blog dominique autie

 

Vendredi 26 janvier 2007

23: 59

Statuaire

 

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Les Christ du Dr Barbet

 

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[De face]

 

 

 

On sait que les tissus ne meurent que peu à peu après le dernier soupir ; pendant plus ou moins longtemps, les muscles et les nerfs réagissent encore aux excitations électriques et même mécaniques ; nous verrons que cela n'a pas été inutile. Somme toute, mes expériences ont porté, étant faites aussitôt après l'amputation du bras, sur des mains réellement vivantes, mis à part la circulation du sang [1].

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Durant l'entre-deux-guerres, Pierre Barbet (1884-1961) fut chirurgien à l'hôpital Saint-Joseph de Paris. Il est au nombre des médecins que les clichés photographiques pris du Suaire de Turin – par Secondo Pia en 1898, par le commandeur Enrie durant l'ostension de 1931 [figure 1] – ont, intimement, mis à la question. La plupart avaient (ont) la foi, ce que je tiens pour un point sans incidence sur leur légitimité, dans l'inachevable débat sur le Linge : qu'un scientifique (ce fut, en 1902, le cas de Delage) mette en avant son athéisme comme caution de sa bonne foi à défendre l'authenticité du Saint Suaire sonne comme une argutie un peu pitoyable. Toujours, les médecins m'ont paru les plus crédibles devant le cas clinique de l'homme du Suaire. C'est leur métier de l'être. En raison de la foi ardente dont il témoigne, Pierre Barbet n'est pas le moins attachant.

Les deux clichés, de face et de profil, qu'il reproduit dans le cahier iconographique de sa Passion de Jésus-Christ selon le chirurgien ont été réalisés dans les années 1930, dans les sous-sols de Saint-Joseph. En son temps, l'ouvrage obtint l'imprimatur et le nihil obstat. Sa treizième édition date de 2005. Elle est disponible au catalogue de l'éditeur religieux Médiaspaul.

Au bras qu'il venait d'amputer, Pierre Barbet suspendait un poids d'une quarantaine de kilos, non sans avoir rappelé, dans le récit qu'il rédige de l'expérience [2], la formule mathématique qui permet de calculer la décompositions d'un poids en deux forces symétriques obliques. L'enjeu était d'étayer la thèse selon laquelle les clous des mains n'avaient pas été plantés dans la paume, mais dans le poignet. L'angulation des bras comptait pour l'autre thèse que défendait Pierre Barbet, la mort par asphyxie. Dans les décennies qui suivirent, un médecin américain, Frederick T. Zugibe, a reprendra cette question, vérifiera la pertinence des calculs établis par Pierre Barbet. Au regard de la clinique, l'affaire paraît entendue de longue date. Pourtant, on y revient. On rejoue cette scène, sans relâche [figure 2].

La crucifiction du cadavre marque, dans le livre de Pierre Barbet, l'entrée en scène d'un autre protagoniste, lui aussi médecin, lui aussi croyant, mais également sculpteur : Charles Villandre. Barbet précise que son collègue et ami avait déjà modelé son crucifix, conforme aux données anatomiques fournies par le Suaire et vérifiées par les expériences de Pierre Barbet, quand tous deux se retrouvèrent dans les sous-sols de Saint-Joseph. Barbet cloue. Villandre cliche [figure 3].

On doit à Charles Villandre une médaille à l'effigie d'Anatole France, frappée dans ces mêmes années [figure 4]. Autant que son collègue, la physionomie de l'homme du Suaire le hante.

Il n'y avait ce jour-là que des cadavres de femmes et j'ai choisi la moins vilaine. Son poids léger ne me gênait pas : il ne s'agissait pas d'une épreuve de résistance, déjà faite sur des bras vivants, mais d'une simple vérification d'angulation [3]. Si la photographie de la crucifiée de Saint-Joseph est une chimère – le produit improbable du croisement de la foi et de la science –, rien ne singularise, au premier regard, le crucifix de Charles Villandre parmi l'imposante production sulpicienne de l'époque dont, aujourd'hui encore, le commerce reste prospère [figure 5]. Pas plus qu'il ne rivalise avec les grandes œuvres statuaires ou picturales de l'art occidental. Ni le sculpteur, ni l'anatomiste n'auront acquis de postérité dans leur discipline qui ne soit liée, directement ou indirectement, à l'homme du Suaire.

Sans doute existe-t-il une forme de folie de Dieu qui apparente ceux qu'elle frappe, plus qu'à des intégristes, aux fous littéraires. La photographie de son Golgotha underground me glace, Pierre Barbet me touche (pour ne pas dire qu'il me bouleverse) par la voie saisissante qu'emprunte sa foi, une modalité de l'âme qui appartient désormais au monde ancien. Le fou est en littérature – qui oserait l'exclure ? nier son droit à la différence ? –, et le Palais idéal du facteur Cheval, certains le défendent, est encore de l'art.

 

 

[1] Pierre Barbet, La Passion de Jésus-Christ selon le chirurgien, Apostolat des éditions/Éditions Paulines, 1965, p. 147. Première édition : Éditions Dillen & Cie, 1950. La pagination mentionnée ici dans les références (notes et légendes des illustrations) est celle de la huitième édition (décembre 1971).
[2] Pierre Barbet, ibid.
[3] Pierre Barbet, op. cit., p. 227.

 

 

Sur le Suaire de Turin,
découvrir les textes de la controverse de 1902 :
Cliquer ici.

 

Les autres pages de Statuaire :

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]
VII – Jane of Arc
VIII – L'Inconsolable
IX – Un ange

 

À suivre.

 

 

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Mardi 10 octobre 2006

06: 07

Statuaire

 

IX
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Un ange

 

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Zoom / Galerie

 

[Ne serai-je pas devenu Femme pendant la Nuit ?
Car voici que je suis allongée. Et que l'Ange pénètre
en ma Demeure – – avec Sa robe.]
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Dominique Rouche,
Hiulques Copules, XCVI, Gallimard, 1973.

 

 

L'écran de mon ordinateur l'a exilé de ma table de travail, sur laquelle il veillait, jadis. Un beau texte d'Olivier Bruley m'a fait songer à lui, soudain.

*

Je trouve cette définition du biscuit : porcelaine sans glaçure, cuite au demi-grand feu. Sa surface a l'apparence du marbre. On pense à Sèvres, à des pièces uniques, soustraites à tout commerce. La technique est toutefois utilisée pour des objets qui ne revendiquent pas le statut d'exception. On y recourut pour fabriquer des poupées, de plus ou moins lointains ancêtres du nain de jardin, des figurines funéraires. Elle semble porteuse de grâce efficiente – certains de ces objets tireraient leur pouvoir de la seule matière dans laquelle ils ont été faits de main d'homme.

*

L’ange n’est pas exactement vêtu de la robe. Celle-ci dérobe plutôt à l’étonnement la louche ambivalence du ventre inconcevable du visiteur. Mais elle n’est pas non plus objet de l’apparition. L’ange n’entre que vêtu de mon désir et de ma peur. Sa robe est mon désir d’être l’autre, devenu soutenable. À toucher les linges, le désir s’horripile. Désir exemplaire que celui des linges, qui mène si sûrement à l’annulation de ce qui se tient à distance de lui et le fascine [1].

*

Il a le mérite de porter avec lui son histoire. Je séjournais quelque part en France, un mois de juillet des années 1970, avec les enfants dont je m'occupais la nuit, durant l'année [2]. Une après-midi où nous étions de repos, S. – l'une des éducatrices spécialisées de l'institution – et moi nous promenions aux abords du village. Nous sommes, sans nous concerter, entrés dans le cimetière. Je suis tombé en arrêt devant une tombe fort ancienne, dont l'inscription était à peine lisible dans la pierre. Une tombe d'enfant, à l'abandon, sur le rebord de laquelle une figurine d'ange, à la vasque brisée, était juchée de guingois. Je me suis approché. J'en ai touché le grain, étonnamment fin malgré les salissures des intempéries sédimentées dans chaque pli du visage et de la robe.

À l'automne, ce fut mon anniversaire. Je trouvai ce soir-là, ayant pris mon service auprès des enfants, posé sur la table de la turne qui me servait de poste de vigie, un paquet contenant l'ange funéraire.

*

Yama mourut. Les dieux parlaient pour écarter Yama de [la pensée de] Yami. Quand ils l'interrogeaient, elle disait : « Il est mort aujourd'hui. » Ils dirent : « Tant qu'il en est ainsi, elle ne l'oublie pas. Créons la nuit. » En ce temps-là seul le jour existait, non la nuit. Les dieux créèrent la nuit. En conséquence de quoi il y eut un demain. Et elle l'oublia. C'est pourquoi on dit : les jours et les nuits font oublier le mal [3].

L'Ange : le jumeau solaire ? le mort non-né, dont nous sommes à jamais inconsolable, l'identique ou l'autre nous-même, comment savoir ? Dans le doute – c'est peut-être ce qu'indique l'expérience de l'Ange –, nous nous faisons Femme, s'il est homme comme nous, pour le séduire. Homme, si nous sommes femme.

[Ce mouvement serait celui d'une voie mystique vers l'autre, dont des rites plus humains auraient perpétué la forme sociale : À Sparte, celle qui a la charge de la jeune épouse lui rase la tête, lui met chaussures et vêtements masculins, puis l'étend sur le lit seule et sans lumière. Le mari vient la rejoindre à la dérobée (Plutarque, Lycurgue, 15) [4]]

*

Charles Malamoud redouble le récit, en cite d'affilée deux variantes. Celle que donne le Kāṭhaka-Saṃhitā vient d'abord, elle est plus ferme, dense, plus économe, donc plus saisissante : Seul le jour existait alors, non la nuit. Yami n'oubliait pas son frère mort. Si on lui demandait : « Yami, quand donc est mort ton frère ? », elle disait seulement : « Aujourd'hui même. » Les dieux dirent : « Il faut interrompre cela. Créons la nuit. » Et ils créèrent la nuit.

*

Du général en chef des armées angéliques au putto baroque, le déficit (ou l'excédent, selon la perspective qu'on adopte) tient à ce que la tragédie n'a plus épongé, pour le recycler, d'une angoisse de mort propre à Homo sapiens – ce goût de cadavre qui donne à l'ange baroque son sourire ambigu, et qui désormais nous ternit, nous essouffle.

Quel genre d'ange visite les hommes que nous sommes devenus ?

 

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[1] Mystique des linges.
[2] L'année suivante, ou la précédente, je ne saurais dire, de l'épisode d'Ali. Je le mentionne parce qu'il n'est peut-être pas indifférent que deux objets statuaires, qui n'ont pas quitté la proximité de mon corps évoluant dans les maisons qu'il habite, m'aient été donné de ce temps, de ces quatre années durant lesquelles j'ai veillé sur des enfants inadaptés, la nuit.
[3] Maitrāyaṇī-Saṃhitā I 5, 12. Cité par Charles Malamoud, Le Jumeau solaire, Le Seuil, 2002, p. 60.
[4] Cité par Marie Delcourt, Hermaphrodite – Mythes et rites de la bisexualité dans l'Antiquité classique, Presses universitaires de France, 1958, p. 7.

 

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]
VII – Jane of Arc
VIII – L'Inconsolable

 

À suivre.

 

 

Angelot, biscuit (?) ; art funéraire, XXe siècle.
Collection et cliché Dominique Autié.
En cul-de-lampe : Michel-Ange, chapelle Sixtine, 1509 (détail).

Le texte de Marie-Magdeleine Davy qui accompagne les quatorze clichés de la galerie Le silence de l'Ange est extrait des Cahiers de l'Hermétisme, volume L'Ange et l'Homme, Albin Michel, 1978, pp. 109 sq.

 

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Mardi 22 août 2006

06: 49

Statuaire

 

 

VIII
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L'Inconsolable

 

inconsolable

 

Zoom / Galerie

 

L’objet tient dans une sphère parfaite, du diamètre d’un ballon d’enfant. Il provient, me dit-on, de Java. Il figure un yogi en méditation, assis en tailleur, la tête enfouie dans les mains. On en sculpte de différentes tailles, en bois de l’île — peu pondéreux, d’une belle teinte aux reflets grenat —, d’autres en ébène dévolus à la main. A l’étal, il convient alors de faire choix de la pièce la plus confortablement ajustée à la paume afin que les doigts méditent sur la masse lisse les accidents parfaits de cette sphère céleste portative, à la façon d’un chapelet qui n’aurait que ce grain. Et l’être tout entier se loverait ainsi sur ce noyau de sérénité pure.

Je ne peux cependant esquiver tout à fait ce qui profondément m’a saisi dans la présence de l’objet, au point de presque m’identifier à lui dans l’instant. Le yogi javanais présente des dehors de guerrier, aux muscles puissamment fuselés, dont la courbe épouse celle d’un casque lisse comme une tête chauve, prolongé par un large rabat occipital. Mais cet homme en qui tout évoque la force, bandé sur lui-même comme un ressort, paraît reclus dans la plus irrémissible déploration, abîmé dans un absolu chagrin.

À la figure du prêtre-soldat s’exerçant à quelque technique de concentration avant le combat, s’est substituée — et pour moi seul sans doute — celle de l’Inconsolable, l’homme moulé sous son blindage d’anciennes douleurs, dans le plus pur isolement (et l’absence de toute aspérité sur la surface polie du malheur suggère que le dispositif de défense de cet être-là pourrait être dirigé en dedans, comme une peau de hérisson que l’on aurait retournée).

 

 

Ce texte figure dans
Le Bec dans l'eau, pp. 195-196.
© Éditions Phébus, 1998.

 

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]
VII – Jane of Arc

 

À suivre.

 

 

L'Inconsolable
Collection et cliché Dominique Autié.

 

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Jeudi 20 juillet 2006

07: 26

Statuaire

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VII
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Jane of Arc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[Ce texte a paru en 1995
dans Langes de la passion,
© Éditions L'Éther Vague/ Patrice Thierry.]

 

 

À l'exception des travaux cliniques de Gaëtan de Clérambault – et de ses étonnantes recherches personnelles sur le drapé –, ce qu'enseigne volontiers, à propos du fétichisme, la psychopathologie ne laisse d'apparaître décevant. Si l'on considère, par ailleurs, l'absence d'exploitation de ce thème pour lui-même dans la production pornographique internationale, on ne peut que s'interroger sur les raisons d'un diagnostic à ce point expéditif, d'une part, et d'un tel déni, de l'autre. La littérature officielle, pas plus que les arts académiques, ne rompt le silence. Seuls quelques peintres contemporains, œuvrant en marge des écoles, se sont risqués à mettre en scène, plus ou moins explicitement, quelques-uns des objets de prédilection du fétichiste : cuirs et linges intimes, chez Jean-Marie Poumeyrol, dont l'abandon dans des intérieurs déserts et délabrés suggère que l'amour s'y est peut-être consommé jusqu'au crime ; luxe de lingerie synthétique, peinte dans le moindre détail de sa trame, selon les techniques de l'hyperréalisme américain, par John Kacere. Chez le photographe Jeanloup Sieff, la passion des étoffes et des voiles secrets se devine plus qu'elle ne s'affiche. Son œuvre propose à l'observateur fétichiste le seuil du raffinement, en-deçà duquel l'imaginaire ne saurait trouver son compte.

Le cinéma classique – qui, par nature, plus irrémédiablement que les arts plastiques méconnaît la métaphore et s'en tient à l'image – a toutefois produit du fétichisme, dans L'Empire des sens d'Oshima Nagisa, un bref, irréprochable tableau, quasi nosographique : l'homme voyage seul, en train, s'éloigne de celle pour qui il brûle d'une dévorante passion ; il quitte soudain sa place pour aller s'enivrer en catimini de la soie de son kimono de la veille, qu'il lui a ravi. (Si les avions ne tombent pas plus souvent du ciel, c'est qu'il y a toujours, parmi les trois cents hommes d'affaires serrés dans la carlingue d'un Airbus, un passager au moins qui se trouve protégé – et protège, à leur insu, les deux cent quatre-vingt-dix-neuf autres ainsi que l'équipage : celui-là emporte, caché parmi ses chemises, dans la poche à soufflets de son attaché-case, un bas ou une petite culotte portés par la femme aimée.)

La timidité de l'art, autant que l'impasse analytique, contribue à fixer l'image, simpliste jusqu'à la caricature, d'une perversion sexuelle quand le clinicien et le peintre se devaient, hors de tout jugement moral, de rendre sensible les qualités propres d'un dispositif sensoriel exacerbé : car le fétichiste est, avant toute autre considération, celui chez qui, par excellence, le regard, le nez, le palais et la peau communiquent ; il n'est pas jusqu'au crissement du cuir ou du nylon qui ne circule, comme un influx, dans l'esprit aux abois de l'amateur ardent. De sorte qu'il s'agirait de considérer, plus que les ressorts d'un comportement, les présuppositions – certes, pour une large part inconscientes chez le sujet concerné – d'une esthétique. Le thérapeute, dans la plupart des cas, y aurait sans nul doute perdu un patient ; mais, avec lui, l'art aurait recruté l'un des ses adeptes les plus attentifs.

En effet, la moindre exagération des études de psychopathologie sexuelle n'est pas d'avoir vu, dans l'effort du fétichiste vers son objet, une monomanie. II n'y a pas plus lent, ni contourné souvent, que son cheminement. Sa démarche revêt les exigences d'un rite dont il serait, pour en avoir conçu les règles à son strict usage, le seul initié. On l'imagine ordinairement stupide dans le plaisir. Son extase, lorsqu'il y accède, est le fruit composite d'une connivence, d'une intelligence avec l'ordre des choses. Il tendra, si faire se peut, à compromettre son prochain dans sa quête. Son idéal répugne à la clandestinité dans laquelle on le cantonne : il rêve de complices. Quand il ne subit pas en victime la réputation que lui taille la science, il n'est pas plus insociable que l'esthète. On découvrira quelque chose de l'aménité du mécène chez les plus conséquents.

Car cet effort inlassable d'exhaussement de l'objet le plus ordinaire (pièce de lingerie, bottine, brimborion) au rang de relique emprunte à la création plastique, à l'écriture elle-même sous bien des rapports – à moins que ce ne soit l'inverse –, leurs plus fondamentaux ressorts. Outre que le fétichiste voit (flaire, palpe, entend) la chose autre qu'elle n'est aux yeux du profane, il la traite en expert sourcilleux, en collectionneur jaloux de son authenticité. Il l'interroge avant de la contempler, il la déchiffre, il la nomme. Quand on cite à charge et retient comme surcroît de preuve de son dérèglement qu'il exige d'un vêtement que l'être aimé (même si celui-ci n'est qu'un anonyme chimérique) l'ait porté, on lui conteste l'incontestable : c'est dans la trace d'un parfum, le goût d'un sel minéral déposé à l'échancrure du tissu, la vapeur d'une tache, qu'un acte créateur s'est joué à sa seule attention. La non-reconnaissance de telles œuvres par le commun est le calvaire du fétichiste.

Se peut-il, dès lors, que l'imaginaire forclos ne tente quelque coup de force, ne fasse main basse sur l'un de ces insignes d'apparat exposés à la vénération générale par une société qui conspue la secrète intimité des siens ? Et le premier d'entre eux, avec quoi elle pavoise ses édifices, dont la hampe fièrement empoignée fait office de virilité à ses vieillards, n'est pas l'objet d'un culte si différent de celui que perpétue le spécialiste à l'endroit de ses petits fétiches. Qu'une femme, exceptionnellement, soit l'ordonnatrice de cette ostension, voici que le drapeau brandi pour l'édification patriotique de la multitude devient, pour un seul, l'ultime parure à subtiliser, à détourner de la lessive publique.

Je tins longtemps ma ferveur – inspirée par une série de rêves récurrents – à l'égard de la sainte belliqueuse, androgyne et anglophobe pour une toquade de l'inconscient, qu'aurait encouragée mon goût immodéré pour le kitsch saint-sulpicien. La première de ces visitations nocturnes me la découvrit, sur le seuil d'un refuge de haute montagne où je parvenais, égaré, comme une sorte de bonne étoile indiquant le terme de mes épreuves : une Lady Liberty des Grandes Jorasses ne manifestant qu'une bienveillante neutralité, une attention flottante au matelot des glaces qui lui parvenait à l'improviste, par la fantaisie d'un songe sans texture. Peu après, j'achetai aux puces une statue en métal ordinaire imité du bronze la représentant. II manquait l'épée, qui s'était dessoudée de la main droite où subsistait l'orifice prévu pour son logement. Je glissai dans ce dernier, calé avec un peu de papier mâché, la lame d'un ancien scalpel qui finissait de rouiller dans le désordre d'un des tiroirs de mon bureau. Je déposai l'effigie, haute d'une qurantaine de centimètres, sur le dessus de la bibliothèque à la tête de mon lit. De sorte que je me plais, aujourd'hui encore, à considérer de temps à autre le risque encouru par moi, dans mon sommeil, si l'arme rapportée venait à glisser du chas trop large dans lequel un simple coin de matière biodégradable la retient.

Pourtant, bien que très espacée, la répétition de rêves sans autre relief que sa présence finit par me convaincre que mon égérie me tenait par d'autres motifs que le seul plaisir narquois éprouvé à ce casting onirique mené à rebours, croyais-je alors, de mes penchants les plus marqués. Certains traits profonds de la figure m'apparurent : de même, par exemple, qu'à la froide rigidité de l'armure répondait l'oriflamme, un principe humide semblait s'opposer, aux abords de l'amazone martyre, à la torréfaction du bûcher.

II ne fit bientôt plus de doute que je n'accédais à elle qu'invité à mettre mon nez dans les dessous d'une allégorie, d'un mythe originaire.

De ses rendez-vous manqués avec l'art et, d'encore plus large façon, avec tous ceux qui s'occupent d'expliquer et d'ordonner le monde, l'adepte que voici des transsubstantiations profanes s'est fait une raison de la clandestinité. Et ce sera, pour clore le plus vicieux des cercles, de celle-ci que le moraliste et le clinicien tireront argument pour finir d'étayer sa déviance. Il me vient que c'est peut-être pour répondre à cette malversation par une riposte équivalente que mon imagination s'est plu à investir, pour en dévoyer l'emblème à son profit, la figure la plus voyante que se partagent l'Histoire de France et le christianisme : tandis que s'ourle au vent du rêve le gonfalon de Jane, corsetée dans le jaseran, je jubile à la pensée d'impondérables dentelles sous l'acier trempé.

 

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali
VI – Vierge navrée
[Nostre Dame de Grasse]

 

À suivre.

 

 

Jeanne d'Arc, statuette en métal (fer ? fonte ?), hauteur : 48 cm ;
art sulpicien tardif, ca. première moitié du XX° siècle.
Collection et cliché Dominique Autié.

Lire la chronique Du péril, par la littérature ou Jeanne m'a pas tuer consacrée à cette statuette (cliquer ici).

 

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Permalien

Vendredi 30 juin 2006

07: 32

Statuaire

 

 

VI
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Vierge navrée
statuaire gothique
[ Nostre Dame de Grasse – Les Augustins de Toulouse ]

 

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Pour découvrir cette statue de la Vierge à l'Enfant
sur le site du musée des Augustins de Toulouse, cliquez ici.


Pour découvrir le dossier consacré à cette œuvre sur ce même site, cliquez ici.

 

 

Je souffre [en réalité, c'est tout le contraire – souffrir est, ici, une figure de style, une concession inaugurale et provisoire] d'une relation particulièrement non instruite à tout ce qui est exposé dans les musées. Pour le dire autrement : je manque d'éducation en présence d'une œuvre d'art. Devant un Picasso, je mets mes doigts dans mon nez, croyant me gratter l'oreille. Sans doute en va-t-il de même pour la littérature, mais cela jure moins. Et certains lecteurs attentifs, à qui je sais gré, ont pointé mon inadvertance dès que je me mêle d'évoquer mes goûts en matière de musique.

L'unique fois où, il y a une vingtaine d'années, je l'ai visitée, la petite Vierge à l'Enfant des Augustins a provoqué en moi un léger trouble physique. Je n'avais eu qu'à changer de trottoir : les fenêtres de mon bureau d'éditeur, rue des Arts, donnaient sur celles du musée. De sorte que pendant dix-neuf ans, addictif en diable comme je le suis, j'aurais pu profiter presque chaque jour d'une pause entre deux rendez-vous avec des auteurs pour accroître et perpétuer mon plaisir. Comme pour la corrida, l'opéra et le jeu d'échecs, j'eus le cran de m'interdire de Nostre Dame de Grasse, ainsi que certains joueurs se font volontairement refuser l'accès aux abords du tapis vert. [Comme je l'écrivais ces jours-ci, hors de ces pages, à propos de tout autre chose, je suis une sorte de G.I. ou de marine – en cette occurrence, comme en d'autres, un G.I. de l'abstinence –, j'ai mon Viêt Nam intérieur, je suis un miraculé.]

Je l'ai connue en noir et blanc, dans une étude savante aux clichés exécrables [1]. Au début des années 1980, elle ne bénéficiait que d'une muséographie rudimentaire, telle qu'elle était encore de mise. Elle accusait son grand âge – son demi-millénaire. Restaurée, scénographiée selon les codes en vigueur, sous un éclairage ajusté, je suppose, avec bien plus de sophistication que n'en avait requis Jean Dieuzaide lui-même, quand il la portraitura. Son repeint d'aujourd'hui ne me la rend pas plus désirable – je suis ainsi, je ne saurais m'en excuser.

On a beaucoup écrit sur cette disjonction des postures de la femme et de l'enfant, pour n'en rien dire. Les historiens de l'art de grande instance et de cassation ne sont pas payés pour risquer un orteil hors du champ strictement borné de leurs compétences, moins encore pour mettre en cause ce qu'indique le supposé cartel qu'aurait lui-même posé tout artiste contre le socle ou le cadre de son œuvre. Ceci est une Vierge à l'Enfant, indique le registre d'inventaire. C'est dans ce contexte convenu et convenable que nous sera asséné tout nouveau sous-titrage.

Si, à peine entrevue, Nostre Dame de Grasse a transgressé le respect qu'a toujours forcé en moi la figure mariale, c'est que cette statue de la Vierge à l'Enfant est la moins investie de sens religieux que je connaisse. En cela, je la qualifierais volontiers de pré-sulpicienne, ou relevant, pour mieux dire, d'un style sulpicien ancien : la fascination qu'exercent sur moi les Mater Dolorosa et les Christ au myocarde piqué d'églantines, indigestes, congestionnés, décadents – qui sont à l'histoire de l'art occidental ce que les bonbons de l'entracte sont au cinéma – emprunte cette même stratégie. Celle-ci consiste en un défaut – plus qu'un retrait – du religieux dans des circonstances où sa présence active, son ferment, s'imposeraient. Une sorte d'infirmité. [On sait que certaines difformités, comme le nanisme, la claudication, un pied bot, peuvent faire l'objet d'une attirance sexuelle chez certains individus que, dans la cosmogonie qu'elle a tenté de me léguer, ma mère qualifiait de détraqués.]

Il est une autre explication possible.

Au propos de Gabriel, cette bouche n'a acquiescé que du bout des lèvres. Nous sommes en terre cathare – cette absence d'empathie (un presque dégoût) pour la chair de son enfant le rappelle ; et calviniste – ces lèvres étroitement mesurées l'anticipent. La petite vierge occitane en paraît navrée. Tout comme je le déplore, depuis un quart de siècle que j'y réside.

 

 

I – Femme khmère
II – Vierges romanes
III – La Vénus de Sireuil
IV – La petite danseuse de l'Indus
V – Le masque d'Ali

 

À suivre.

 

 

[1] Marguerite de Bévotte, La « Nostre Dame de Grasse » du musée des Augustins de Toulouse et le rayonnement de son art dans les régions voisines à la fin de l'ère gothique, Imprimerie P. Carrère, Rodez, 1982.

Nostre Dame de Grasse, pierre et polychromie, ca. seconde moitié du XV° siècle, musée des Augustins, Toulouse.
D'après cliché du musée des Augustins.

 

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Dominique Autié
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Dominique Autié
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