blog dominique autie

 

Lundi 16 janvier 2006

06: 45

 

Louis Massignon
blanc
Parole donnée

 

le_caire

 

Troisième et (provisoirement ?) dernier volet de cet itinéraire inspiré par la figure et l'œuvre de Louis Massignon. Je remercie vivement Jean Moncelon d'avoir pris la peine de nous y guider. Je ne saurais trop suggérer la découverte et la fréquentation de son site, D'Orient et d'Occident, qu'il enrichit régulièrement. C'est lui qui a choisi les cinq passages extraits de textes ou d'articles de Louis Massignon qu'on lira ici, indicatifs des registres divers sur lesquels celui-ci a mené sa quête intérieure et conduit sa pensée. Ils sont tirés du volume Parole donnée. Il m'a semblé utile d'en évoquer le contenu par un intertitre, qui est de ma seule responsabilité. D.A.

La première édition de Parole donnée, parue en 1962 chez Julliard (dans la collection des « Lettres nouvelles » dirigée par Maurice Nadeau), était sous presse quand mourut Louis Massignon. Il avait approuvé l'agencement des textes retenus pour ce volume. Une deuxième édition au format de poche parut en 1970 dans la collection « 10 x 18 ». Les éditions du Seuil, enfin, ont réédité Parole donnée dans un format classique en 1983. C'est à cette édition, épuisée et non réimprimée à ce jour, que réfère la pagination indiquée pour les extraits que voici [1].

 

«

 

[Avec Lawrence d'Arabie]

Je passai toute la matinée avec Lawrence. La proclamation de la loi martiale devant la tour de David, par Allenby, dessaisissait la mission Sykes-Picot de toute action diplomatique dans la Ville sainte (convoitée pour Londres seul) ; Allenby menaça durement Picot de le faire arrêter s'il y contrevenait.

Lawrence resta près de moi, sa défaite était égale à la mienne, et même pire, et sa noblesse innée m'ouvrit alors son coeur ; chargé de faire croire au roi Hussein qu'on lui confierait la Ville sainte, Lawrence venait d'apprendre les tractations de Lord Balfour avec Lord Rothschild pour le Foyer juif. Son pays l'avait chargé de tromper son hôte, et Lawrence ressentait le sacrilège commis contre la parole donnée à un Arabe, comme je devais le ressentir à mon tour lors de Meïsseloun. Notre entrée dans la Ville sainte s'était faite sous le signe de la désécration. Lawrence était si choqué, qu'arrivant ensemble en retard au déjeuner organisé pour Allenby au Great High Quarter, près d'Aïn Karem (dans une école protestante visant la christianisation (sic) d'Israël : Allenby était plutôt antisioniste), et ayant une grande cour à traverser sous les yeux des officiers, je fis signe à Lawrence de rattacher sa patte d'épaule gauche : « Pensez-vous que j'aie pour ces gens la moindre considération ? » dit-il; et il fit, à ce moment-là, le geste d'ouvrir son pantalon pour uriner face à l'état-major ; c'était, sur un mode mineur, le geste de Sir Thomas More à la Tour de Londres ; mais sans sa gaieté.
Revenue le soir même à Gharbiyé, la mission diplomatique rentra le 14 s'installer à Jérusalem, tandis que Lawrence retournait auprès de Fayçal.

« L’entrée à Jérusalem avec Lawrence en 1917 » [1960],
Parole donnée, pp. 289-290.

 

[Mourir brûlé]

Il y a une libération de la tentation synéisaktiste [2] dans les larmes, lorsque la « continence du regard » les a préparées.

Car, aimer Dieu, et Il peut nous y obliger, à travers une créature, c'est si dur. Le curé d'Ars pleurait, à la place du pénitent confessé, ses larmes, en substitué. Aimer absolument cet être, ce n'est pas seulement désirer ce que Dieu a fixé effectivement qu'il deviendrait, et entrevoir qu'il le deviendra (sans se soucier du « quand », ni du « comment »), c'est réaliser, dès maintenant, livré à Dieu, à sa place, sans réserve, ce qui lui manque, et manquera peut-être toujours pour être un Saint, pour compléter l'unanimité ecclésiale : dans le mystère des Larmes de l'Immaculée Conception. Ces Larmes de l'intercession, pourtant toutes puissantes, ne la leur obtiendront-elles pas, au delà de l'éternité convenable ? Qui peut, ici-bas, dépasser ces Larmes, leur Voile solennel d'intercession ? L'Immaculée pleure, parce qu'elle sait, pour ceux qui ne savent pas, que la mort est le chaste secret de l'amour des Saints. Mutanabbî, le plus grand poète arabe, le disait : « Je me demande avec étonnement, comment celui-là saurait mourir, qui ne désire point ». Le mystique doit traverser la continence, sans s'y arrêter, afin de mourir brûlé.

« Mystique et continence en Islam » [1951],
Parole donnée, p. 280.

 

[La beauté qui rend jaloux les Anges]

L'Étranger qui m'a pris tel quel, au jour de Sa colère, inerte dans Sa main comme le gecko des sables, a bouleversé, petit à petit, tous mes réflexes acquis, toutes mes précautions, et mon respect humain. Par un renversement des valeurs, Il a transmué ma tranquillité relative de possédant en misère de pauvresse. Par un retournement « finaliste » des effets vers les causes, des intersignes vers les archétypes, tel que la plupart des hommes ne le réalisent qu'en mourant. Et cela m'est une excuse si je ne propose plus, ici, de chercher dans les biographies des mystiques un vocabulaire technique d'ersatz pour « entrer en présence » de Celui qu'aucun Nom a priori n'ose évoquer, ni « Toi », ni « Moi », ni « Lui », ni « Nous », et si je transcris simplement un cri, imparfait, certes, mais poignant, de Rûmî (quatrain n° 143), où le Désir divin, essentiel, insatiable et transfigurant, jaillit du tréfonds de notre adoration silencieuse et nue, la nuit.

« Celui-là, dont la beauté rendit jaloux les Anges, est venu au petit jour, et Il a regardé dans mon coeur ;
Il pleurait, et je pleurai jusqu'à la venue de l'aube, puis Il m'a demandé : “De nous deux, dis, qui est l'amant ?” ».

« Visitation de l’Étranger » [1955],
Parole donnée, p. 283.

 

[L'Épée terrible de l'Espérance]

Après tout, le seul Miracle auquel l'humanité aspire, c'est l'Ewigweibliches comme Goethe l'avait entrevu, mais dans le sens d'une Inviolable Virginité nous faisant naître à la Vie. C'est le plus ancien Miracle dans l'ordre de sa prédestination, et le plus récent dans l'ordre de sa révélation ; la Promotion Finale de la Femme, la Première « conception », sans tache, de ce sexe faible nous enlevant en haut, nous incendiant, à la fin, comme le Miroir caché d'Amaterasu-Omikami, au Feu du Buisson Ardent.

Offrande à l’amitié japonaise, ma nuit de pèlerin à Isé (précédant mon jour de jeûne mensuel pour la Justice) se trouva vécue et presque dansée liturgiquement, avec l’Épée terrible de l’Espérance, – par la solitude antique de ma pensée, submergée de timidité, comme celle de la Shirabyôshi, dans le récit de Lafcadio Hearn [3].

« Méditations d’un passant aux bois sacrés d’Isé » [1960],
Parole donnée, p. 420.

 

[Les Sept Dormants]

À l'orient du Caire, la falaise du Muqattam domine le grand cimetière du Qarâfa, de la coupole de l'Imâm Shâfi'î au Vieux Caire (Babylone d'Égypte), faisant face, par-delà le Nil, au désert des Pyramides, de Gîzé à Saqqarah (Memphis). Au flanc du Muqattam, s'ouvre la caverne du Maghawrî ; et là, au fronton de la mosquée sont inscrits les Versets (XVIII, v. 8-12) du Coran sur les Sept Dormants d'Éphèse, Ahl al-Kahf. C'est donc sous le signe de cette résurrection anticipée, pour quelques heures seulement de VII martyrs chrétiens, que se présente pour nous la visite de la Cité des Morts au Caire.(…)

Pour les Musulmans, les Ahl al-Kahf sont les annonciateurs mystérieux de la Résurrection des corps, au Dernier Jour ; et le Qarâfa est probablement le plus significatif de tous les cimetières en terre d'Islam : celui où les hommes, et surtout les femmes, ont évoqué avec le plus de foi, la mémoire de leurs morts, surtout la nuit du jeudi au vendredi (leïlet al-jum'a), surtout au clair de lune : la lune « soleil des morts », dont les phases suggèrent la résurrection pour les plus anciennes tribus Dinkas et Boschimanes.

»
« La Cité des Morts au Caire » [1958],
Parole donnée, p. 375.

 

 

[1] On trouve chez les bouquinistes en ligne de rares exemplaires de l'édition de poche (à des prix exorbitants si l'on songe à l'état de conservation d'un livre de poche datant de plus de trente-cinq ans…), d'encore plus rares exemplaires de l'édition du Seuil. La première édition, sauf bonne fortune dans les rayons d'un bouquiniste ou sur une table d'un marché aux livres, semble bel et bien « introuvable ».
[2] Pratique ascétique consistant à multiplier les occasions de désir charnel afin de s'entraîner à ne pas succomber à la tentation (note D.A.).
[3] Glimpses of Unfamiliar Japan, 1903, pp. 525-552. [Ce récit ne semble pas avoir été repris dans sa traduction française partielle : Le Japon inconnu (Esquisses psychologiques), traduit de l'anglais par Mme Léon Raynal, Albin Michel, s.d. (années 1920) ; d'où, sans doute, la référence de Louis Massignon à l'édition originale anglaise. D.A.]

La Cité des Morts, Le Caire,
d'après une gravure de Pascal Coste, du début du XXe siècle.

 

 

tabletteblanc
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici
Permalien

Vendredi 13 janvier 2006

06: 38

 

« D'Orient et d'Occident »

 

Jean Moncelon :
blanc
« Pour un Occidental, il ne peut y avoir d’initiation
à sa propre tradition spirituelle,
depuis longtemps inaccessible,
sans passer par une initiation à la spiritualité orientale. »

 

 

corbin_guenon_massignon
Henry Corbin (1903-1978), René Guénon (1886-1951), Louis Massignon (1883-1962). D.R.

 

Entretien avec Jean Moncelon
pour faire suite à la présentation de son livre :
Louis Massignon, le « cheikh admirable »
.

Docteur ès lettres avec une thèse consacrée à Louis Massignon, spécialiste de Novalis,
Jean Moncelon a effectué une partie de sa carrière au Proche-Orient. Aujourd'hui, directeur d'un des principaux établissements d'enseignement technique et professionnel du Grand Toulouse, il donne des conférences sur l’Islam ancien et contemporain ainsi que des cours sur les traditions initiatiques orientales et occidentales à L'Institut catholique de Toulouse.
Il a fondé et anime le site D'Orient et d'Occident.

 

Dominique Autié : Poursuivre aujourd’hui un travail de pontonnier entre Orient et Occident revêt-il un sens nouveau par rapport à l’époque où Massignon a lui-même œuvré à cette tâche ? (Pour m’en tenir à une image symbolique, y a-t-il dans le dialogue Orient-Occident auquel vous contribuez un « après 11-Septembre », comme il y a eu un « après Hiroshima » pour la conscience universelle ?)

Jean Moncelon : Louis Massignon s’est tenu toute sa vie, selon ses propres termes, « au terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Or, rien n’a vraiment changé depuis la disparition de l’orientaliste, en 1962. Même si le christianisme et l’islam ont fort évolué, ce « terrain de contact spirituel » existe toujours entre les croyants des deux religions. Il en va de même pour sa pratique du « décentrement mental », qui consiste à comprendre l’Autre tel qu’il se comprend lui-même. Elle a conservé toute sa pertinence. On pourrait même dire qu’elle est d’autant plus indispensable de nos jours qu’elle est devenue de moins en moins fréquente, sans doute parce qu’on ne prend même plus la peine de chercher à comprendre l’Autre. On se satisfait de stéréotypes.

Ce qui a changé, en revanche, c’est le monde, ce monde moderne qui s’exerce au « choc des civilisations » du simple fait que certaines d’entre elles paraissent lui résister. Sous cet aspect, s’il est quelque chose aussi qui demeure, à côté de la position de Louis Massignon, c’est bien le point de vue de René Guénon opposant, dès 1924, l’Occident moderne et l’Orient traditionnel. Pas plus que René Guénon, Louis Massignon n’a tenté de les réconcilier – il jugeait durement lui aussi l’Occident moderne – mais il a travaillé inlassablement à faire en sorte que l’Occident chrétien et l’Orient musulman puissent s’enrichir mutuellement, que les croyants des deux religions puissent se rencontrer, et même que leurs cultures en viennent à s’interpénétrer Selon cette perspective, lancer des ponts de l’Occident vers l’Orient et de l’Orient vers l’Occident garde toujours le même sens.

Pourtant, de même que le monde s’est transformé, les conditions du « travail de pontonnier », selon votre belle expression, se sont modifiées.

L’Occident chrétien n’existe plus, l’Occident est moderne ou post-moderne. De son côté l’Orient musulman est resté musulman, mais se trouve désormais partagé entre la modernité occidentale et sa propre tradition. Encore faut-il préciser ce que l’on entend par tradition. Si l’on parle des modes de vie, de la pratique cultuelle, des manifestations de la culture, on assiste effectivement à une sorte de tension entre monde moderne et monde traditionnel. Cela est vrai dans les pays musulmans, y compris les plus laïcs, comme la Turquie, mais surtout en Europe. Cette tension est même typique de l’Islam en Europe. Quant à la Tradition, au sens spirituel du terme, elle est immuable.

Pour en venir à votre seconde question, ce n’est pas le « 11-Septembre » qui a transformé les conditions du dialogue entre l’Orient et l’Occident. Cet épisode marque seulement une étape supplémentaire d’un affrontement de l’Orient et de l’Occident tel que le monde occidental l’a entretenu et continue de l’entretenir pour des motifs économiques et géostratégiques, avant même la question du modèle occidental (démocratie, droits de l’homme, etc.). C’est le conflit typique entre la modernité et la tradition, qui donne raison à René Guénon.

Non. Le fait le plus remarquable qui coïncide avec le « 11-Septembre » et qui bouleverse les rapports Orient/Occident, c’est l’existence désormais d’un Islam européen. C’est aujourd’hui que le rôle de précurseur de Louis Massignon prend une dimension prophétique. Les occasions manquées d’un dialogue oriental-occidental ont débouché sur le conflit de grande envergure que nous connaissons actuellement entre l’Occident moderne et l’Orient traditionnel. Une dernière occasion se présente : celle qui naît de la rencontre obligée, si l’on peut dire, entre une Europe qui n’est certes plus chrétienne, qui demeure moderne, et un Islam qui n’est plus oriental, au sens géographique du terme, mais européen, et qui n’en prétend pas moins demeurer fidèle à sa tradition.

On mentionnera l’initiative récente de ces jeunes musulmans européens dont l’ambition est de « réunir le patrimoine intellectuel de l’Islam en Europe » (Collectif Muhammad Hamidullah). L’occasion est donnée ainsi, une nouvelle fois, d’œuvrer à la rencontre entre l’Orient et l’Occident, quelque 30 ou 40 ans après les premières tentatives de Louis Massignon, de Henry Corbin ou de Najdm oud-Dine Bammate.

L’islam européen apparaît même la dernière chance de l’Europe, sauf à se résigner à ce « choc des civilisations » qu’elle ne pourra soutenir seule. C’est pourquoi elle devrait surmonter sa peur instinctive, s’appliquer à connaître l’Autre et accepter de se décentrer. Il lui faudrait avoir l’humilité de penser qu’elle peut s’enrichir de cette rencontre. Il faudrait, enfin, qu’elle veuille bien comprendre que lui fait défaut ce qui fait la force de toute civilisation et lui donne sa justification : sa relation avec l’esprit, d’où l’on tire la spiritualité.

J’imagine qu’au nom de la rencontre Orient/Occident telle qu’elle s’offre à nous, Occidentaux, Louis Massignon penserait aujourd’hui que le dernier carré de croyants chrétiens fait fausse route, en s’appuyant sur la peur de l’islam, de l’Orient en général, du plus grand nombre, qui est au final la peur du spirituel dans leur vie.

 

D.A. : Pensez-vous qu’il subsiste, dans une partie de l’Orient, assez de cohérence entre tradition et modes de vie (envisagés sous les perspectives aussi bien politique qu’économique et culturelle) pour que, face à une crise majeure, pour ainsi dire vitale – catastrophe écologique, effondrement de l’économie mondialiste, pandémie non maîtrisable par la science occidentale…), un ou plusieurs modèles orientaux puissent constituer pour l’Occident un recours efficace ?

J.M. : S’il a provoqué lui-même cette crise majeure, l’Occident devrait pouvoir être son propre recours. Certes, tout dépendra de la nature d’une telle crise. S’il s’agit d’une catastrophe écologique, ou d’une pandémie à l’échelle de la planète, les conséquences seront dramatiques aussi bien pour l’Occident que pour l’Orient – et il n’est pas impossible d’ailleurs qu’une telle catastrophe écologique vienne de pays orientaux. On pense à la Chine. Pour ce qui est d’un effondrement de l’économie mondialiste, il entraînera la faillite des économies locales aussi bien en Occident qu’en Orient. Les pays orientaux se trouveront les plus démunis, dès lors qu’ils se sont engagés, contre leur propre tradition [1], dans une voie qu’ils ne maîtrisent que de manière superficielle, malgré les apparences, spécialement en Asie du Sud-Est. De sorte que l’alternative se poserait de la manière suivante :

Ou bien ces apparences n’ont été que transitoires, comme le pensait René Guénon en 1948, et alors l’Orient traditionnel sera en mesure de constituer un recours pour l’Occident, ou bien, depuis 1948, elles se sont inscrites plus profondément qu’on l’imagine : ce qui ruinerait alors toutes chances pour l’Orient de revenir à ses propres modèles traditionnels et, par conséquent, d’être en mesure de les proposer à l’Occident. La Tradition elle-même n’est pas en cause. Il s’agit bien de modèles qui sont des modèles traditionnels et, de ce point de vue, strictement opposés au modèle occidental, à la mentalité moderne.

La question reviendrait à s’interroger sur ces modèles, sur la manière dont ils ont évolué depuis 1948. Autrement dit, est-ce dans le monde arabo-musulman ou en Extrême-Orient qu’ils se sont conservés ? D’une part, comme la Tradition elle-même, repliée et hors d’atteinte des influences du monde moderne, ils se sont maintenus de manière souterraine en Extrême-Orient, et d’autre part, ils sont étroitement liés, dans le monde arabo-musulman, à la dimension eschatologique de l’Islam. C’est, en fait, la seule certitude. Ce n’est pas sans raison qu’Eric Geoffroy, par exemple, évoquait dernièrement « l’attente messianique (en clair, celle de la venue du Mahdi) qui se propage de plus en plus en milieu musulman », « sa longue maturation dans les cercles soufis avant sa divulgation récente chez les autres musulmans [2] ». Pour répondre précisément à votre question, si des circonstances « apocalyptiques » se présentaient, ces modèles pour l’Europe sembleraient pouvoir venir de l’Orient musulman.

Par ailleurs, comme ils ne seraient pas immédiatement transposables, il faudrait considérer que ce serait à la faveur de leur proximité en Occident même que ce dernier parviendrait, en cas de catastrophe mondiale, à renouer avec sa propre tradition, qui deviendrait alors une tradition d’Orient et d’Occident. On en revient ici à l’importance d’un véritable dialogue entre Orient et Occident, entre christianisme et islam, aussi, au sens où Louis Massignon l’entendait, mais cette fois, entre l’Occident chrétien et l’Islam européen. Alors l’existence même de cet Islam européen qui semble si inquiétante pour nombre de nos concitoyens en France, et en Europe, apparaîtrait-elle comme providentielle.

Mais, ici, nous parlons bien sûr des conditions qui seraient celles de la fin d’un monde – et ce monde serait justement le monde moderne ou post-moderne, le monde occidental.

 

D.A. : Pour qui tente d’approcher au plus près la spiritualité de l’Orient, existe-t-il un passage obligé par ce que désigne, de façon générale, la notion d’initiation ?

J.M. : L’initiation suppose un maître et le rattachement à une tradition spirituelle.

On peut s’intéresser à la spiritualité orientale sans une initiation, au sens strict du terme. Il s’agira cependant d’une approche superficielle, qui est celle actuellement de beaucoup d’Occidentaux à la recherche d’une spiritualité qu’ils s’imaginent trouver en Orient, parce qu’ils n’ont plus confiance dans leur propre tradition spirituelle ou qu’ils l’ignorent simplement.

Il pourra s’agir d’une approche en sympathie, comme Goethe écrivant son Divan occidental-oriental, ou encore Nerval, dont le Voyage en Orient reste une œuvre exemplaire de cette manière d’approcher au plus près la spiritualité orientale. Mais elle supposait une initiation effective, que Nerval ne reçut pas, ou incomplètement, lors de son séjour au Liban, dans le djebel druze.

Pour ce qui est de l’initiation et de la spiritualité de l’Orient, nous avons tout de même la chance en France de pouvoir recourir au témoignage de trois hommes, à savoir Louis Massignon, le « dernier des orientalistes », Henry Corbin, le pèlerin venu d’Iran, et René Guénon, le témoin de la Tradition.

Du premier, nous connaissons les circonstances de son « initiation », en mai 1908, cette « Visitation de l’Étranger [3] » qui bouleversera son existence et qui le fera se tenir durant toute sa vie (avec Salmân Pâk) « au terrain de contact spirituel entre le christianisme et l’islam ». Henry Corbin, pour sa part, témoignera à maintes reprises de sa rencontre initiatique avec l’œuvre de Sohravardî. Quant à René Guénon, il sera « initié » à la Tradition par des maîtres extrême-orientaux, avant d’être rattaché à une organisation initiatique islamique (la tariqah shâdhilite).

D’un point de vue ésotérique, naturellement, seule l’initiation de René Guénon correspond à la définition que l’on devrait donner à ce mot. Il n’en reste pas moins que les exemples de Louis Massignon et de Henry Corbin (mais aussi de Marie-Madeleine Davy) montrent à l’évidence qu’on ne saurait approcher au plus près la spiritualité de l’Orient qu’en passant par une initiation, au sens large du terme. On pourra s’interroger ensuite sur la manière « régulière et habituelle » dont l’initiation est conférée ou se demander d’où vient que certains Occidentaux sont initiés, au sens large, qu’ils aient recherché ou non cette initiation, et pourquoi d’autres qui la désirent n’en trouvent pas l’occasion dans leur vie, ou pire se contentent d’une pseudo initiation. Mais c’est une autre question.

Quoi qu’il en soit, il faut ajouter, en mémoire de Henry Corbin, qu’en ce domaine de l’initiation, nous sommes à une époque où, pour un Occidental, il ne peut y avoir d’initiation à sa propre tradition spirituelle, depuis longtemps inaccessible, sans passer par une initiation à la spiritualité orientale. C’est ce qu’on pourrait appeler une initiation d’Orient et d’Occident.

 

 

[1] « Il ne faut pas oublier que tout ce qui est moderne, même en Orient, n’est en réalité rien d’autre que la marque d’un empiètement de la mentalité occidentale ; l’Orient véritable, le seul qui mérite vraiment ce nom, est et sera toujours l’orient traditionnel, quand bien même ses représentants en seraient réduits à n’être plus qu’une minorité, ce qui, encore aujourd’hui, est loin d’être le cas », René Guénon, Orient et Occident, Guy Trédaniel, 1999, p. 230.
[2] Eric « Younès » Geoffroy, « Retour du religieux », ou « retour du spirituel » ?, 9 février 2005, Oumma.com
[3] Louis Massignon, « Visitation de l’Étranger », Parole donnée, Le Seuil, 1983.

 

 

tabletteblanc

CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

Mercredi 11 janvier 2006

05: 23

 

Louis Massignon
Silhouette d'une âme
massignon_portrait
Voir la page de grand titre et le frontispice de La Passion de Hallâj

 

À propos de Christian Destremau et Jean Moncelon,
Louis Massignon, le « cheikh admirable », biographie,
Éditions Le Capucin, 2005. ISBN 2-913493-62-9 – 35 € [1].

 

Qui étudie l'islam n'a pas tardé à croiser sans cesse l'œuvre de Louis Massignon. Peut-être même, s'il a pu se les procurer, a-t-il ployé l'esprit sous le poids d'érudition des quatre énormes volumes de son Hallâj. Expérience salutaire s'il en est ! – que d'humilité hautaine nécessaire, sans nul doute, à celui qui tissa une étude de cette étoffe comme à celui qui s'y confronte. Et il semble bien, à lire la biographie que Jean Moncelon [2] et Christian Destremau lui ont consacrée il y a dix ans et qui reparaît aujourd'hui, que ce sentiment mêlé – l'humilité dans la hauteur (une sorte de souveraineté de l'âme, jusque dans ses faiblesses) – ne soit pas tout à fait un contresens à l'approche de cette vie.

moncelon_massignon

À dix-sept ans, sur la recommandation de son père, Louis est reçu par Huysmans, une rencontre qui aura, disent ses biographes, « une influence peut-être décisive sur son existence ». Dérouler la liste de ceux avec qui Massignon eut commerce spirituel, universitaire ou politique, donne le vertige : Claudel, Charles de Foucault, Mauriac, Gandhi, T.-E. Lawrence, Teilhard de Chardin, Jacques et Raïssa Maritain, les intellectuels qui fréquentent le cercle de Dieu vivant (le 5 mars 1944, il vient y écouter Bataille et prend part à la « discussions sur le péché » en présence de Jean Daniélou, Blanchot, Camus, Sartre, Klossowski, Leiris…) – la liste est loin d'être exhaustive. L'universitaire, spécialiste reconnu du monde musulman, se voit confier par le Quai d'Orsay des missions sensibles, dans une période où les habits officiels de la politique coloniale française craquent par toutes les coutures ; et c'est tout un versant passionnant de la carrière de Massignon que relatent Christian Destremau et Jean Moncelon. Il convient cependant de citer, sans coupe, la fin du chapitre que les auteurs consacrent aux relations entre Massignon et Lawrence :
Massignon, lui aussi, sert les intérêts de son pays. Lui aussi a transporté de l'or, a fait de la propagande en faveur de la France. Et c'est en définitive Massignon sur lequel l'accusation d'avoir confondu les genres pèse le plus : tandis que Lawrence abandonne définitivement les affaires arabes en 1921, avec l'impression d'avoir trahi Faysal et ses Bédouins, l'officier de renseignements qu'est Massignon en 1917-1918 poursuivra une carrière d'orientaliste au contact du monde arabe.
Cette contradiction, Massignon la ressentira en toute lucidité et il l'exprimera en une synthèse géniale et dense : « La personnalité définitive de chaque témoin, c'est, du dedans, sa vocation, du dehors, sa destinée ; elle s'exprime au-dedans par le vœu, elle s'imprime au-dehors par le serment […] La vraie, la seule histoire d'une personne humaine, c'est l'émergence graduelle de son vœu secret à travers sa vie publique ; en agissant, loin de le souiller, elle le purifie [3]. » Il ne nie pas, et c'est primordial pour le comprendre, qu'il peut y avoir affrontement entre la vocation intérieure d'une part, et ce qu'il appelle la « sommation » du milieu. Cet affrontement, c'est un « nœud d'angoisse » qui ne peut être résolu, à ses yeux, que par une prise de conscience du Sacré [4].

Il y a, toutefois, plus radical affrontement aux racines mêmes de ce cheminement. Dès ses premiers voyages, Massignon s'éprend de « la beauté des visages ». Cet homme qui se mariera, aura des enfants tout en se faisant ordonner prêtre, restera sa vie durant comme un stigmatisé de l'amour interdit. Les pages consacrées ici à la première conversion de Massignon – ce qu'il nommera lui-même la « Visitation de l'Étranger » – sont d'une grande intensité. Reste malgré tout une interrogration essentielle à laquelle Massignon lui-même n'a jamais clairement répondu, notent les auteurs : qui est l'Étranger ? Il ne l'a jamais nommé autrement, sauf dans une lettre du 8 décembre 1960 où il évoque, paraphrasant Rûmi : « Cet Inconnu dont le Visage de beauté rend jaloux les anges [5]. »

Il est évident que les auteurs ont détaché de l'œuvre foisonnante, avec un bonheur nourri tant d'éruditon que de respect fraternel, des éclats de textes qui ne laissent pas le lecteur intact. Telle cette presque ultime référence aux Nuages de Magellan, qui pose une dernière touche à l'impossible portrait :
Les Nuages de Magellan sont deux nébuleuses de l'hémisphère austral qui ont joué le rôle de l'étoile polaire dans le ciel boréal, avant l'invention de la boussole, permettant aux marins indiens, puis arabes, ainsi qu'aux chameliers de s'orienter au sud. Mais aussi, écrit Massignon, qui y consacre un article d'une densité extraordinaire [6], « des origines à la fin du Moyen Âge, ces Nuages […] ont éclairé la fuite vers le sud des races humaines les plus humiliées, négritos, pygmées, bushmen, australiens, fuégiens, échappant hors de la prise de la civilisation néolithique, refusant de former ses équipes de domestiques apprivoisés ». C'est ainsi que la sympathie de l'orientaliste s'est exercée une dernière fois en direction de ces peuples, des derniers nomades, qui font comprendre « combien la civilisation technique, depuis trois millénaires, a consommé la rupture de l'humanité "civilisée" d'avec les "racines du ciel" et les sources de la vie [7]. »

À peine ai-je silhouetté, par ce collage mal raccordé, la figure énigmatique de Louis Massignon. En cinq cents pages, les auteurs de cette magnifique biographie auront-ils eu le sentiment d'avoir fait plus qu'indiquer les contours d'une âme qui a passé sa vie terrestre à se chercher ?

 

[Dernier regard sur mes notes. J'ai épinglé ce proverbe arabe, que Massignon invoque :
Dieu sait voir ramper la fourmi noire, sur la pierre noire, dans la nuit noire.]

 

*

 

Cette chronique sera suivie d'un entretien avec Jean Moncelon et de la lecture de quelques passages du recueil posthume de Louis Massignon, Parole donnée, aujourd'hui introuvable.

 

[1] Première édition : Plon, 1994.
[2] On doit à Jean Moncelon le site D'Orient et d'Occident qui figure en tête des « liens connivents » ci-contre. On y trouvera notamment un riche ensemble d'informations et d'études en partie inédites sur Louis Massignon.
[3] Citation extraite du recueil de textes de Louis Massignon, Parole donnée, Julliard, 1962 ; nouvelle édition, Le Seuil, 1983, p. 182.
[4] C. Destremau, J. Moncelon, op. cit., p. 191.
[5] Ibid., p. 71.
[6] Reproduit dans Parole donnée, pp. 421-438.
[7] Op. cit., p. 492.

Louis Massignon, (1883-1962), d'après la photo d'Yvonne Chevalier figurant en frontispice de La Passion de Husayn Ibn Mansûr Hallâj, « Bibliothèque des idées », 4 volumes, Gallimard, 1975.

 

 

tabletteblanc
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

Samedi 13 novembre 2004

08: 46

 

La Passion de Hallâj

 

Kabir

 

J'ai reçu hier par la poste les quatre gros volumes de l'opus major de Louis Massignon [1]. On ne trouve plus depuis quelque temps l'intégralité de cette somme dans les librairies de neuf et les libraires qui font commerce de livres anciens, que je consulte sur Internet, ne disposaient pas d'un exemplaire de seconde main complet. À ma plus heureuse surprise, une librairie en ligne doit avoir accès à un stock résiduel qui lui permet d'offrir l'ensemble, à l'état neuf, au prix d'origine.

Al-Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj, le Cardeur des âmes (allusion au métier de son père), fut atrocement martyrisé à Bagdad en 309 de l'hégire (922 de notre ère) pour avoir proféré ces mots : Ana-l-haqq. C'est précisément l'un des objets des deux mille pages dont m'attend la lecture que de tenter une traduction éclairée du Ana-l-haqq de Hallâj. Dans le cadre étroit de cette chronique, nous nous rangerons au lapidaire Je suis la Vérité qui escamote un complexe et fulgurant cheminement par lequel c'est Dieu, l'Unique, en Hallâj, par Hallâj, qui parle ainsi – une parole qui, de la bouche du mystique, ne manqua pas d'être entendue comme un blasphème.

Un beau hasard achemine ces volumes jusqu'à moi le jour même des funérailles de Yasser Arafat. Me revient cette affirmation entendue, au début des années 1970, lors d'une brève tentative d'initiation à la méditation transcendantale restée sans suite : Maharishi Mahesh Yogi enseignait que, si seulement un locataire sur dix de la Planète se livrait à la méditation, la face du Monde en serait à jamais changée par l'impossibilité notamment pour toute violence d'accéder à une dimension collective.

Si ce n'est la méditation, du moins la quête attentive, modeste, têtue de quelques filons de l'âme enfouis dans le terreau des traditions d'Orient peut-elle, je veux le croire, esquisser une telle perspective. Ma peur de l'autre n'est pas sortie intacte de la lecture du Trésor des secrets de Nezamî de Gandjeh, des Récits d'un pèlerin russe et du Mémorial des Saints de Farid-ud-Din 'Attar. Je ne cite pas ces textes par forfanterie d'érudition, je prends date avec le visiteur de cette page pour de futures chroniques ; sans attendre, qu'il navigue à son gré, à son rythme, dans le site D'Orient et d'Occident, auquel je l'ai déjà renvoyé par deux fois dans les lignes qui précèdent : il y découvrira nombre de ceux qui ont tissé de précieux liens de l'âme avec l'autre, l'Étranger. Avec cet autre dont la tradition, aujourd'hui même – fût-ce à son insu – recèle peut-être le chiffre d'une langue désormais cryptée qui plonge notre temps dans l'effroi.

 

--------------

[1] Louis Massignon, La Passion de Hallâj, « Bibliothèque des Idées », 4 volumes, Gallimard, 1975. Cette édition est posthume. Elle restitue un corpus enrichi autour d'un texte central constitué par la thèse de doctorat ès lettres que Louis Massignon consacra à Hallâj. Celle-ci fut d'abord publiée en 1922 aux éditions Paul Geuthner, accompagnée la même année, chez le même éditeur, par une thèse complémentaire formée par un Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane ; ce dernier, bien que d'un abord particulièrement ardu, est un outil de référence dès que l'on tente de s'avancer dans les contrées, arides elles-mêmes, des mystiques de l'islam. L'Essai sur les origines du lexique… est disponible aux éditions du Cerf, dans une version assez méchamment reprintée en 1999 d'une édition antérieure.

Kabir, un autre mystique tisserand, au cœur de l'Inde du XVe siècle.

 

Permalien

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

mars 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML