélec, heureux d’être vivant parmi les vivants, prêt à témoigner, à transmettre et à poursuivre mon cheminement dans la vie jusqu’au moment où je disparaîtrai sans laisser d’autres traces que le souvenir de mon nom auprès de quelques-uns.

 

*

 

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Pour les lecteurs de Paris et des environs :
Ce jeudi 4 octobre à partir de 18 h 30, à l’occasion de la sortie de leur ouvrage, le Dr Philippe Batel et Serge Nédélec
seront heureux de vous recevoir aux Éditions Demos,
20 rue de l’Arcade 75008 Paris – Téléphone : 01 44 94 20 04 (métro : Madeleine - Havre-Caumartin ou St-Lazare).

 

Portrait de Serge Nédélec en ouverture de l'entretien :
Laurent Rossignol a pris cette photographie de Serge Nédélec
sur l'erg Chebbi, dans le Sud marocain, en aoôt 2007.


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Les auteurs et leur livre

Philippe Batel est psychiatre et alcoologue. Il dirige le service de l’Utama (Unité de traitement
ambulatoires des maladies addictologiques) de l’hôpital Beaujon à Clichy et préside l’Arma (Association pour la recherche des maladies alcooliques), il est l’auteur de Pour en finir avec l’alcoolisme, Réalités scientifiques contre idées reçues, aux éditions La Découverte, 2006.

Serge Nédélec, né à Brest en 1961, est docteur en histoire (université Denis Diderot), journaliste-auteur et ancien patient du service de l’Utama, où il a initié et co-anime un groupe de paroles.

Alcool : de l’esclavage à la liberté a l’originalité d’associer l’expertise d’un médecin Philippe Batel et de son ancien patient Serge Nédélec. L’ouvrage, construit à partir de onze témoignages singuliers et authentiques, décrit de l’intérieur l’enfer de l’alcool. Il permet de découvrir les méandres de leur cheminement, souvent chaotique, vers le rétablissement et l’accession à une vie nouvelle, permise par l’acceptation de l’abstinence. Chacun de ces témoignages-parcours de vie est commenté par le docteur Philippe Batel qui nous fait bénéficier de sa grande expérience clinique en alcoologie et de son humanisme. À partir de l’expression de chacune de ces personnes, il apporte un éclairage sur les mécanismes de l’alcoolisation excessive, les formes diverses de vulnérabilité, de dépendance et de codépendance et les traitements appropriés. Pour donner des repères clairs et précis, des contacts et des adresses aux lecteurs les plus concernés, l’ouvrage inclut des fiches-conseils pratiques sur les différents aspects des soins et de l’accompagnement des malades alcooliques et de leur entourage.

 

Découvrir d'autres pages consacrées sur ce site
à l'alcoolisme abstinent
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Vendredi 10 août 2007

07: 08

 

Lettre aux sceptiques
intertresetroit
par
intertresetroit
Dominique ***, abstinent pratiquant

 

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Ami(e) sceptique,

Je suis un ancien sceptique. La première fois où j'ai rencontré des alcooliques abstinents, j'ai eu l'impression de voir une bande de fous. Ils étaient tous heureux alors qu'ils avaient abandonné ce que je préférais le plus : l'alcool. Heureux dans leur privation, ils étaient également calmes et recevaient avec beaucoup de compréhension et de compassion mes attaques à leur égard.

Toutefois, j'y retournai chaque semaine. À cette sombre époque, aussi étrange que cela pouvait être, c'était le seul endroit où des gens étaient heureux de me voir. J'étais plutôt persona non grata partout ailleurs. J'avais perdu toute dignité, seule cette petite étincelle brillait encore. Elle allait se révéler capitale dans mon parcours.

C'est en sevrage que mon scepticisme allait recevoir une première attaque, cruciale pour moi.

Nous fûmes conviés à une réunion au cours de laquelle on nous expliqua la maladie alcoolique et son processus biologique. Je compris que :
intertresetroit– mes neurones avaient changé, des membranes avaient durci…
intertresetroit– et, surtout, ce processus était irréversible.

Cette mutation était la cause de tous mes tracas. Je compris alors que j'étais un mutant. Les dieux m'avaient retiré le pouvoir de boire sans conséquences graves, et ils ne me le rendraient pas. Horreur ! Toutefois, je compris – pas tout de suite – qu'il ne fallait pas crier au loup car ils me conféraient par ailleurs, dans leur bonté, d'autres pouvoirs. Ils me donnaient l'occasion de retrouver la santé physique et morale. C'était déjà bien mais pour un mutant, ils accordaient plus encore.

Je reçus des pouvoirs que tous les abstinents reçoivent :
intertresetroit– la double vue,
intertresetroit– un autre sens.

Pour l'exemple, la double vue permet ceci :
intertresetroit– Quand tous lisent sur une bouteille ou une pub : L'abus d'alcool est dangereux pour la santé – Consommer avec modération, nous lisons : L'abus d'alcool a niqué ta santé – NE PAS consommer même avec modération.
intertresetroit– Quand tous lisent : Un verre ça va – Trois verres, bonjour les dégâts !, nous lisons : Zéro verre ça va – Un verre, c'est reparti les dégâts !

L'autre sens est notre capacité à nous reconnaître, à parler la même langue sans jamais nous être rencontrés auparavant, et cela au quatre coins du monde. Nous ne pouvons être trompés par une personne dans le déni, nous sentons toutes traces d'alcool dans les visages, les paroles, les postures, les gestes.

Parallèlement à ces pouvoirs généraux, chacun d'entre nous a reçu des pouvoirs particuliers liés à sa nature. Moi, Triple A, j'ai reçu des Dieux le pouvoir de colorier les mots. Ici, tous ont des pouvoirs particuliers, qu'ils ont développés à l'arrêt de l'alcool. C'est comme ça que Triple A rejoignit Sourisbleue, Andreh, Mustang, Darling,Supermann, Batmann, l'Araignée… chez les mutants.

Un bémol : après la lecture de ces phrases, ne va pas crier sur tous les toits que tu es un mutant, car je crains que tu te retrouves ailleurs que chez les alcooliques. Ne te confectionne pas non plus un habit en arpentant tous les bars pour répandre la bonne parole de l'abstinence.

Passe par n'importe quel chemin, mais d'abord par toi-même pour trouver ton abstinence. Mets en balance le pouvoir que tu perds avec les pouvoirs que tu gagnes, puis choisis.

Je terminerai par une phrase de Derrida qui s'applique à tous, je te l'offre, Ami(e) sceptique : Prenez votre temps en vous dépêchant vite car vous ne savez pas ce qui va vous arriver.

Le scepticisme que je peux t'enlever est celui-ci : si tu te demandes où je vais chercher ce que j'écris, je te répondrai : au même endroit que les ignominies que je sortais quand je buvais – dans mes neurones. La différence est que je n'arrose plus mes fleurs cérébrales avec du désherbant.

Bien à toi,

Dominique, 41 ans,
abstinent pratiquant depuis le 10 août 2004.

 

 

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Bon anniversaire à vous, Dominique, dont les textes patientent depuis de trop longs mois sur le bureau de mon ordinateur, dans un dossier classé En instance, comme si vivre pouvait être remis à plus tard. Merci de les avoir écrits, de me les avoir envoyés après avoir lu quelques pages de ce site et m'avoir reconnu (oui, nous nous reconnaissons, c'en est parfois déconcertant pour notre entourage !). Trois années d'abstinence, jour pour jour, donc, cela s'honore. Merci de m'avoir confié, à travers ce texte, les moyens de le faire ici, au nom de tous les abstinents qui nous lisent et, j'en suis certain, de quelques autres. Dominique Autié.

 

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Vendredi 29 juin 2007

14: 01

 

Abstinence :
intertresetroit
tolérance zéro

 

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Je rapproche deux faits, inégalement médiatisés ces derniers jours : d'une part, la déclaration du président de la République affirmant qu'il n'a jamais bu une goutte d'alcool de sa vie [1] et, d'autre part, l'étude actuellement conduite par l'État en vue de réduire le taux d'alcoolémie autorisé au volant de 0,5 g/l. Le ministère concerné démentirait cette rumeur, mais on imagine ce qu'il en est des rumeurs qui font l'ouverture d'un bulletin d'information sur une chaîne de télévision…

Pour ce qui de cette mesure à venir, un rapide inventaire des pratiques au sein de l'Union européenne apprend que six États membres, tous situés à l'Est de l'Europe, ont opté pour un taux zéro : dès lors, une sauce trop vinaigrée, une salade de fruits arrosée de Grand Marnier, mais aussi – on l'ignore d'ordinaire – une friction trop généreuse d'après-rasage ou d'eau de toilette alcoolisée suffisent à rendre le test positif.

J'ai, comme chacun, visionné la prestation de Nicolas Sarkozy devant les journalistes qui couvraient le G8. J'ai lu sur le site du Monde le témoignage de Richard Werly, journaliste présent à la conférence de presse [3], dont la pondération fait, une fois n'est pas coutume, honneur à sa profession. Je me garderai de tout affirmation – et, plus encore, de tout jugement à l'emporte-pièce.

Les législateurs estonien, hongrois, lettonien, polonais, tchèque et slovaque ont eu le mérite (et, sans nul doute, le courage) de placer leurs concitoyens devant une évidence : il n'existe pas de demi-mesure dans la prise en compte de la consommation de l'alcool et de ses effets ; pas plus dans la sphère intime, qui confronte le buveur occasionnel ou addictif à sa pratique, que dans celle des sociétés. C'est d'ailleurs ce qui rend si antipathique le dossier de l'alcoolisme et de sa prévention : impossible de se montrer convivial, œcuménique, bien-pensant sans passer pour un pitre et un salaud aux yeux de ceux qui savent de quoi il en retourne. À 0,2 g/l, un verre de vin, un demi pression passeront encore, pas un whisky strictement dosé. Ce qui signifie qu'il conviendra de renoncer à effectuer des contrôles routiers à certaines heures et en certains endroits du territoire, sauf à verbaliser plus d'un conducteur sur deux. Si de tels contrôles étaient pourtant mis en place, la seule stratégie raisonnable et efficace consistera, pour tout citoyen sachant qu'il prendra le volant dans la journée ou dans la nuit, à renoncer purement et simplement à toute consommation d'alcool. À moins que le test ne soit pratiqué systématiquement qu'en cas d'accident, ou à titre répressif dans le cadre de contrôles ciblés, et j'y vois alors une mesure non seulement inutile au regard des effets attendus (la baisse des accidents dû à une consommation excessive d'alcool), mais également injuste : si j'ai une bonne bouille et une maîtrise confirmée de la conduite, je pourrai, moyennant une prise de risque très réduite (je parle, bien entendu, de la peur du gendarme, non du risque d'accident), m'en tenir à une vigilance très approximative sur mon taux d'alcoolémie lors d'un dîner entre amis ou d'un vernissage mondain.

L'étape entre la législation actuelle et l'interdiction totale d'une alcoolémie positive au volant me semble vaine, et moralement pitoyable parce que dictée par la peur de déplaire.

Quant aux termes dans lesquels Nicolas Sarkozy s'est défendu des soupçons suscités par sa prestation devant la presse le 7 juin dernier, il suffit de rappeler clairement ceci : soit il compte parmi les 4 % de sujets atteints d'un dysfonctionnement de l'enzyme hépatique impliquée dans le métabolisme de l'alcool et développe, depuis la naissance, une intolérance sévère à toute boisson alcoolisée ; soit il a, de façon libre ou contrainte, pour une raison qui ne saurait me regarder (ni en tant qu'individu, ni en tant que citoyen), adopté une conduite d'abstinence à laquelle il n'aurait donc jamais dérogé. Dans cette seconde hypothèse, il convient d'avoir en mémoire que l'abstinence alcoolique pratiquée par les anciens buveurs excessifs ne souffre aucun aménagement, par le court compromis : nous agrémentons l'huile de nos salades d'une rasade de jus de citron. Afin que nulle ambiguité n'ait place dans l'esprit de personne, mieux vaut s'assurer, en toute rigueur, que c'est bien à cette abstinence-là qu'on se réfère, que c'est elle qu'on invoque.

Sur la prestation de notre président, qui a tant occupé le désœuvrement public ces dernières semaines, encore ceci : vous ne verrez jamais un alcoolique abstinent jeter sa bouteille vide à la figure de son prochain, même s'il semble tituber. Notre propre négociation avec la mort nous a rendus, pour la plupart, trop modestes – et fiers – pour prendre le risque de nous tromper.

 

 

[1] Source (entre autres) : site Internet du Nouvel Observateur, mise en ligne du 22 juin 2007 à 11 h 47 : « Le présentateur peut-être ivre lui-même ».
[2] Sur la chaîne LCI, ce mardi 26 juin à 8 h 30 (la rumeur d'État m'étant imposée avec mon double express, au zinc du petit café montalbanais où j'ai mes habitudes lorsque je me rends au département Archives et médiathèque de l'université ; nous auditionnions, mardi, les candidats de la prochaine promotion de master professionnel d'édition).
[3] Mise en ligne du 13 juin 2007 à 8 h 52, en collaboration avec le quotidien suisse Le Temps, « Heiligendamm, jeudi 7 juin, 17h30… »

 

 

T'es bourré ou quoi ? – Image circulant sur la Toile, dont l'origine n'est nulle part précisée (du moins mes recherches sont-elles restées vaines).



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Samedi 3 mars 2007

21: 23

 

Adresse à M. François Bayrou,
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candidat à l'élection présidentielle de 2007,

sur la prise en charge
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des personnes en difficulté avec l'alcool

 

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Monsieur, – L'attention que, ces temps-ci, un nombre grandissant de citoyens porte à votre démarche, rendant désormais plausible votre accession aux plus hautes fonctions de l'État, me convainc de vous indiquer ici, brièvement, une problématique susceptible de trouver, dans l'esprit de reconstitution du lien social que vous prônez, non pas une solution toute faite, mais une approche nouvelle.

Constat d'échec
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Les programmes politiques de gauche comme de droite, alternant depuis un quart de siècle, ont échoué à promouvoir, en matière de prévention et de lutte contre l'alcoolisme, une stratégie de santé publique si peu que ce soit efficace : pire, tous les indicateurs démontrent que l'alcoolisation des jeunes a pris, durant ces années, des proportions dramatiques.

Le rapport remis au ministre de la Santé par M. Hervé Chabalier en novembre 2005 a connu un pénible destin : M. Philippe Douste-Blazy, commanditaire de cette étude, a quitté ses fonctions entre-temps, de sorte que ce texte est tombé sur le bureau du nouveau ministre comme une sorte de bombe à retardement confectionnée par son prédécesseur. Pour la première fois, en effet – quelles que soient les réserves que je suis conduit à émettre aujourd'hui sur un point majeur que j'évoquerai dans un instant –, un tel rapport s'efforçait de parler clair et de préconiser une prise en compte nouvelle des données épidémiologiques liées à l'alcoolisme. Cependant, les accusations lourdes proférées à l'encontre du monde viticole et des professionnels de l'agroalimentaire concernés par la vente de boissons alcoolisées ont entraîné de la part de leurs instances, dès la publication du rapport, des répliques d'une rare violence. J'avais, je le reconnais, mal évalué la portée de ces propos-là dans le texte de M. Chabalier mais, surtout, leur inutilité sur le fond.

La mise en place sous l'égide du nouveau ministre, au moment même de la parution du rapport Chabalier, d'un Conseil de la modération et de la prévention du vin, à l'étrange intitulé, « chargé de concilier les objectifs de santé publique et les impératifs commerciaux d'une filière viticole en crise », eut pour effet de rendre lettre morte l'intégralité des bénéfices, par ailleurs indubitables, de ce travail.

Voilà à quoi peut se résumer, à grands traits, l'état dans lequel trouvera ce dossier le ministre de la Santé du premier gouvernement de votre quinquennat, si vous êtes élu.

Une problématique binaire qu'il convient de récuser d'urgence
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Le rapport Chabalier, je l'ai souligné dès sa parution, formule plusieurs préconisations novatrices. Celle qui consisterait, comme au Canada, à associer les alcooliques abstinents à la prise en charge des personnes en difficulté avec l'alcool, continue de me paraître déterminante.

Toutefois, avec le recul d'une année et, surtout, la perspective que vous défendez, Monsieur, d'une nouvelle partition de l'État dans nombre de domaines, je suis convaincu, aujourd'hui, que la très grande faiblesse de cette étude et de ses conclusions, telles que publiées, réside dans l'exacerbation qu'elle a provoquée d'un conflit d'intérêts dont la réalité même doit être soumise à l'expertise. Remettre au jour ce document serait raviver un conflit redevenu latent – ce conflit même qui fait obstacle à toute initiative réaliste, dans notre pays, dès qu'il s'agit de parler d'alcoolisme. Un conflit qu'il conviendrait, non d'éluder, mais peut-être de tenter de clore une bonne fois pour toutes.

J'en suis à penser désormais, comme des voix l'ont fait entendre avec constance du côté du monde viticole, que certaines dispositions de la loi Evin ont, elles aussi, démontré leur inutilité. Nul n'a jamais osé défendre qu'une publicité pour un modèle d'automobile de cylindrée puissante constitue une incitation à l'excès de vitesse ou entrave l'effet des campagnes de prévention routière.

Pour faire bref, je m'en tiendrai à quelques énoncés, presque simplistes, soumis dans la seule perspective d'un examen rigoureux, sévère, sans complaisance – une épreuve qui ne manquerait pas d'inspirer d'autres formulations, plus nuancées et plus efficaces tout à la fois. Voici :

………… L'échec de toute politique de santé publique en matière de prévention et de lutte contre l'alcoolisme tient, pour une large part, à la remise en cause de produits, alors que l'addiction à l'alcool est un phénomène essentiellement dû, de nos jours, à des données psychologiques et comportementales. De sorte que les représentants du secteur économique des vins et spiritueux sont conduits à s'interposer pour préserver leurs intérêts, perpétuant ainsi des polémiques qui retardent, voire éludent la prise en compte de paramètres pourtant moins sujets à caution que la stigmatisation globale des produits alcoolisés.

………… Les mesures, principalement répressives, adoptées en matière de lutte contre le tabac menacent d'encourager une analyse des données alcoologiques qui se référerait implicitement aux mêmes modèles cliniques. La singularité de l'addiction alcoolique a fait l'objet de nombreux travaux, dans des disciplines qui, à ma connaissance, n'ont pas assez confronté leurs résultats en vue d'en faire synthèse. Un travail considérable reste à mener, essentiellement transversal. L'alcoolique abstinent que je suis ne retrouve pas, dans les études sectorielles, mention de caractéristiques pourtant cruciales dans toute approche de l'alcoolique : les modalités de la prise de décision chez celle ou celui qui, soudain, décide de faire face à sa dépendance, les conséquences, toujours passées sous silence, d'une ou plusieurs rechutes (on s'en tient à des statistiques, il m'est arrivé d'entendre un médecin alcoologue du secteur privé parler du taux de rechute dans sa consultation comme un commandant de parachutistes parle du niveau toléré de pertes humaines dues au pourcentage de parachutes qui se mettent en torche à l'ouverture), la dimension systémique du dispositif pervers de l'alcoolique… pour ne mentionner que ces exemples.

………… En matière d'alcoolisme, il est démontré que la prévention, telle qu'elle est mise en œuvre pour des pathologies comme le cancer, les maladies cardiovasculaires, les affections nosocomiales, est pratiquement sans effets sur les comportements addictifs : le prouve l'augmentation conjointe, ces dernières décennies, des budgets dédiés à la prévention de l'alcoolisme et de la prévalence des pathologies liées directement ou indirectement à une consommation excessive d'alcool – ce que viennent confirmer les observations du corps médical, qui a fait état de ses inquiétudes sur le nombre croissant de jeunes présentant des symptômes d'addiction à l'alcool.

………… Le rapport Chabalier pointe le manque dramatique de possibilités de recours simple et rapide pour les personnes en difficulté avec l'alcool – et je compte parmi elles l'entourage de l'alcoolique : conjoint, famille, chefs d'entreprise confrontés à l'alcoolisme d'un collaborateur, salariés et collaborateurs d'un chef d'entreprise ou d'un cadre alcoolique, amis, voisins, toutes personnes victimes directes des écarts comportementaux du buveur excessif (leur nombre, cumulé, excède sans doute largement celui des électeurs qui auront peut-être assuré votre succès lors d'un second tour de scrutin où vous seriez présent).

………… Un centre d'accueil et de consultation alcoologique serait-il implanté dans chaque quartier des grandes villes, dans chaque chef-lieu d'arrondissement, ouvert jour et nuit, il n'est toutefois pas certain qu'une avancée significative se laisserait constater dans la prise en charge des personnes en demande (explicite ou non) d'écoute et de soins. Tant il est vrai que la démarche décisive de l'alcoolique qui approche d'une prise de conscience de son état de dépendance et d'une tentative de coup de force pour y mettre fin est un moment fragile, éminemment provisoire, dont nul dispositif sanitaire, nulle communication promotionnelle orchestrée, nulle connaissance rationnelle des données médicales et anthropologiques de l'addiction ne suffiront à décider.

La rupture du lien social, effet et cause de l'addiction
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Je pourrais continuer à dérouler ainsi d'autres réflexions, tracer d'autres pistes. Seul un alcoolique abstinent, qui a recouvré la liberté de ne pas se laisser déposséder de son destin, saura trouver les mots pour vous dire que le plus précieux bien que lui ont restitué la cure et les premiers mois d'une abstinence clairement choisie, fut sa capacité à nouer des liens – ou en renouer, que l'alcoolisme avait rompus : avec le monde professionnel dont il a failli être exclu (quand il a modifié à temps sa trajectoire suicidaire), avec les siens (en dépit des difficultés parfaitement repérées mais souvent tues que pose le retour de l'abstinent dans un cadre de vie entièrement réglé sur son ancienne dépendance) ; sans oublier le premier des liens restaurés, dans un bonheur parfois indicible, non partageable, qui est le lien de l'alcoolique avec lui-même, la réhabilitation pour ainsi dire triomphale de son image de soi.

C'est la découverte, sur votre site de campagne, de quelques clichés pris lors de votre visite à des viticulteurs de Murviel-Lès-Béziers le 16 janvier dernier, qui m'a décidé à rédiger et mettre en ligne aujourd'hui cette adresse [1]. Vos origines paysannes, votre expérience aux commandes de l'entreprise agricole familiale à la suite de la mort brutale de votre père, quand vous étiez étudiant, vous rapprochent sans nul doute des femmes et des hommes avec qui vous êtes attablé ce jour-là. Reprendre le dossier de l'alcoolisme à votre initiative et selon d'autres présupposés revêtira d'emblée à leurs yeux, je le suppose, une signification différente. Je vois dans ce lien une chance, une donnée qu'il convient de préserver. Ces clichés sont même emblématiques d'un style de concertation qu'il conviendrait d'inaugurer au sein d'abord des différentes communautés professionnelles et associatives parties prenantes de ce dossier – professionnels de santé, travailleurs sociaux, élus, chefs d'entreprise, groupes d'anciens buveurs : Comment transformer, ensemble, la chape de silence, de non-dit, de mensonge – dont nos sociétés recouvrent la souffrance de l'alcoolique – en incitation à tisser un lien, là où il n'en existe pas ou là où il a été rompu ? Qu'imaginer pour que, dans quelque temps (le temps qu'une idée fasse son chemin, convainque, séduise) le fait de ne pas tenter de tisser ce lien expose à s'exclure soi-même du jeu social ?

Car, je vous le confirme, c'est bien dans la problématique plus ambitieuse, plus nécessaire encore, de l'instauration d'un lien social nouveau, fondé sur la lucidité à l'égard des épreuves qui se dressent, assez brutalement ces temps-ci, face à notre civilisation, qu'il me semble devoir entièrement reconsidérer un problème de société qui ne peut que se nourrir du repli des individualités, de l'appauvrissement du débat public, s'aggraver de l'échec du libéralisme sauvage comme des expédients par lesquels on a cru, jusqu'à ce jour, pouvoir s'en acquitter.

La tâche est ingrate (l'alcoolique est le pire patient qui soit), plombée par des lustres d'atermoiements et de faux débats, austère dans son principe. Faites-en le moment venu, s'il advient, l'un des plus audacieux exercices pratiques pour ceux qui vous accompagneront alors dans votre tentative généreuse de mettre en œuvre une autre façon de vivre ensemble.


Dominique Autié.

 

 

[1] Une lettre ouverte eût signifié une démarche exclusivement personnelle. Bien que je n'adhère à aucune association ni ne milite dans aucun parti, je tente d'exprimer ici une démarche qui, je l'espère, excède mon seul point de vue. Vos conseillers trouveront sur ce site toutes les informations souhaitables sur ce qui m'autorise à le faire en tant qu'alcoolique abstinent depuis vingt-deux ans, accompagnant très ponctuellement – hors de tout cadre institué, me prévalant de ma seule qualité d'abstinent – des personnes en difficulté avec l'alcool. D'incessantes vagues de spams m'ont malheureusement contraint à fermer les commentaires de la plupart des pages anciennes de ce site. Je m'efforce de maintenir ouvertes les pages de la rubrique Alcoolisme abstinent, même si ce blog, n'ayant jamais eu vocation de fonctionner comme un forum, suscite peu de commentaires. Nombre de courriers électroniques me sont toutefois adressés par des personnes en difficulté avec l'alcool. C'est enrichi de leur lecture et de leur intérêt que j'adopte ici la forme de l'adresse (qui, selon le dictionnaire, suggère la démarche d'un groupe ou d'une assemblée plus que d'un locuteur isolé).

 

Lithographie stigmatisant l'interdiction de l'absinthe en France
par le décret ministériel du 7 janvier 1915. Raymond Poincaré, président de la République, piétine la Fée verte mortellement blessée. © Le Musée virtuel de l'absinthe.

 

 

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