blog dominique autie

 

Vendredi 28 décembre 2007

05: 18

Célébrations

intertresetroit
XV

 

Célébration du petit singe
intertresetroit
qui se trempe les couilles dans le whisky

 

vannier_blog

 

 

Incapable, sans doute organiquement, de mettre en œuvre à son profit la stratégie du pousse-toi de là. Il me semble entrevoir de quoi il en retourne. Ses états de service (épluchez la notice de L'Histoire de Melody Nelson) en disent long sur ma propension maladive à me laisser passer devant dès que je fais la queue quelque part.

*

Décembre 1989, théâtre du Châtelet. L'orchestre symphonique de la radio de Prague sous la direction de Leos Svarovsky. Au piano, la déesse de la myopie. Vers le milieu du récital, l'orchestre se met soudain à grincer un instrumental : Le Train – le temps que tout le monde souffle un peu. On a ajouté un clavecin. Puis, la vertigineuse interprétation de Saint-Lazare. L'arrangeur, qui aurait pris la veille une murge monumentale, aurait décalé d'un demi-ton les partitions de la moitié de l'orchestre – de façon aléatoire (un tiers des violons touchés par le tsunami, la moitié des cuivres). Et ce clavecin fou. Jean-Claude Vannier [2].

*

Pas moyen de jouer ses vinyles sur le bout de mon index gauche en me servant du droit comme saphir, car je me ronge les ongles. J'avais conservé comme un morceau de la vraie Croix son live au théâtre Dejazet en octobre 1985. Et voilà qu'en a paru une édition sur CD, il y a deux ans, sous un autre titre (En public), avec en prime sur un second ensemble (Fait maison) d'une petite dizaine d'œuvres enregistrées en 2005 – et personne, évidemment, n'avait pris soin de m'en avertir. Donné comme définitivement indisponible sur les sites de vente en ligne. Merci PriceMinister. Sur scène, en 1985, Jean-Claude Vannier s'était entouré d'une section de cordes d'orchestre de chambre et de Marc Chantereau aux percussions : quelques tambours et un xylophone. L'artiste en Steinway. Costard à tous les étages. Mouchoirs sales : du Telemann – et de la plus belle eau. Des lustres que je m'étiolais de ne pouvoir écouter ça.

*
pochette_enpublic
intertresetroit
intertresetroitLa fille d'en face
intertresetroitMouchoirs sales

intertresetroitCliquer ici

[Pièce d'anthologie : Le petit singe qui]
intertresetroit
Quand je promène mon sexe pensif
Dans les cocktails d'arrière-saison
Ma feuille d'impôts mon bail mon certif
Dans mon habit de location
intertresetroit
Je passe mon temps à dire des horreurs
À des starlettes de sous-préfecture
Maquillées caviar champ's et vertu
intertresetroit[pur beurre
ça brille comme des roues de voiture
intertresetroit
Car je ne suis qu'un petit singe
Qui se trempe les couilles dans le whisky
Rien qu'une bête en smockinge
Un oustiti en alpaga un trostky du cul


intertresetroit
*

Décembre 1978. Semaine étrange. Roger Caillois mourut le 21 – un jeudi, je l'appris en ouvrant Le Monde, le soir même : il m'avait reçu avenue Charles-Floquet quelques jours auparavant. Hémorragie cérébrale. Mon frère, volontairement ou non, s'est jeté sous une locomotive le vendredi soir de la semaine suivante, le 29 – le Président et Madame séjournaient chez moi, à Saint-Cloud, ils avaient dû arriver de Clermont-Ferrand au premier jour des vacances scolaires, je suppose, c'est-à-dire le surlendemain de la mort de Caillois (je le suppose encore). Un soir, entre le 23 et le 28 (il faut toutefois exclure le réveillon et la soirée de Noël, ce qui doit laisser le choix entre le mardi, le mercredi et le jeudi), nous avons assisté ensemble au spectacle que Jean-Claude Vannier, seul devant un Steinway, donnait dans le minuscule théâtre Campagne-Première, à portée de voix du cimetière de Montparnasse où est enterré Caillois. Une vingtaine de personnes, dans la proximité immédiate du piano, pour tout public. À deux chaises de nous, Michel Jonasz. Jean-Claude Vannier débitait un long monologue à la seule attention de Gilda Gray, star déjà virtuelle, lui serinait Mon Beau Travelo – une Gitane grillait dans le cendrier, qui faisait office de brûle-parfum. Il interpréta Pauvre muezzin, dont la mélodie entendue ce soir-là m'obséda jusqu'à ce qu'elle figure sur son album suivant, plus d'un an après (j'avais émigré à Toulouse, un monde ancien s'était écroulé entre-temps).

De tout ce qui précède, la conclusion s'impose : M. Vannier et moi-même sommes les seuls survivants.

*

Le mot s'écrit de cinq façons : skunk, skunks, skuns ou skons. La mouffette (Mephitis mephitis). « L'école des skunks » (prononcer sconce, quoi qu'il en soit) est la deuxième nouvelle du Club des inconsolables [1]. Même si la sœur de Bubu, l'un des protagonistes de ce récit calamiteux, porte une étole de skunks – qui tombe dans l'herbe quand elle se fait prendre à la diable par les copains de son frère à la sortie du cinéma –, le mot semble n'être ici que par pure célébration de son délit de sale gueule : cette distance vertigineuse entre plusieurs graphies, toutes aussi bancales les unes que les autres, et ce mot interminablement nécessaire qui exige la mise en branle de tous les muscles bucaux, de la langue ainsi que la complaisance de la gorge pour être prononcé. [Les dictionnaires mentionnent la graphie sconce comme possible. Mais ce n'est pas du jeu.] Dans un de nos livres d'enfant, il y avait effectivement des skunks. (Un nombre identique d'années s'écoule entre la venue au monde de Jean-Claude Vannier, la mienne, puis celle de mon frère mort ; à l'époque, les éditeurs de livres pour la jeunesse avaient bon fonds, il était possible de se gaver des histoires à ne pas dormir du tout de son ainé de six ans sans passer pour un has been.)

*
vannier_verso_vignette

Bref chef-d'œuvre, Les Cavales de l'impossible – orchestrateur, M. Vannier obtient de sa petite chancellerie (au verso de la pochette du vinyle original, je compte quatorze musiciens à ses côtés) un pathétique effet Philarmonique de Berlin sous juridiction Karajan. Le refrain lancine :
cadratin_blogY a-t-il une vie avant la mort ?
cadratin_blogY a-t-il une vie avant la mort ?
cadratin_blogY a-t-il une vie avant la mort ?

cadratin_blog
*

Ce serait lui faire injure que de ne pas mentionner, pour mémoire, qu'il a écrit la plus belle chanson d'amour du répertoire : Reviens, je m'aime. Il clôt avec elle son récital d'octobre 1985. Je voudrais que tu m'aimes / Autant que je m'aime / Tu m'aimerais / Je m'aimerais / On serait bien là / Tous les deux / À m'aimer.

*interlettreinterlettre*
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*

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À suivre.
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[1] Jean-Claude Vannier, Le Club des inconsolables, Fixot, 1990.
[2] Symphonique Sanson, 1990, CD WEA 9031-72139-2.

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En ouverture :
Le 33 tours LP Public chéri je t'aime (au théâtre Dejazet), 1985.
Casting : Dominique Autié.


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Célébrations

de la gomme du fond de robe de l'eau minérale
des myopes de la pistache de la vapeur
de l'œuf à la coque de la machine à écrire
de la paternité de l'abstinence du papier peint
du cigare de Raymond Loewy
de Jacques Blondeau et de Lancelot

 

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Vendredi 3 août 2007

08: 47

Célébrations XIV

 

lancelot_blog

 

 

Le monstre nous poursuit, Lancelot !

Pour de vrai, cette chronique doit absolument s'intituler :

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Honneur à Jacques Blondeau,
intertresetroit
qui a enchanté mon enfance !

 

1961 – date probable de la publication du feuilleton – fut l'année de mes douze ans. J'étais abonné au Journal de Mickey. En juillet de l'année suivante, Georges Bataille mourait à Paris.

Dans ma mémoire, cela a duré des années – qui ne furent sans doute qu'une poignée de semaines, affirmera mon biographe. J'avais obtenu qu'on m'achetât un pantalon de survêtement bleu pétard et une chemisette du même marron foncé que la tunique du chevalier. Comme il était hors de question qu'un jouet figurant une arme rejoignît mes boîtes de Mécano et mon réseau ferroviaire Jouef, je me bricolais [2] mon épée dans des chutes de plinthe. Et, le jeudi matin [3], je guettais le facteur qui délivrait, roulé sous une bande de papier grisâtre, le nouvel épisode d'une mythologie dont les dieux ne cesseront dès lors de s'empiler, dressant aujourd'hui en mon for intérieur une sorte de tour à l'équilibre précaire – entre Pise, Babel et le dakhmā.

Dieu sait pourtant que ce garçon (je parle du jeune Lancelot) est propre sur lui ! Sa petite blondasse d'Elvyne me semble aujourd'hui la sinistre préfiguration des pintades qui me toiseront quelques années plus tard – et me toisent toujours, pour d'autres raisons, l'âge aidant –, sûres de leur cote de faux Botticelli.

Sauf erreur ou omission – et toutes choses égales par ailleurs (merveilleux spécimen de xyloglossie que je donne à ronger aux petits fonctionnaires de l'âme qui auraient égaré leur gamelle) –, je n'ai trouvé sur Internet qu'une seule planche complète de cette série, et une seule page consacrée à Jacques Blondeau, son auteur. J'y apprends que cet homme n'a pas dédié son talent aux seuls pré-adolescents du monde ancien. Dans son Arsène Lupin et son Maigret pour les grands quotidiens et les hebdomadaires des années 1950, il dessinait sensuellement les femmes, me dit-on. On aimerait disposer, à propos d'un tel artiste, de plus et mieux que ces maigres lignes. La Toile est aussi une fosse commune. L'absence y est parfois pénible. Douloureuse. Je me devrais de préparer pour cet homme le Tombeau qu'il mérite. Qu'on m'y aide !

Sans doute existe-t-il – comme c'est le cas, à ma plus grande joie, pour le musicien François de Roubaix ou le chef d'orchestre Ray Conniff [1]) des « fous » du Lancelot du Journal de Mickey des années 1960. Sans doute des amateurs qui vouent à Jacques Blondeau une légitime admiration, doublée de cette forme de piété – que je pratique volontiers moi-même – qui consiste à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour qu'une œuvre et son auteur continuent de rayonner. Peut-être une nièce, un lointain cousin du dessinateur qui se réjouiront qu'on honore la mémoire de leur déjà lointain parent. Qu'ils se sachent bienvenus sur ce blog, dont la tenue, pour une large part, n'est légitime qu'à mesure des liens qu'il (re)tisse entre l'écrit et ses lecteurs.

Reste mon émotion, presque intacte, devant cette planche unique. Disposer de plusieurs épisodes qui se suivent raviverait les braises – j'ai notamment mémoire d'une livraison qui, un jeudi, consista en une seule image pleine page de Lancelot, sur son cheval, s'avançant dans le marais où pataugeait Balsamehr, le répugnant T Rex dressé pour tuer le preux chevalier.

Manquera toutefois le cliché, que nul n'aurait songé à prendre, de l'enfant de onze travesti se contemplant devant l'immense miroir incrusté sur la porte centrale de l'armoire familiale. Nul clinicien ne saurait recourir à l'aune interdite de ses propres métamorphoses pour livrer la moindre étude sur l'importance de cette fonction chez l'enfant. On nous amuse avec une panoplie de concepts fumeux, alors que tout, ou presque, se joue là, devant la glace – et continue parfois de se jouer, plus tard, devant l'objectif d'un appareil photographique, pour quelques-uns que le déni n'a pas réduits à la cécité.

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[1] Dois-je rappeler aux jeunes lecteurs de ce blog que, dans le monde ancien, le jeudi, non le mercredi, était jour férié pour l'écolier ?
[2] Afin de mieux mâcher le travail de l'universitaire qui se chargera d'établir l'apparat critique de mes œuvres complètes, je confirme que l'imparfait restitue la constance que ma mère observait à confondre cette épée avec un vieux bout de bois qui traînait et n'avait rien à faire dans ma chambre. Mon père, qui ne jetait rien, me réapprovionnait en vieilles moulures dûment entreposées dans la cave de notre pavillon.
[3] Ces pages restent, sur le long cours, parmi les plus visitées et les plus commentées de ce site.

 

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Mardi 8 mai 2007

08: 34

Célébrations

 

XIII

 

Raymond Loewy
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à l'occasion d'une exposition

à la galerie des éditions Serge Aboukrat

à Paris

 

laideur_couv_blog

[Zoom]

 

 

Raymond Loewy, 1893-1986.
Exposition du 15 mai au 13 juillet 2007,

de 14 h à 19 h sur rendez-vous.

Galerie Serge Aboukrat, 7 place Furstenberg, Paris VIe.
de 14 h à 19 h sur rendez-vous.
Téléphone-télécopie : 01 44 07 02 98
Adresse électronique : sergeaboukrat € orange.fr [Remplacer l'euro par l'arobas].

 

 

Certes, on ne saurait faire l'économie de ses titres de gloire : le paquet de Lucky Strike, toujours cité, la coquille Shell, le profilage de taille-crayons, de ventilateurs, de juke-box et de locomotives (Pennsylvania Railroad, 1937), l'aménagement de paquebots (Princess Ann, 1936) et de l'intérieur de Skylab (1972) ainsi que de Air Force One, l'avion du président Kennedy (1962) et de Concorde (1976). Liste non exhaustive, il va sans dire.

La laideur se vend mal est un livre terriblement amerlo, daté dans nombre de ses figures de style en tant que livre d'auteur. Pourtant, comment n'être pas frappé par ses excursus dans des domaines et sur des questions excédant de beaucoup le champ de compétences habituellement revendiqué par l'esthétique industrielle. Je donne à lire, ici, les réflexions de Raymond Loewy sur les aménagements qu'aurait justifiés, selon lui, notre gestion circadienne et hebdomadaire du temps.

Voilà un homme pour qui, d'instinct, le support n'était pas dissociable du message : son œuvre me semble une préfiguration, mise en pratique, des thèses de Marshall McLuhan. C'est pourquoi Raymond Loewy a rang de figure tutélaire dans mon esprit, dès que je suis conduit à me mêler d'une mise en page, quel qu'en soit le medium. À l'heure où M. de Saussure distillait le poison pieusement recueilli à titre posthume dans son Cours de linguistique générale, l'un de ces enfants de l'Europe malade s'exerçait déjà à enjamber les lieux communs de la médiocrité, de la laideur, de l'inhumain. Sans doute eût-il été surpris qu'on ait à argumenter, aujourd'hui même, le caractère iconique de l'écrit [1] : cela devait lui paraître pure évidence !

Il avait formalisé dans une sorte de petit théorème, connu sous l'acronyme maya qu'en forment les initiales en anglais – Most Advanced, Yet Acceptable – la marge d'audace qu'un créateur de formes populaires peut se permettre, le calcul de la limite jusqu'à laquelle il peut pousser le bouchon : Le dessinateur industriel astucieux est celui qui, avec lucidité, flaire la « zone de choc » dans chaque problème particulier. […] Étant ingénieur dans l'âme, j'ai essayé d'introduire un peu d'ordre dans ce marécage confus du comportement esthétique humain [2]. Nous manquons cruellement, ces temps-ci, me semble-t-il, de ce genre d'ingénieurs. Il y a une raison à cela.

Aujourd'hui, la prise en compte des destinataires d'un produit déclaré nouveau a pour jauge principale le plus grand dénominateur commun au sein d'une cible déterminée pour les besoins de la cause commerciale : le libéralisme économique est passé de sa phase prospective, qu'a connue et à laquelle a contribué Raymond Loewy, à son stade de stricte rentabilité ; ce qui éloigne toute démarche créative des zones de choc, pour la circonscrire dans l'idée qu'on se fait d'un ensemble consensuel de goûts et de besoins dans la population la plus large possible. Si la communication B to B (business to business) se gargarise de réactivité, de flexibilité et de capacité d'innovation, c'est pour tenter de donner le change à une innovation qui, justement, est condamnée à la redite, à l'autocitation, à la tautologie ; l'avènement du règne de la quantité asphyxie la dynamique, l'audace, le souffle qui l'ont rendu possible. Pour cette raison, l'économie mondialiste constitue un système redoutablement clos, lesté par l'entropie des lois matérielles qu'il exploite : nulle place pour la dyssimétrie, pour l'aiguillon spirituel, pour l'imaginaire qui, pourtant, l'a fondé.

Plus que le père du design industriel (on lui trouvera sans peine, très loin dans l'espace et le temps, d'illustres ou d'obscurs devanciers – ces paternités superlatives sont toujours abusives), Raymond Loewy m'apparaît comme le dernier chercheur d'or que l'Ouest ait aimanté. Quelques années plus tard, il n'était plus temps.

La galerie Serge Aboukrat présentera quarante-deux photographies d'époque représentant des objets designés par Raymond Loewy, ainsi que des dessins issus de ses archives professionnelles. J'imagine sans peine l'intérêt d'un petit nombre de documents donnant accès au cheminement de l'œil et de la pensée à l'œuvre, tels qu'ils se sont appliqués à des ustensiles et des produits d'usage commun, hors du champ toujours clos de la création artisitique expérimentée pour elle-même. Rien ne me trouble autant, n'excite mieux mon imaginaire que les dessins et les textes des Carnets de Léonard dès lors qu'ils abordent de sobres problématiques de mécanique des fluides.

Il est fort peu probable que j'aie l'occasion de me rendre à Paris pendant la durée de cette exposition qu'organise M. Serge Aboukrat. Si un lecteur, une lectrice du blog a le goût de partager sa visite, je publierai son texte avec joie, trop ravi de l'accueillir ici en hôte de passage.

 

 

[1] Voir principalement la seconde partie de la chronique à laquelle renvoie ce lien.
[2] La laideur se vend mal [voir références ci-dessous], p. 241.

 

Raymond Loewy, La laideur de se vend mal, traduit de l'américain par Miriam Cendrars, collection « L'Air du Temps », Gallimard, 1953.
En zoom : Dédicace manuscrite de Raymond Loewy sur le portrait en hors-texte ornant l'exemplaire de l'édition française (coll. D.A.). L'ouvrage est disponible dans la collection de poche « Tel » de Gallimard.

 

Deux ouvrages en français sur l'œuvre de Raymond Loewy :
Philippe Trétiack, Loewy, collection « Mémoire du Style », éditions Assouline, 1998.
Raymond Loewy, un pionnier du design américain, catalogue de l'exposition présentée par le Centre de Création industrielle du 27 juin au 24 septembre 1990, Centre Georges Pompidou.

Deux sites Internet à consulter :
Le site officiel www.raymondloewy.com, édité par les ayants droit, qui continuent de faire rayonner l'œuvre industrielle et intellectuelle de Raymond Loewy.
Le site de la fondation créée en Allemagne en 1991, qui décerne le Lucky Strike Designer Award, qui distingue chaque année un designer confirmé ainsi qu'un jeune professionnel.

[Comment ne pas déplorer la gaucherie du seul site en langue française, hommage bien médiocre à un homme qui, né à Paris, de nationalité française jusqu'à l'âge de 45 ans, arborait la rosette d'officier de la Légion d'honneur reçue à titre militaire et… dessina dans les années 1950 le logo de Lefèvre-Utile qui ornait nos paquets de petits-beurre (LU) – état comestible de la collection de timbres de mon père, dont je pouvais consommer les dents une à une avant de mordre dans le corps du biscuit.]

 

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Mercredi 20 décembre 2006

05: 13

Célébrations

 

XII

 

Le cigare
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Entretien avec Yves Belaubre

 

 

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Fumeur de cigarillos, cédant parfois à l'appel d'un vrai bon cigare, il est temps de (re)nouer quelque lien avec une communauté que menace l'air du temps. J'ai choisi de le faire en conviant ici Yves Belaubre, croisé jadis ici, à Toulouse. Je le remercie d'avoir bien voulu me conforter dans mes inquiétudes, tout en me réjouissant de cette nouvelle rencontre.

 

Dominique Autié : Le magazine Cigare & sensations, que vous avez fondé, s’adresse à tous ceux qui apprécient les cigares, moins pour être à la mode que pour le plaisir, le partage, la spiritualité. Pensez-vous que le cigare perpétue en Occident une très ancienne fonction rituelle et sociale du tabac, qu’on a décrite dans certaines sociétés traditionnelles ?

Yves Belaubre : Le cigare (et la pipe à sa façon) sans aucun doute. Ce sont deux objets, deux pratiques et deux consommations que l’hystérie d’une poignée de médecins incompétents et autoritaires, financés par les laboratoires pharmaceutiques, amalgame à l’usage plus ou moins servile de la cigarette tout en diabolisant à coup de statistiques fantaisistes le nom d’une plante très belle qui s’appelle le tabac.

On sait que chez les indiens Arawaks du Venezuela, comme chez les Taïnos des Caraïbes, les Mayas du Yucatan ou encore dans les tribus d’Amérique du Nord décimées par l’Européen, le tabac et la fumée de tabac avaient des fonctions médicales, rituelles et politiques. Herbe « magique » car médiatrice entre les hommes et les dieux (l’univers est la « maison de fumée ») le tabac était principalement cultivés par les sorciers (hommes-médecines) pour soigner, interpeller les morts (les dieux), et appréhender l’avenir. Il était donc très utilisé par les chefs pour préparer les décisions politiques et sceller des alliances. Ainsi la fumée de cigare, dont les compagnons de Colomb témoignent dès leur rencontre avec les Taïnos de Cuba et d’Hispaniola (Saint-Domingue), a toujours eu partie liée avec la puissance et ses rites (ses signes).

On ne s’étonnera donc pas qu’au dix-neuvième siècle, à la suite de la naissance du cigare moderne (manufacturé), le cigare fasse le bonheur des grands de ce monde, des princes, des banquiers et industriels de la révolution capitaliste en cours, en se mettant en scène grâce à l’invention du marketing (bagues, vistas, coffrets etc.), qui n’est probablement que le rituel de la religion de la marchandise.

Cette fonction rituelle et sociale du cigare est reprise et assumée récemment par l’épicurisme qui réintègre la notion de puissance à travers celles de luxe, d’émotion (sensations) et de dépense (au sens élaboré par Georges Bataille), en réunissant les fumeurs de cigares au sein de clubs, pour des banquets, des dégustations, voire des soirées mondaines.Concernant la cigarette, il faut se rappeler que l’immense développement de ce produit industriel – aujourd’hui plus dérivé du tabac que tabac – a été essentiellement porté par la puissance socialisante du partage de la fumée : le fait d’offrir une cigarette ayant été et étant souvent encore un geste initiateur de communication entre les individus atomisés par la société moderne. Toutefois on notera que la symbolique de la puissance s’est focalisée sur le cigare (conformément aux origines), tandis que la cigarette, devenue produit démocratique par excellence des années 1930 aux années 1960, cristallise désormais bon nombre des redoutables qualités de la servitude.

D.A. : Le club « Pour une poignée de cigares » est inquiété, ces temps-ci, par la plainte d’une association au motif de publicité et de promotion en faveur du tabac sur son forum en ligne. Selon cette association, exprimer une opinion sur un cigare qu’on a fumé est assimilé à de la propagande en faveur du tabac et tombe sous le coup de la loi Evin. En ce domaine comme en de nombreux autres, le monde associatif n’est-il pas en passe de devenir bien plus menaçant pour les libertés que ne l’est le législateur ?

Y.B. : L’organisation associative comme n’importe quel type d’organisation n’a nul privilège quant à l’intelligence, l’humanité ou la démocratie. Je ne pense pas que le monde associatif puisse être plus menaçant pour la liberté (pour moi il n’y en a qu’une, et quand il y en a plusieurs c’est que la liberté est amputée) que ne peut l’être le législateur puisque les associations de type puritain moraliste vengeur et victimaire, comme les associations anti tabac ou anti-alcool, s’appuient toujours sur la législation pour mener leur programme hygiéniste liberticide.

La menace vient de l’instrumentalisation systématique de la justice et du fait que les juges de France acceptent que leur travail se réduise à favoriser les transferts d’argent depuis des personnes baptisées criminelles vers des personnes baptisées victimes.

Quant au financement des associations par les pouvoirs publics, cela pose de réels problèmes politiques et moraux, dont s’accommodent néanmoins la duplicité et la sottise de nombre de politiciens.

Pour ce qui est du tabac, les associations qui attaquent les fumeurs de cigares aujourd’hui n’ont pas encore mesuré le risque politique, moral et physique qu’elles prenaient ce faisant. Car les fumeurs de cigares ne sont pas les citoyens les plus habitués à obéir, et il est un moment où la réponse aux menaces individuelles comme à l’instrumentalisation de la justice à des fins totalitaires, exige tous les moyens de la Résistance. Les formes que prendra celle-ci dépendront désormais de la tournure des événements et du niveau d’impudence des nazillons issus de l’accouplement de la moraline et de la pharmacie.

D.A. : Je vous ai connu auteur, notamment d’un très beau texte sur le peintre Carlos Pradal. Vous avez choisi le journalisme. En la circonstance, ne pensez-vous pas que la presse porte une lourde responsabilité dans le pouvoir exorbitant dont dispose désormais le monde associatif, ainsi que dans la pratique de la délation et de l’intimidation comme mode de gestion de l’espace social ?

Y.B. : Je suis toujours écrivain et ne revendiquerais que ce titre si un titre était nécessaire. J’ai publié dernièrement un poème dont je suis assez satisfait. Je ne me crois surtout pas journaliste car je méprise autant les journalistes que l’idéologie de l’objectivité. La société éditrice du magazine Cigare & Sensations, que j’ai créé avec le photographe Michel Fainsilber, s’appelle « Subjectif », ce qui souligne cette vérité de l’écriture et de la vie. Je n’ai aucune foi en la communication car j’ai étudié de près les techniques de manipulation et ne donne nulle autre valeur que polémique (c’est-à-dire guerrière) à ces notions de message, de code et de signes avec lesquelles les médias et leurs experts préparent aujourd’hui l’abrutissement de l’humanité.

Je fais partie de ces quelques personnes qui ont lu et appris Épicure et qui en ont tiré une philosophie épistémologique, morale et politique qui n’accorde aucun crédit à l’objectivité, que celle-ci tapine sous les oripeaux de la science, des statistiques ou de l’information. Car la démocratie, lorsqu’elle prétend être dirigée par les experts (ceux qui sont propriétaire de l’objectivité), meurt aussitôt.

Aussi ne me dirai-je jamais expert en rien, ni même professionnel de quoi que ce soit, et je fonde sur cette impertinence ontologique ma liberté de penser, mon goût du discours et la suprême valeur que j’accorde au seul sentiment absolument non objectif – et le plus fiable qui soit : l’amitié.

Les amis s’estiment, s’entraident, se soutiennent et sont capables d’agir fermement, rapidement, violemment au besoin, et de concert si la délation et l’intimidation osent approcher de leur jardin.

 

 

*interlettreinterlettre*

*
À suivre.

 

Alejandro Robaina à Paris, en juin 2006.
Photographie de Michel Fainsilber pour Cigare & Sensations.

Une notice sur Yves Belaubre [cliquer ici].

 

 

Célébrations

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Samedi 14 octobre 2006

15: 01

Célébrations

 

XI

 

Le papier peint

 

 

papier_peint

 

 

Le motif floral, la saynète, le paysage, reproduit en quinconce, constitue la vis sans fin de la toile de Jouy : la juxtaposition d'une même perspective par une ouverture sans montants, des centaines de fenêtres que nul ne saurait refermer une à une, profondeur démesurée que l'œil ne songe même plus à gérer – dont il se repaît toutefois, en suisse.

*

Longtemps, les chambres de l'enfance furent peuplées de bergères qui se laissaient embobiner par de jeunes pâtres, de moutons qui se la coulaient douce pendant ce temps et de gerbes d'herbes folles. C'est bien notre haine de toute terra incognita qui nous a poussés à tapisser désormais l'imaginaire de l'innocent de mickeys, de babars et de barbies fluo.

*

Cette pièce – pourtant bien moins spacieuse que le grand salon de la place Jeanne-d'Arc, où j'avais installé mon bureau – fonctionne comme une lanterne magique. L'écran de l'ordinateur, les rayonnages des bibliothèques, les fenêtres, quelques cadres – et le calendrier mural de la banque…, autant de plaques de verre à travers lesquelles il suffit que ma pensée se projette.

Quand nous avons pris possession des lieux, Sylvie Astorg proposa de faire passer une couche de peinture blanche sur les murs de ce qui serait désormais mon bureau, avant d'y introduire le moindre meuble. « Malheureuse !… », disaient les vieilles gens. Et l'on ne touche pas plus aux petits rideaux au crochet – dans le monde ancien, on en faisait encore d'étroits napperons circulaires, qu'on posait sous les vases.

*

Le papier peint développe toute une dialectique du maculage. Les motifs sur le mur : des taches propres.

*

En 1981, une certaine Chantal Thomass, ennemie de l'homme et, par contrecoup, de la femme, innova dans l'ordre d'un féminisme soucieux de provoquer la détumescence chez le mâle honni. Elle eut l'idée d'appliquer aux polyamides et aux soies synthétique de la lingerie féminine les principes graphiques de la toile de Jouy. Elle obtint, plus sûrement qu'on n'y parviendrait par les plus ingénieux dispositifs de dissimulation, de faire disparaître dans de micro-perspectives ouvrant sous le regard autant de lignes de fuite, de contournement et de dérivation, toute zone accidentée du corps que le linge d'ordinaire médiatise. La femme pouvait, dès lors, faire tapisserie aux alentour d'un homme restitué aux plaisirs cathodiques d'un match de foot ou d'une cassette X.

Mme Thomass fut, dans les métiers de la séduction, le pendant d'un Patrick Süskind en littérature populaire (j'ai toujours défendu que Le Parfum fait poser sans hésitation aucune le diagnostic d'anosmie chez l'auteur d'un tel livre). Tous deux ont apporté une contribution méritoire et singulière au dressage du parc humain, à la dénervation des masses.

*

Le papier peint, c'est le monde ancien – le string ne dépasse pas de la ceinture, on ne se prend pas les pieds dans le voile, les pommes ont la peau mate, un peu terne, mais on les prend dans la main – penser à des seins où l'on aurait aimé mordre, jadis. Et les vieilles gens trouvent les mots pour le dire, quand il convient parfois de rompre le silence peuplé d'oiseaux.

 

*interlettreinterlettre*

*
À suivre.

 

 

Regarder les mouches
se poser sur le papier peint,

cliquez ici.

 

 

Célébrations

de la gomme du fond de robe de l'eau minérale
des myopes de la pistache de la vapeur
de l'œuf à la coque de la machine à écrire
de la paternité de l'abstinence

 

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Dominique Autié
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Quand le labeur
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vous tendent un seul
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de votre ordinateur,
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Dominique Autié
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