blog dominique autie

 

Dimanche 16 avril 2006

08: 59

 

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Le Saint Suaire de Turin

LA CONTROVERSE DE PARIS (1902)

 

Édition en ligne de l'intégralité des communications
publiées dans La Revue scientifique
au printemps 1902


Textes retrouvés et édités par Dominique Autié

 

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Les mains de l'homme du Suaire

 

 

À la mémoire de Jean Dieuzaide.

 

Avec les empreintes négatives de mains mutilées de la grotte de Gargas, dans les Pyrénées françaises, le Linceul conservé à Turin [1] compte parmi les quelques signes légués d'un passé plus ou moins proche sur lesquels notre intelligence du monde vient buter. Le Linge et les mains malmenées de Gargas partagent un statut d'icônes corporelles qui, par leur appartenance même à la nature humaine de ceux qui tentent de les déchiffrer, fascinent autant qu'elles brouillent notre regard : la tragédie que constitue l'échec de la science dans ses approches des unes comme de l'autre tient à l'impossibité d'objectiver tout à fait ma main, mon corps, de les mettre à distance suffisante pour les autopsier moi-même – et pathétique est le refus du scientifique d'envisager un seul instant que son propre corps, sa propre main recèlent une part incontournable de l'énigme qu'il lorgne à travers la lentille de son microscope électronique.

En suggérant que la main aux phalanges lacunaires et le corps qu'assurément a enveloppé le linge conservé à Turin sont ainsi vivants, je n'ai pas le sentiment de faire un pas de trop. C'est, tout au contraire, la seule justification plausible aux bégaiements pitoyables des sciences exactes devant l'énigme du Linge.

C'est entre le 25 et le 28 mai 1898 qu'un avocat turinois, Secondo Pia, réalise les premiers clichés photographiques du Linge. Dans la nuit de son laboratoire, il constate, stupéfait, que la plaque négative porte, en « positif », l'image parfaitement lisible d'un corps ; cette image, qu'on distingue sur l'objet photographié – une vaste macule aux contours incertains –, a donc toutes les propriétés d'un négatif photographique [2]. Or, dans les quatre années qui vont suivre, l'essentiel sera dit de ce qu'il est possible de dire et d'écrire sur les interrogations que pose cette découverte. Les pages retrouvées, presque par hasard, que je publie ici, sont saisissantes pour cela : en 1902, quelques autorités s'écharpent dans une revue de vulgarisation scientifique, à la suite d'une communication faite à l'Académie des sciences par le Pr Yves Delage, zoologiste respecté et connu pour son agnosticisme. Il y fait la promotion d'un livre qui vient de paraître, dont l'auteur est l'un de ses collaborateurs ; dans l'ouvrage de Paul Vignon, toutes les conséquences de l'image révélée dans les bains de Pia sont d'ores et déjà entrevues, décrites, discutées. Et cela rend fou de colère les libres-penseurs.

Dans le siècle qui va suivre, la science ne fera que rendre l'énigme plus tenace, en confirmant par chacune de ses investigations nouvelles deux points essentiels, sur lesquels repose la singularité du Linge : l'image dont il est le support n'est pas faite de main d'homme (elle est acheiropoiète) ; et, surtout, aucune méthode, aucun process disponible dans notre panoplie technologique ne permettent, à ce jour, de reproduire cette image en la dotant de toutes les propriétés dûment constatées qui sont les siennes : de sorte que, si le linge conservé à Turin est un faux, c'est un faux d'exception puisque la première caractéristique d'un faux est d'être trahi par son procédé, inapte à produire un original parfait, donc confondant. Dire que le Saint Suaire est un faux est donc dénué de sens et de toute portée : jusqu'à présent, les expertises scientifiques ont, tout au contraire, démontré le caractère hautement original de l'objet et de l'empreinte qu'il supporte ; la singulière originalité du linceul – son improbabilité même – justifie seule que le dossier ne soit pas, aujourd'hui, refermé en dépit d'épisodes qu'on eût voulus définitifs, telle l'expertise péremptoire au carbone 14, dont les résultats furent rendus publics le 13 octobre 1988.

Les pages dont je propose aujourd'hui l'édition en ligne sont peu citées. Et pour cause : n'avoir pas mentionné ses travaux visionnaires dans sa bibliographie reste le principal grief qu'un scientifique de 2006 puisse adresser à un confrère de 1902. La fraîcheur du débat, à sa source, rend pesant un siècle de colloques, de symposiums et les milliers de volumes qu'ils nourrirent. J'ai mis la main, il y a quelques mois, sur une série de volumes des années 1900 de la Revue scientifique et j'y ai découvert, ébahi, les communications dont je reproduis et commente le texte intégral. Quelques années plus tôt, leur lecture m'aurait peut-être découragé de noyer ma voix dans le brouhaha qui entoure le Linge et son mystère [3].

Un livre achevé me donne quitus. Je me méfie de l'homme d'un seul sujet, d'un seul livre, de l'obsession monothématique. Rouvrir le dossier du Suaire ne va pas, cependant, sans émotion. Au point que je rajoute ici un double post-scriptum à mon manuscrit de l'époque, que m'inspire la lecture de ce que j'appelle ici – parce qu'elle me semble aussi essentielle que celle de Valladolid – la controverse de Paris :

– Le Linge est bien un objet anachronique – pire, à contretemps –, qui nargue notre sens de la chronologie, d'un temps linéaire qui fonde notre foi dans un possible progrès, scientifique, économique, intellectuel et moral. D'où ce constat déroutant : plus nous avançons dans la question du Linge, moins nous disposons à son propos d'un savoir à notre convenance.

– Enfin (ce fut toujours le point d'ancrage de mon propos), les protagonistes de 1902 disputent d'une image de l'homme, inattendue, scandaleuse, surnuméraire. Cette image, c'est la technique photographique qui nous la tend. Un homme, un photographe, a rappelé sur plusieurs décennies du siècle passé cette évidence et cette dette : j'aurais eu, depuis ma venue à Toulouse à la fin des années 1970, toutes les opportunités souhaitables de me rapprocher de Jean Dieuzaide et de nouer avec lui le seul bel entretien qui vaille, sans doute, à propos du Linge. C'est l'un de mes plus vifs regrets.

 

 

[1] On voudra bien m'accorder un usage flottant de la capitale initiale pour tout ce qui concerne le Linge et celui dont il a enveloppé le corps, quelles qu'en soient les circonstances – que nous ne connaîtrons sans doute jamais avec la certitude que requiert l'esprit scientifique occidental. Ma méditation devant l'image du Linge oscille ainsi, depuis plus de trente ans, entre fascination, recueillement et piété. L'absence et la présence ponctuelles de mes majuscules alternent, comme la nuit et le jour, comme plaisir et souffrance.
[2] Peter Geimer, « L'autorité de la photographie – Révélations d'un suaire », Études photographiques, n° 6, mai 1999. Consultable en ligne sur le site de la revue. Il s'agit, à ma connaissance, d'une des rares contributions de qualité publiées en langue française ces dernières années à propos du Saint Suaire. On la lira avec profit en complément du dossier que je présente ici. L'auteur y analyse la démarche de Paul Vignon et l'éclaire du contexte épistémologique qui donnait son statut au cliché photographique à la jointure entre le XIX° et le XX° siècle.
[3] Dominique Autié, Toutes les larmes du corps – Devant le Linceul de Turin, Le Rocher, 1998.

 

Lire la présentation des protagonistes de la controverse
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Lire la présentation du livre de Paul Vignon
à l'origine de la controverse de 1902

 

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doigt_tendu………… du dossier La controverse de Paris………………………

 

 

 

La préparation de ce dossier a requis un véritable travail éditorial. Même si les textes de La Revue scientifique sont dans le domaine public, nous remercions les personnes qui les reproduiront et feront état de cette controverse à partir des pages de ce blog de bien vouloir mentionner leur source ; dans le cas d'une publication en ligne, merci de poser un lien vers la page d'ouverture de ce dossier en utilisant l'url de ladite page :

http://blog-dominique.autie.intexte.net/blogs/index.php/2006/04/16/
saint_suaire_de_turin_la_controverse_de_1902

(cliquez ci-dessus puis copiez/collez d'un seul tenant l'url qui s'affiche dans la fenêtre supérieure de votre navigateur.)

Par avance, merci. – Dominique Autié.

© Le blog de Dominique Autié, 2006.

 

Vendredi 28 octobre 2005

07: 28

 

Les linges auratiques

De l'Image sur le Linge, à Turin

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Texte lu au Centre Thomas More (couvent dominicain Ste-Marie-de-la-Tourette – L’Arbresle)
dans le cadre du colloque des 26 et 27 avril 1997 :

Stigmates, théopathies : « Blessures exquises » – Miracles, pathologies ou impostures ?

 

 

Mais seul un détour interminable a permis d’accéder
à l’instant où, visiblement, les contraires paraissent liés,
où l’horreur religieuse, donnée, nous le savions, dans le sacrifice,
se lie à l’abîme de l’érotisme,
aux derniers sanglots que seul l’érotisme illumine.

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Georges Bataille, Les Larmes d’Éros,
éditions J.-J. Pauvert, 1961, p. 239.

 

Méditant avec vous sur les implications pour ainsi dire plastiques de l’expérience mystique, comment éluder ce qui ne laisse d’offrir le modèle de référence à l’esprit comme au corps du novice et l’accompagnera tout au long de son cheminement : l’objet inqualifiable qui offre, d’un seul tenant, une première lecture de ce qui survient aux membres, au visage, au ventre parfois des stigmatisés ? Il nous fallait, à quelque moment, nous retrouver devant l’Image et je prends le risque de nous y transporter, d’enjamber la clôture que dressent dans une égale opacité, entre nos regards et le Linge, l’embarras canonique à l’endroit des reliques et la réserve pusillanime des académies. J’userai de cette latitude, que les sciences constituées autant que l’Église abandonnent à leurs ressortissants, de n’être plus couverts par leur autorité de tutelle dès qu’ils s’avancent à la rencontre de cet objet. L’écrivain partagera donc ici le risque du scientifique et celui du croyant, qui consiste à se retrouver seul devant l’Image quels que soient le nombre, la qualité et le mobile intime de ceux qu’une telle ostension saura retenir.

Vous m’accorderez de le faire en m’inspirant librement de la Méthode de méditation proposée par Georges Bataille [1]. Je retrouve d’ailleurs, d’emblée, le principe d’inversion que propose l’auteur de la Somme athéologique dans l’un des caractères les plus saisissants de l’Image, mis au jour il y a exactement un siècle, à savoir que celle-ci se présente comme un négatif. Ainsi que Bataille revint lui-même sans cesse devant les clichés du supplice des Cent morceaux, ma propre fréquentation du monde exige le recours lancinant au négatif photographique réalisé pour la première fois en 1898 par Secondo Pia.

Je n’ai pu m’abstenir de ce rapprochement, pas plus que des fruits d’une coïncidence qui me fit engager la rédaction de ce texte au moment même où l’on inaugurait l’étonnante exposition consacrée à « L’empreinte » au Centre Georges Pompidou [2]. Le catalogue publié à cette occasion [3], qui ne manque pas d’interroger l’Image qui nous requiert, fournit à ma méditation un précieux matériau, d’origine variée, nouveau pour une large part dans ma pratique du Linge.

Enfin, je ne saurais mettre entre parenthèses une immémoriale fascination qui est mienne des tissus empreints, des étoffes marquées par l’usage, un apprentissage du monde qui a été médiatisé — et l’est encore — par les linges auratiques [4] (j’emprunte ce mot à Georges Didi-Huberman dans l’essai d’une rare densité qu’il consacre à l’empreinte, en introduction au catalogue de l’exposition [5]; la notion d’aura réfère ici aux travaux de Walter Benjamin sur le statut de l’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée [6]).

Les linges auratiques qui, bien avant que je n’eus vent de l’Image sur le Linge à Turin, m’ont acheminé dès l’enfance vers le désir et la connaissance, partagent avec le Linge de troublantes affinités : les draps de la lessive mis à l’étendage dans le jardin familial, entre lesquels ils m’était interdit de jouer — ma mère, venant les dépendre, y repérait toujours la trace safranée d’un insecte, de grains de pollen, la biffure d’une feuille haute en bordure du potager venue frôler la lisière du drap ; à la candeur obsessionnelle qui attisait l’unique souffrance de la lavandière répondait toujours quelque minuscule souillure — de sorte que tout linge originaire, inexorablement, fut singularisé par l’écriture des taches, que le tissu semblait avoir pour première fonction d’exhausser, d’ostendre. Et je ne suis pas loin de croire qu’une association primordiale entre les signes laissés sur le linge domestique par les puissances contraires du malin — prétexte aux rituelles imprécations maternelles — et mes premiers gribouillages, puis mes calligraphies sur la page blanche, a très tôt répondu de ma propension à ne ressentir le poids et la texture du monde que pour autant qu’un tracé langagier, dont je m’assure si peu que ce soit la maîtrise, en atteste l’empreinte sur la surface sensible de mon existence. Et, maniant bientôt le crayon de couleur puis la Sergent-major à d’autres fins que les seuls exercices prescrits par mes pédagogues, j’éprouvai ce sentiment, tenace encore, que le scripteur que j’étais — aujourd’hui l’écrivain — avait pour seul et délectable lot de faire des saletés.

J’évoquerai encore cette grand-mère qui m’accordait les chutes du coupon dans lequel elle bâtissait ses robes : aux effiloches, aux chamarrures du tissu, à sa trame, se surajoutaient les traits bleus du bâtonnet de craie de couturière qu’elle traçait par décalque du patron en papier de soie. Jusqu’aux clarisses de Chambéry, en 1534, rafistolant le Linge sauvé de l’incendie qui anticipent l’office mystérieux et sacré de la stoppeuse qui remaillait les bas filés des femmes qui veillaient sur mon enfance.

Ce fut aussi, très tôt me semble-t-il, la découverte de continents interdits que balisaient, sur le nylon, le tergal et le tissu éponge des cartes marines, tout un glossaire de taches hiéroglyphiques qu’il me fallut des années pour décrypter. J’y discernai le sang et ses périodes. Toutefois, il existe une différence entre le sang des règles et celui du Linge. Celui-ci est d’un rouge trop vif — ce qui atteste la couleur du supplice, celle d’un sang infusé de bilirubine, cette substance que déchargent les grands traumatismes, le martyre, l’égarement.

Tout aussi secrètes et moins effrayantes me parurent les humeurs sublimées du corps qui laissaient leurs lunes, leurs amandes honorables — cette impérieuse manière des femmes dans le désir — leurs nimbes.

Car on relève de tout sur le Linge : sèves, pollens, cire, chrême. Toutes les larmes du corps. (Le microscope électronique révèle que les fibrilles, en marge des flagellations et des caillots, sont recouvertes d’auréoles de sérum d’un jaune d’or, invisibles à l’œil.)

L’ostension comme l’expertise scientifique confisquent cependant des dimensions essentielles à la contemplation des auras textiles : en 1201, Nicholas Mésaritès, conservateur des reliques en la chapelle de Sainte-Marie de Pharos à Constantinople, écrit que les tissus sépulcraux de la Passion dont il a la charge sont encore parfumés de l’ineffable défunt. Il y eut aussi ces états de voyance négociés par les doigts, par la peau de mon buste et bientôt de mon ventre à quoi les linges auratiques de l’enfance exigeaient de s’évaluer ; il y eut, subliminal, ce fameux cri du tissu, ce crépitement électrique du désir au contact de la faute. Je ne saurais jurer qu’il n’y eut pas enfin cette pulsion sacrée qui induit la dévoration des reliques : dans un archaïque relent de cannibalisme rituel, la nécessité de goûter le corps, sa présence réelle. L’irraisonnable volonté de puissance qui incite le fidèle à rêver de communier sous toutes les espèces.

Les écritures acheiropoïètes — non tracées de main d’homme — des linges auratiques qui ont visité l’enfance m’ont désigné un certain ordre du monde, où le désir imprime les signes à même l’enveloppe du corps. Une langue originaire que la langue besogneusement acquise par la suite s’est vainement efforcée de gommer.

*

Voilà ce que, d’abord, aux plus obscurs recoins de la mémoire, le Linge ressasse.

Nul doute cependant qu’au long des années d’apprentissage, puis dans la maturité, l’Image sur le Linge, plus que d’emblème, eut valeur de chaîne opératoire, dans le sens qu’en a établi l’anthropologie structurale [7]. Un mode privilégié — pour ne pas dire exclusif — de production des signes et ses règles de lecture se trouvent ainsi, durablement, surdéterminés. Je dois, pour en rendre compte, recourir aux conclusions des exposés savants dont la mise à jour ne cesse de susciter de nouvelles publications [8]. Et rappeler ici la double nature de l’Image sur le Linge, qui rend particulièrement complexe et problématique la chaîne opératoire qui a produit le Linge, qui reste dans une large mesure incompréhensible — puisque nombre de propriétés caractéristiques de l’Image semblent même incompatibles entre elles au regard des sciences et techniques [9].

Mais avant d’interroger les signes, il convient de scruter un instant l’architecture du support : sur quelle portée la partition de cet Art de la fugue est-elle inscrite ? (Car il y a sans doute, dans la disposition des signes et dans les jeux d’inversion, d’effets de miroir et d’abyme entre le corps, la surface sensible du drap et le négatif photographique de Secondo Pia, une structure d’ordre contrapuntique dans le Linge.) Que dit, donc, la trame du Linge ?

Toute expertise du Linge reprend ses marques dans cette question, cent fois reprise — comme a été, tant de fois, semble-t-il, reprisé le Linge. Quel est le mode de tissage de notre connaissance du Linge ? La métaphore est de Bataille : Du savoir extrême à la connaissance vulgaire — la plus généralement répartie — la différence est nulle. […] La connaissance vulgaire est en nous comme un autre tissu ! Un être humain n’est pas seulement fait de tissus visibles (osseux, musculaire, adipeux) ; un tissu de connaissance, plus ou moins riche, sensiblement le même en chacun de nous, existe également chez l’adulte. […] En un sens, la condition à laquelle je verrais serait de sortir du “tissu”. Et sans doute aussitôt je dois dire : cette condition à laquelle je verrais serait de mourir. Je n’aurai à aucun moment la possibilité de voir [10] ! Et Bataille, toujours, poursuivant la connaissance souveraine : Je devais dès l’abord opérer de façon globale, aboutir dès l’abord à des propositions choisies pour une autre raison que la possibilité de les confirmer : une approximation, même une erreur, se présentait d’emblée comme préférable à rien (je pouvais y revenir par la suite, je ne pouvais en aucun cas laisser un vide). Ce procédé choquant témoignait en fait de l’authenticité d’une démarche, mais cette nécessité ne m’a dispensé nullement d’un désir d’exactitude devant à la longue égaler, sinon surpasser, celui qui permit les résultats solides des sciences. (Plus que le prélat jaloux de sa foi, se pourrait-il que le scientifique le plus sourcilleux fasse figure de Jean-foutre devant le Linge ?) Bataille poursuit : Des conséquences d’un tel usage de la pensée, découle d’autre part une possibilité de confusion : la connaissance rapportant des objets au moment souverain risque à la fin d’être prise pour ce moment lui-même. (Que des scientifiques viennent à bout de la question de l’authenticité du Linge, quelle religion, pire que toutes celles connues réunies, aurons-nous à subir…) Et Bataille d’ajouter : Cette connaissance qu’on pourrait dire libérée (mais que j’aime mieux appeler neutre) est l’usage d’une fonction détachée (libérée) de la servitude dont elle découle : la fonction rapportait l’inconnu au connu (au solide), tandis qu’à dater du moment où elle se détache, elle rapporte le connu à l’inconnu [11]

La découverte de l’Image sur le Linge me retourne : comme on dit qu’on retourne une peau de lapin, c’est la fonction du voir que retourne en moi l’émergence des signes sur l’Image.

Ces signes repérables sur le Linge — outre les séquelles des manipulations et des accidents qui ont jalonné son histoire (traces de plis, de brûlures, taches d’eau, rapiéçages) — peuvent et doivent être strictement attribués à deux modes différents d’impression.

L’empreinte, d’une part.

Cette première strate de signes ne fait pas mystère. Elle se résume à un dépôt physiologique. Le sang écoulé des plaies et des scarifications du supplice en constitue la matérialité. On a pu identifier la nature des caillots, déterminer le groupe sanguin. Un médecin a mesuré l’angle des rigoles, vérifié la posture du corps sur des cadavres frais qu’il a crucifiés lui-même en se conformant à ce que l’empreinte sur le Linge enseigne de la place des clous ; il a authentifié le réalisme du corps qu’assurément le Linge a contenu [12].

L’agencement du sang et des humeurs adventices paraît ainsi fournir le modèle matriciel des stigmates mystiques. Ainsi que le rappelle Georges Didi-Huberman en s’appuyant sur l’exemple de la monnaie frappée à l’effigie de César de son vivant, la frappe — la procédure d’empreinte — à la fois centralise et dissémine le pouvoir. Et de souligner plus loin : Monnaies, mais aussi estampage ou gaufrage des hosties dans le contexte chrétien, l’empreinte participe dès lors d’une économie fondamentale — qui l’éclaire tout entière —, une économie de transsubstantiation et de “présence réelle ” [13]. Le corps des stigmatisés est la menue monnaie frappée par l’Homme des Douleurs. Monnaie vivante, selon le bel intitulé de Pierre Klossowski [14].

Si le Linge n’avait porté trace que de cette détrempe, il aurait mérité, stricto sensu et sans que son authenticité historique prêtât à polémique, l’appellation de relique. Avec ce premier ordre de signes, déposé par contact dès l’enveloppement du Corps dans le Linge, nous n’avons pas quitté un domaine familier — même s’il fait l’objet d’abominations domestiques et sociales : celui des atteintes ordinaires ou accidentelles dont le vivant marque la matière, dont le corps empreint les tissus que la pudeur lui assigne de revêtir sous nos climats. Lange, compresse appliquée sur la blessure, drap de la nuit d’amour, l’image — si elle n’était que cela — relèverait du linge sale que seul distingue et dispense de la lessive l’identité supposée divine de Celui qui l’a souillé. Le Linge aurait rejoint le monceau des épines conservées de la couronne de ronces et les échardes de la vraie Croix — dont quelqu’un a dit qu’elles auraient suffi, agglomérées, à équiper en traverses la ligne de chemin de fer du P.L.M. de Paris à Marseille. Il était coutumier d’enfermer dans les reliquaires de tels débris — qu’ils aient échu au terme d’un prodige, d’une épiphanie, de l’exception ou du quotidien le plus sobre : les moniales et béguines agrémentaient ainsi leurs jardins clos de lambeaux textiles qu’une consœur vénérée (ou secrètement désirée) avait touchés, empreints, fût-ce symboliquement, de son corps [15].

Le Linge aurait donc pu se laisser débiter et rejoindre ces fragments de fétiches compilés que les recluses agençaient, comme support à leurs exercices d’égarement, dans leurs objets reliquaires — préfigurant les boîtes que Joseph Cornell, en ce siècle-ci, exhibait pour l’édification des surréalistes.

Que l’on ait délité le bois de la vraie Croix, effeuillé à tous vents la Couronne d’épines mais conservé le Linge, l’empreinte seule — constituât-elle la première cartographie des stigmates — ne suffit pas à le fonder le Linge dans son statut d'exception.

Ce qui confère son irréductible spécificité à l’Image sur le Linge, à savoir l’impression négative du corps inexplicablement lévité (l’analyse spectrale de l’Image révèle en effet que le poids du corps n’a pas eu d’influence sur le « cliché » dorsal, dont le contraste est presque identique à celui de la face avant du corps [16]), cette impression, donc, évoque un autre mode de production, chronologiquement postérieur à l’empreinte, selon un processus inconnu qui cumulerait les procédés de la projection photographique, ceux de l’irradiation et de la fermentation. Cette icône corporelle, pour sa part, témoignerait de propriétés étonnantes, comme d’être indélébile et lisible en trois dimensions.

Quel que soit le crédit accordé aux récentes datations effectuées selon la méthode du carbone 14, le caractère photographique de l’icône perturbe toute tentative d’hypothèse destinée à justifier l’artefact. Mais ce même caractère prédestine, en quelque sorte, le Linge à sa fréquentation contemporaine, celle pratiquée à un moment des sociétés postindustrielles où l’on en arrive, en fin de compte, comme le soulignait Susan Sontag il y a déjà un quart de siècle, à confondre l’expérience avec une prise de vue qui lui donne sa réalité présente ; et [où], de plus en plus, la participation à un événement public se limite à en regarder les représentations photographiques. L’artiste le plus fidèle à la logique de son art qu’ait connu le XIX° siècle, Stéphane Mallarmé, disait que tout au monde existait pour aboutir à un livre. Tout existe, de nos jours, concluait Susan Sontag, pour aboutir à une photographie [17].

Si l’on excepte, en effet, les administrateurs du Linge, les représentants des sciences exactes accrédités — mais que voient-ils du Linge dans leur myopie méthodologique ? — et la foule des rares ostensions (que l’on contraint à l’hypermétropie en tenant le fidèle à distance respectable de la relique), force est de constater que notre pratique de l’Image sur le Linge passe aujourd’hui, de façon obligée, par un autre médium, qui est la photographie.

Mais Susan Sontag, encore, nous prévient : La véritable valeur d’une photographie provient du fait qu’elle nous permet d’examiner ou de réexaminer à loisir des instants de la durée que le flux du temps emporte aussitôt. Ce pouvoir de congeler le temps – l’immobilité poignante, insolente, de chaque photographie — a donné naissance à des normes esthétiques plus spécifiquement nouvelles [18].

Voilà donc une première illusion, optique et mentale, qui s’empare de l’observateur : loin de constituer un duplicata du Linge, le cliché lui-même (de nouveau transcrit, dénaturé, par les procédés d’impression : l’héliogravure dans le livre de Vignon [19], l’offset plus couramment, désormais) entre dans le lit de l’histoire : celle des techniques photographiques, des variables et des variantes dues à l’éclairage, au support, au séjour plus ou moins long dans les bains chimiques, révélateur et fixateur ; à la trame mécanique du photograveur et la charge d’encre de la presse ou de la roto ; à la durée, enfin, qui use et métamorphose conjointement le support et le regard : Le temps passe sur les photos comme un grimage, les emporte, les détourne, écrit Hervé Guibert [20]; fascinantes et obtuses, elles finissent par dire autre chose qu’elles-mêmes.

Dans le même petit recueil lumineux dévolu à l’écriture photographique, L’Image fantôme, Hervé Guibert livre un récit intitulé L’Image cancéreuse [21] dans lequel — sans intention explicite par rapport au Linge, on le suppose — il met curieusement en scène, en l’inversant, l’essentiel de la problématique de l’Image sur le Linge, telle que nous y avons accès de nos jours. Le narrateur a dérobé chez quelqu’un une photographie de grand format, contrecollée sur un carton blanc ; il s’agit du portrait d’un garçon de seize ou dix-sept ans, inconnu de lui, prise par un photographe inconnu dans un lieu inconnu. Le narrateur rapporte chez lui le cliché, qu’il expose — à son propre regard, à celui de ses visiteurs, mais aussi à la poussière. Et ce garçon, écrit-il, surplombait, régnait sur tout dans cette chambre, comme s’il en était le seigneur, un amour ou un frère défunt, envahissant. Au fil des années, l’image va subir les offenses de la poussière mais aussi de sa propre matière : Enfin, je m’aperçus que l’image avait entrepris son processus de dégradation ; la photo avait été collée sur du carton, et la colle s’était mise à manger la photo par-derrière. Le visage du garçon était parsemé de petites taches, de petites griffes, de petites décolorations, pigmentations. Il était vérolé. L’image était cancéreuse. Mon ami malade. Le narrateur s’engage dès lors dans un double mouvement de résignation fascinée devant le mal, dont il mentionne les progrès avec un luxe de détails, et d’attachement désespéré à l’image qui s’est, pour ainsi dire ontologiquement, confondue avec le modèle, inconnu du narrateur mais plus familier que ne le lui aurait été un jumeau vrai.

Même si à aucun moment de son texte l’auteur ne le relève, l’image qui boursoufle, purule, suppure, devient icône, accède à travers ce cancer qui la déchire à sa dimension religieuse : Le privilège de l’art chrétien serait donc de connaître la plaie, qui est le signe de l’amour, indique Stanislas Fumet dans son introduction au volume des Études carmélitaines consacré aux stigmates [22].

Je mis l’image quelque temps dans mon lit, sous le drap qui accueillait mon corps, je l’écrasais et je l’entendais geindre. Il vivait dans mes rêves. Je le cousais dans mon oreiller. Puis, quelque temps, je me décidai à le porter directement sur moi, à même ma peau, à même mon torse, en l’y attachant avec des bandes et des élastiques. […] Quand je me décidai enfin à m’en détacher […] je m’aperçus que le carton ramolli était vide, l’image était blanche, mais elle ne s’était pas évaporée, elle ne s’était pas dissoute dans l’acide de mes exsudations. Dans une glace, je vérifiai qu’elle avait adhéré à ma peau, comme un tatouage ou une décalcomanie. Chaque pigment chimique du papier avait trouvé sa place dans un des pores de ma peau. Et la même image se recomposait exactement, à l’envers. Le transfert l’avait délivré [23] de sa maladie…

Tant il est vrai que nul n’a évoqué, que je sache, comment l’Image sur le Linge revêt aussi, il se peut, cette valeur de défroque, de résidu de mue laissé par Celui qui a endossé les péchés du monde, toutes les souillures, les taches, les macules de l’humaine condition ; consommé l’éreintant travail de la Rédemption, Il aurait abandonné à notre vue les traces du marqueur tumoral sécrété par le Corps mystique malade du péché originel, ce corps mystique guéri par la chimiothérapie de l’Incarnation et des sévices de la Passion. Une photographie est un secret qui nous parle d’un secret, observait la photographe américaine Diane Arbus ; plus elle paraît explicite et moins nous sommes éclairés [24]. Plus encore qu’à tout autre cliché, cette réflexion paraît devoir s’appliquer, par excellence, à la structure photographique de l’Image sur le Linge et aux prises de vues, toutes identiques et pourtant toutes différentes, sur lesquelles, depuis un siècle, l’intelligence vient s’échouer. Les vérités qui s’expriment dans cet instant séparé de la durée, écrit plus loin Susan Sontag, — quelle qu’en soit l’importance ou la signification — n’ont avec la nécessité de comprendre qu’un rapport très limité. Contrairement à ce que paraît indiquer la proclamation d’une vocation humaniste de la photographie, la propriété que possède l’appareil photographique de transformer en objets esthétiques les aspects du réel provient de son incapacité relative à en exprimer la vérité. La raison pour laquelle les photographes professionnels de talent ont fait de l’humanisme une idéologie privilégiée — en écartant la justification purement formelle de leur recherche de la beauté — fut qu’ils éprouvaient la nécessité de dissimuler la confusion des notions de vérité et de beauté qui est à la base de toute entreprise photographique [25].

Le phénomène photoélectrique qui a marqué le Linge de même que l’opération photographique de Secondo Pia — eût-elle comme projet la plus objective des prises de vues — ne nous achemineront pas vers la vérité de l’Image sur le Linge. Quelque chose ne cesse de se dérober devant les outils les plus aiguisés de la science. C’est à Jean Guitton que l’on doit sans doute la définition la plus éclairante, qui mériterait d’accompagner les experts du Linge dans leurs conjectures labyrinthiques : Les stigmates ne posent pas de problème. Ce sont des hallucinations de la peau [26]. Image fantôme, Linge halluciné.

Linge souillé du péché du monde, m’a suggéré l’icône corporelle d’Hervé Guibert. Et de cette souillure sur le Linge, prenons aussi la mesure. Pour cela, je m’accorde ici de renvoyer au texte Macula non est in te qu’à l’époque de sa rédaction je n’avais qu’incidemment confronté au Linge, pris qu’il était dans la manipulation de ce que j’avais nommé les langes de la passion — secrets objets d’un fétichisme qui fournissait son prétexte à l’opuscule dans lequel il fut publié [27].

Le Linge, aujourd’hui plus que jamais, rend criante cette étrange et tacite complicité des chrétiens et des matérialistes les plus arides à se détourner de tout indice d’humanité chez Celui dont ils adulent ou dénient l’adorable présence. Chez Lui, certes, quand nous les convoquons devant le Linge; mais aussi chez celle qui fut femme et mère, celle par qui le degré zéro de Sa présence réelle fut assumé.

Je trouve encore dans le matériel de l’exposition consacrée à « L’empreinte » trace de cette nécessité quasi sacrée de la souillure. Il s’agit d’un panneau sur lequel un grand nombre d’empreintes digitales, réalisées avec des encres de couleurs variées, ont été juxtaposées. Nul doute qu’une telle composition aurait eu sa justification en tant que mention, platement esthétisée par quelque artiste de seconde zone, d’une propriété de notre dispositif cutané, sauvé à grand peine de son application administrative la plus courante. Or, ce sont les commentaires de Jean-Jacques Lebel, initiateur du document réalisé au terme d’un happening intitulé 120 minutes dédiées au Divin Marquis, qui restituent à celui-ci sa dimension vertigineuse : À l’entrée du théâtre (qui n’était plus tout à fait un théâtre puisque la salle avait été vidée de ses chaises), on avait disposé des grands quartiers de viande, à travers lesquels il fallait passer, comme les parois d’un vagin, pour pénétrer à l’intérieur de la salle. Les regardeurs devaient se salir, se maculer de sang, et accepter l’idée de refaire le parcours de leur naissance en sens inverse. Dans ce parcours riche en “événements de contacts”, les spectateurs étaient invités à “signer” leur participation de leurs empreintes digitales [28].

Plus qu’un livre, la relique de Jean-Jacques Lebel me semble ouvrir sur la violence dionysiaque du corps à l’œuvre, jeter un pont entre mon propre corps et la nécessité du Linge. Il manquera toujours à l’édifice sadien — qui a ses Écritures — l’équivalent du Linge : de n’avoir pas laissé, comme l’ont suggéré certains exégètes du Linge, ce « Cinquième Évangile » écrit avec son propre corps. Le Divin Marquis fait figure de dieu orgiaque aux petits pieds devant l’Image sur le Linge.

Il faut plaindre l’homme sans reliques. Il faut plaindre l’homme sans fétiche. Dont la foi est sans objet.

Par crainte de modèles plus compromettants, on s’est exercé, pour comprendre le Linge, à quelque rapprochement avec la technique de l’herbier. Mais la fleur ou la plante confient l’empreinte d’une mort sèche. Le papier est siccatif — il peut rendre rêche la pensée la plus caressante. Le Linge rassérène, perpétue le principe humide dans sa trame. (Certains supposent que le flash de la Résurrection aurait cuit les signes.) Il y eut même un ancien prestidigitateur américain, Joe Nickell, pour défendre que le faussaire aurait frotté l’étoffe sur un bas-relief recouvert d’oxyde de fer [29]. Il se peut, indique un autre, que la grande quantité de calcium relevé sur le Linge (explicable par l’emploi funéraire de poudre déshydratante) ait tamponné la réaction de formation de l’Image, suspendu le processus de décoloration sur la partie superficielle des fils [30].

L’Occident n’a pas l’intelligence du Linge pour ergoter ainsi sur son authenticité, sur ses avatars ; pour l’avoir ravalé au rang des preuves contestables. On n’aurait pas mieux humilié les signes en le lessivant, en se faisant devoir de le restituer dans sa candeur de linceul sur les rayons du drapier de Jérusalem.

La belle querelle, en effet ! Le Linge aurait bien trop fixé d’humain oubli. Quelle vanité dans un désir qui laisserait immaculés et les voiles et la couche ! (S’Il s’est levé dans le second matin de sa mort, que n’a-t-il roulé son drap, laissé place nette… Celle qui omet son petit linge dans la chambre de l’amant est-elle donc ivre encore de sa nuit en quittant le seuil ?)

Pour le fétichiste seul le Linge est un objet.

Me monte aux lèvres cette ultime mise en demeure, qui voudrait faire sortir le psychanalyste du bois de sa bienveillante neutralité : à qui, une bonne fois, profite-t-il de disqualifier la référence qui se porte ainsi au petit appareillage du désir ? N’est-il parmi vous, gens de l’Inconscient, un seul qui tombe en oraison à l’approche des traces !

Ai-je assez retourné la question ?

*

Toujours, à propos de l’Image, on en revient au Linge. Et toujours, désormais, à propos du Linge, on en revient au négatif photographique de Secondo Pia qui inverse, donne à lire en positif la part négative de l’Image — mais livre sans qu’ils soient dissociés d’avec celle-ci, inversés en négatif, les éléments de l’Image inscrits par empreinte. Essentiellement le sang, coulées, caillots, astres des plaies. De sorte que, par la sublimation de ce cliché — qui, depuis un siècle maintenant, alimente l’imaginaire collectif et sur lequel s’est, d’emblée, fixée ma propre contemplation du Linge —, sur le tissu qui a viré au sombre intense, le sang apparaît en zones claires, en lunes fades : ainsi, l’écoulement abominé, le terrible mystère des linges auratiques de l’enfance, est-il devenu, sur l’Image, cette Voie lactée sur le Suaire obscur de la nuit ! Un sang universel y proclame l’indifférenciation des corps dans le séisme de l’amour — musc et semence confondus, ainsi que sur un drap de débauche (qu’on choisissait de couleur dense, parfois noire, dans les maisons closes). À portée de nos corps, un dieu inverse vient illuminer la nuit de l’esprit du Foutre rédempteur. C’était un feu qui sortait de Jésus, confirme Marthe Robin. Extérieurement, je le voyais comme une lumière. […] Une lumière rouge, ou plutôt rouge sombre [31]. Pour la stigmatisée, l’extase inverse les valeurs chromatiques de la vision. La contemplation souveraine du Linge dilue nos pauvres certitudes, noie le connu dans le vertige de l’inconnu, comme l’inspirait la méthode de méditation empruntée devant l’Image.

Ainsi la mort prend-elle, sur le Linge, la valeur et la teinte du désir. Et la plaie lancéolée — qui est bien le signe de l’amour — y assume, souverainement, son immémoriale collusion avec L’Origine du Monde [32].

 

Dominique Autié.

 

*

 

[1] Georges Bataille, Méthode de méditation, Éditions de la Revue Fontaine, 1947 ; repris dans Œuvres complètes, tome V (La Somme athéologique), Gallimard, 1973.
[2] Exposition organisée par le Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, Paris, qui s’est tenue du 19 février au 19 mai 1997. Conception et direction scientifique : Georges Didi-Huberman.
[3] Sous la direction de Georges Didi-Huberman, L’Empreinte, collection « Procédures », Centre Georges Pompidou, 1997.
[4] Dominique Autié, Langes de la passion, L’Éther vague, Patrice Thierry éditeur, 1995.
[5] Op. cit., pp. 49 sq.
[6] Walter Benjamin, Écrits français, Gallimard, 1991. Cité par G. Didi-Huberman, op.cit.
[7] André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, II. La mémoire et les rythmes, Albin Michel, 1965.
[8] Cf. notamment : André Marion et Anne-Laure Courage, Nouvelles découvertes sur le suaire de Turin, Albin Michel, 1997, et Sous la direction de A. A. Upinsky, L’Identification scientifique de l’homme du Linceul, Jésus de Nazareth, Actes du symposium scientifique international, Rome, 1993, publication du Centre international d’études sur le Linceul de Turin (C.I.E.L.T.), Éditions François-Xavier de Guibert, 1995.
[9] André Marion et Anne-Laure Courage, op. cit., p. 170.
[10] Georges Bataille, op. cit., pp. 39-40.
[11] Ibid., pp. 66-68.
[12] Docteur Pierre Barbet, La Passion de N.-S. Jésus-Christ selon le chirurgien, 1950 ; huitième édition, Apostolat des Éditions, Paris, Éditions Paulines, Sherbrooke, 1965.
[13] Op. cit., p. 49.
[14] Pierre Klossowski et Pierre Zucca, La Monnaie vivante, Le Terrain vague - Éric Losfeld éditeur, 1970.
[15] Sous la direction de Paul Vandenbroeck, Le Jardin clos de l’âme – L’imaginaire des religieuses dans les Pays-Bas du Sud, depuis le XIII° siècle, catalogue de l’exposition au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (25 février - 22 mai 1994), Éditions Martial et Snoeck, 1994.
[16] Cf. André Marion et Anne-Laure Courage, op. cit., p. 164.
[17] Susan Sontag, La Photographie, Le Seuil, 1979, p. 36.
[18] Ibid., p. 128.
[19] Docteur Paul Vignon, Le Saint Suaire de Turin devant la science, l’archéologie, l’histoire, l’iconographie, la logique, Masson et Cie, 1939.
[20] Hervé Guibert, L’Image fantôme, Éditions de Minuit, 1981, p. 141.
[21] Ibid., pp.165 sq.
[22] Douleur et stigmatisation, in les Études carmélitaines, 20° année, vol. II, octobre 1936, Desclée de Brouwer et Cie.
[23] Le texte imprimé donne bien le mot délivré au masculin, renvoyant ainsi, plusieurs paragraphes plus haut, au garçon qui figurait sur la photographie, non à l’image (comme l’aurait appelé strictement la syntaxe du passage).
[24] Cité par Susan Sontag, op. cit., p. 128.
[25] Op. cit., pp. 128-129.
[26] Jean Guitton, Portrait de Marthe Robin, Grasset, 1985.
[27] Macula non est in te, in Langes de la passion, op. cit., pp. 65-69. Dans ma communication au colloque, la totalité de ce texte s'insérait ici, comme une longue incise.
[28] L’Empreinte, op. cit., notice 111, p. 235.
[29] Orazio Petrosillo et Emanuela Marinelli, Le Suaire, une énigme à l’épreuve de la science, Fayard, 1991, p. 378.
[30] Ibid., p. 386.
[31] Jean Guitton, op.cit., p. 196. C’est nous qui soulignons.
[32] À propos du tableau de Courbet, cf. Bernard Teyssèdre, Le Roman de l’Origine, collection « L’Infini », Gallimard, 1996.

 

Ce texte a paru dans le volume des Cahiers de l'Herne intitulé Stigmates, sous la direction de Dominique de Courcelles, Éditions de l'Herne, septembre 2001, pp. 243-253.

Le Saint Suaire, image photographique positive (détail). D.R.

 

Samedi 27 novembre 2004

04: 40

 

 

Les hommes du Suaire

 

Saint Suaire de Turin

[Avant même de lire éventuellement cette chronique, j'invite l'internaute à faire halte un instant devant ce cliché, quels que soient son innocence ou ses a priori face au document, ses convictions ou sa foi, son agacement ou sa surprise. Voilà plusieurs années que je n'ai pas ouvert l'un des livres où il est reproduit, et l'émotion est intacte devant cet écrit – j'élude d'emblée tout débat savant sur ce négatif photographique, ce qui est sous mes yeux est écrit, à la façon des empreintes de mains négatives mutilées dans la grotte préhistorique de Gargas ; nous sommes, à Turin comme à Gargas, devant des icônes corporelles : un corps (c'est la seule certitude qui fasse l'unanimité) a écrit cela.]

En dépit du poids, j'ai fait main basse voilà un mois chez un bouquiniste de Saint-Sernin, sur une dizaine de gros volumes de la Revue scientifique (énigmatiquement sous-titrée « Revue rose ») : un bulletin hebdomadaire d'une trentaine de pages, imprimé sur deux colonnes dans une typographie serrée, relié en tomes semestriels. Les années 1901 à 1905 étaient éparpillées parmi un vrac de livres, grands et petits, mis en vente à deux euros. Le bouquiniste décongestionnait ses stocks, l'affaire fit deux heureux.

Je ne pris la mesure de ma fortune qu'un peu plus tard, en feuilletant, par pur hasard, le tome XVII, correspondant aux numéros parus de janvier à juin 1902. Au printemps de cette année-là, en effet, a sévi une véritable guerre du Linceul entre les scientifiques libres penseurs et leurs confrères, à l'occasion de la parution de l'étude que Paul Vignon venait de publier – base de tous les travaux qui suivirent jusqu'à aujourd'hui, dont la masse occuperait toute une bibliothèque. Et c'est dans la Revue scientifique, dans les pages que j'ai sous les yeux, que les protagonistes ont croisé le fer ! C'est dans le numéro du 31 mai 1902 que le Pr Yves Delage, membre de l'Institut, proche de la libre pensée mais attentif à l'exposé des faits et aux analyses de Vignon, se justifie de sa position après s'être vu refuser la publication d'une simple note sur le Suaire par les responsables des Comptes rendus de l'Académie des sciences.

À la mi-mai, Yves Delage et Paul Vignon, qui se sont fait l'un et l'autre conspuer par Maurice Vernes au nom de la libre pensée, utilisent leur droit de réponse. C'est un feu d'artifices d'arguments, de démonstrations scientifiques et de coups bas autour du linge problématique. Chaque ligne remue la lance dans le vif du sujet. Pour m'être intéressé à la question [1] sans avoir, à l'époque, consulté ce dossier en bibliothèque (je viens de vérifier qu'il est effectivement mentionné par la plupart des monographies que j'ai lues sur le Suaire), je me rends compte que l'essentiel est formulé ici même, avec une prodigalité et une fermeté de trait, dans les deux camps, qui m'auraient peut-être laissé sans voix au moment d'engager ma propre méditation sur l'Homme du Linceul. Au point que je songe à reproduire ces pages, qui appartiennent aujourd'hui au domaine public, et à en offrir une édition téléchargeable, en annexe du blog. En un siècle, les outils d'exploration scientifique ont décuplé leurs performances, l'image du Linceul a été scannée, transcrite en trois dimensions, les pollens retenus dans la chair du tissu ont été identifiés… Les questions dont le débat de 1902 a dressé la liste sont les bonnes, cette liste ne s'est pas significativement allongée et aucune réponse tangible n'est venue affadir le mystère du Linge.

Pour ceux qui découvrent le sujet, il convient de préciser que cette flambée de passion a embrasé la communauté scientifique dans les mois qui ont suivi la découverte par Secondo Pia (un avocat italien passionné de photographie), dans la nuit du 28 mai 1898, alors qu'il développait le cliché du Suaire réalisé le jour même, de l'étrange propriété de l'image figurant sur le tissu de se comporter comme un négatif photographique. Je ne peux m'empêcher de rapprocher cette ferveur, certes partisane, de la médiocre tiédeur consensuelle qui a dicté à la presse les articles sans étoffe publiés lors de l'ostension de 1998. L'Église elle-même était engoncée dans un discours intenable. Dix ans plus tôt, elle avait autorisé qu'un examen au carbone 14 fût pratiqué en terre anglicane. Le résultat avait été claironné avec une morgue peu scientifique par les experts du British Museum : un faux du Moyen Âge, réalisé entre 1260 et 1390 ! Le point d'exclamation était de trop, mais il y avait encore quelques braises chaudes dans le propos.

Les scientifiques de 1902, des deux bords, n'avaient aucune visée œcuménique, la laïcité qu'une partie d'entre eux revendiquait pour la science avait l'immense mérite de dire son nom et de montrer son visage dans toute son aridité et sa tristesse dogmatique. L'idée ne leur aurait pas traversé l'esprit de séduire les partisans de l'adversaire en édulcorant leur intime conviction. Je dis qu'ils contribuaient, en s'écharpant de la sorte autour du Suaire, à ce qu'un feu intérieur ne s'étouffât pas chez leurs contemporains. La réserve et la courtoisie de surface qu'ils ont apprises depuis pour venir se pousser du coude devant nos médias totipotents contribuent, en la circonstance, à l'atonie spirituelle de beaucoup d'entre nous, me semble-t-il.

Le clientélisme des églises, des médias, des pédagogues de tout poil et des politiques n'est pas seul comptable du consensus mou qui parvient même à nous rendre suspectes nos émotions les plus intimes. Par certaine posture qu'elle adopte pour se retrancher derrière son devoir d'objectivité, la science cotise à ce nivellement des affects et des consciences – quand cette objectivité, notamment, devient le prête-nom de la laïcité, qui est une confession inavouable.

Après avoir découvert, saisissant de vigueur intellectuelle, le plaidoyer d'Yves Delage – ce dur à cuire dont les préventions cèdent devant l'image –, je reporte le regard sur l'Homme du Suaire et, de nouveau,
à ma façon je prie.

 

[1] Toutes les larmes du corps – Devant le Linceul de Turin, Le Rocher, 1998.

Le visage du Suaire, négatif, d'après le cliché de G. Enrie, Ed. Foto Nazionale, Turin, in Orazio Petrosillo et Emanuela Marinelli, Le Suaire, une énigme à l'épreuve de la science, Fayard, 1991.
Parmi un nombre incalculable de sites, en toutes langues, consacrés au Linceul de Turin, celui qui se donne comme le site officiel émanant de l'Église catholique italienne me paraît proposer une bonne introduction, résumant avec rigueur l'historiographie (mieux que l'histoire) du Linceul.

 

 

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