blog dominique autie

 

Jeudi 5 octobre 2006

14: 40

 

 

 

Dominique Autié à Gargas

 

mains_gargas
présentation à Gargas de l'Homme-aux-liens
Présentation à Gargas

de l'Homme-aux-liens

 

À l'occasion du centenaire de la découverte scientifique des mains négatives de Gargas par le préhistorien toulousain Félix Régnault, Dominique Autié a été invité à accompagner deux visites nocturnes de la grotte, les mercredis 23 et 30 août 2006.

Argument : L'homme occidental de 2006, en dépit de ses certitudes affichées, souffre de l'angoisse d'un vide qu'il a lui-même ouvert devant lui. En de nombreuses circonstances, il se disqualifie, se complaît dans un vague repentir, traite avec un mélange ambivalent de condescendance et de culpabilité la Nature, le monde animal – et jusqu’à la pensée de sa propre origine, prêt ces temps-ci à accueillir le chimpanzé dans la communauté humaine…

Dominique Autié procède ici à une tentative, à un coup de force : pénétrer souverainement dans la nuit de Gargas. Ni pour y chercher quelque trace archéologique inédite à l’appui d’une thèse nouvelle ; ni pour prélever sur les signes qui scandent la roche un imaginaire à bon marché. Mais pour s'y tenir debout, digne, accompagné de la parole d'un petit nombre, qui nous ont précédés dans le Temps des grottes – Félix Régnault, qu’on honore cet été à Gargas, Teilhard, Bataille, Marguerite Duras, Pascal Quignard –, dont sera proférée la langue, comme pour bénir le lieu et en formuler la dédicace pour le vingt-et-unième siècle.

L’homme d’août 2006, à Gargas, est l'homme-aux-liens, le visiteur de la Toile qui a curieusement choisi la main pour indiquer que l'hypertexte affleure sur l'écran. Oratorio, ou cantate, la partition élaborée par Dominique Autié lui rappelle qu’il reste aussi, avec ferveur et fierté, l'homme à la voix singulière. Ainsi que sont singulières, mystérieusement, dans leur apparent anonymat, les icônes corporelles encrées sur la paroi par les hommes et les femmes de Gargas, il y plus de vingt mille ans.

*

Renseignements et inscription (indispensable, le nombre de visiteurs étant limité pour des raisons de conservation) : cliquez ici.

 


puce_rouge

Un enregistrement hors commerce
boitier_gargas_enc
……………………………Zoom


…………Zoom sur le verso du disque



Présentation à Gargas
de l'Homme-aux-Liens

En octobre 2006, Dominique Autié a réalisé lui-même un enregistrement de l'intégralité des textes préparés et lus pour ses deux performances d'août 2006 dans les grottes de Gargas.

Afin de rendre ce document sonore plus accessible aux personnes qui n'étaient pas présentes – ou qui ne connaissent pas Gargas –, il a rédigé une introduction spécifique pour le disque (d'une durée de douze minutes).

Bien qu'ayant utilisé un matériel semi-professionnel, Dominique Autié a tenté d'évoquer à travers cet enregistrement quelques-unes des caractéristiques de la performance publique, dans l'obscurité de la grotte : épreuve physique, pression du déroulement de la visite dans laquelle le lecteur introduit sa présence et sa voix… Les prises ont été faites une seule fois pour l'introduction et les six stations du parcours. Le finale restitue, dans les conditions de synchronisation obtenues dans la grotte, l'exécution publique de l'Ave Maria de Caccini par Inessa Galante – un enregistrement lui-même assez rare dans le commerce.

Sur simple demande, Dominique Autié peut réaliser une copie privée sur CD audio de cet enregistrement (d'une durée totale de 48 min.), présentée sous boîtier avec jaquette (merci de prévoir une participation aux frais de 10 euros).

 

Permalien

06: 44

Présentation à Gargas
de l'Homme-aux-liens
– 3
…………x• Le titre complet de la partition – cliquez ici.

……………………………………………………………………....• L'argument – cliquez ici.

……………………………………………………………………....• La partition – cliquez ici.

……………………………………………………………………....• Lire Marguerite Duras à Gargas – cliquez ici.

 

L'épreuve de la bibliothèque

 

 

epreuve_bibliotheque

 

 

 

«

Un président de la République ne décide pas l’invention d’une grotte ornée parmi les grands travaux qui marqueront son règne. La grotte n’est pas un musée, elle en est le contraire, la pure contestation. On ne peut lier une grotte du paléolithique supérieur – tenter d’y lire, peut-être… la grotte, c’est la bibliothèque réelle, immémoriale : ici, on lit – on ne lie pas.

Dans Présentation à Gargas de l'Homme-aux-liens, il y a ce passage – l'un de ceux dont j'ai dit, le lendemain de la première visite nocturne, que je m'étais tendu des pièges à moi-même. [Tentez de lire à haute voix, d'abord recto tono [1], la dernière phrase – quelques autres, de la même eau, concernant la thématique des liens, émaillent le parcours –, puis en vous efforçant de faire comprendre à votre interlocuteur qu'il ne s'agit pas deux fois du même verbe : vous vérifierez à quelle gestuelle de la langue et des mains (et, pratiquement, de tout le corps) il vous faut recourir.]

J'ai surtout parlé ici de la performance, encore sous le saisissement de l'offre qui m'avait été faite – comme si le seul fait de compter un lieu parmi les deux ou trois centres de la Terre qui vous permettent de ne pas perdre l'équilibre, de ne pas trébucher à chaque pas, suffisait à vous faire compter, par ceux qui ont la garde du lieu, comme étant du lieu et, peu ou prou, des leurs. Il me semble n'avoir pas fini, dans ma fréquentation intérieure de la grotte, de prendre l'aune des mots qui me sont venus pour enchâsser dans le parcours les textes qui se sont imposés – les passages de Bataille, de Teilhard, de Quignard, le poème de Marguerite Duras

Un temps, après l'avoir écrit comme sous la dictée, j'ai craint que le rapprochement de la grotte et de ce lieu très précis où se trouvent mes livres ne fût l'effet d'une sorte de manie de l'imagination, ou de fixation – ainsi que la psychanalyse propose que certains êtres restent ainsi fixés au stade buccal, anal.

Dimanche, il est arrivé ceci : j'ai pris enfin, d'autorité sur l'écran et le cahier des charges professionnel, les quelques heures nécessaires à enregistrer la partition de l'Homme-aux-liens. Pour en garder trace sonore dans la petite audiothèque que je numérise à temps perdu ; mais aussi parce que cet enregistrement va permettre de rendre compte, à quelques personnes et institutions concernées, de l'entreprise menée cet été par celles et ceux qui ont organisé le centenaire de la découverte scientifique des mains de Gargas.

boitier_gargas_vignette

Je dispose d'un enregistreur de qualité semi-professionnelle, acquis il y a six ans pour exécuter des travaux de transcription de réunions, conférences, forums et congrès pour nos clients. Et j'ai fait, pendant plusieurs années, de la radio. L'affaire aurait relevé de la routine s'il ne s'était agi de restituer – ou de tenter de le faire – ne fût-ce qu'une infime part de l'étrange précipité de contraintes environnementales et de circulation de l'émotion qui opéra dans l'hygrométrie aberrante de la grotte. J'avais procédé à quelques essais de matériels sur mon bureau, où se trouvent non seulement les outils informatiques nécessaires à la numérisation de la bande mais aussi un matériel audio, qui lui est relié, permettant une vérification immédiate des essais de prise de son. Dimanche, sans préméditation aucune, je me suis vu installer le dispositif d'enregistrement sur la grande table de la bibliothèque, dans l'angle le plus proche du pupitre acquis pour y poser la partition à la septième et ultime station du parcours dans la grotte, devant la grande paroi des mains. Je l'ai déposé là, partition ouverte, au retour de la seconde visite nocturne, dans la nuit du 30 août. Il n'a pas bougé depuis.

Cet angle a aimanté ma lecture, c'est vers lui que je me suis dirigé, en aveugle, concentré sur l'exercice que j'allais, différemment, imposer à mon corps.

Dans l'angle des livres, j'ai retrouvé la voix. Je fus dans la grotte, le temps de la lecture.

La bibliothèque n'est pas une manie langagière. Il n'y a pas non plus de fixation. C'est, il se peut, une forme singulière de régression qu'il conviendrait plutôt d'évoquer : la passion de l'univers souterrain est couramment associée à un retour amont, lourd de sa charge numineuse [2], vers quelque éden fœtal. Pourquoi et comment cette même volte serait inspirée par l'alignement ordonné des supports de la pensée – mes livres –, tels qu'ils constituent le milieu non humide de ma bibliothèque, déploie devant moi un petit mystère (dont je ne sais s'il est une forme du mysterium tremendum) qu'il me faudra examiner.

 

 

[1] Recto tono : Dans le chant liturgique, manière de chanter les récitatifs sur une seule note, sans inflexion d'aucune sorte. « Ce chant, dont les anciens n'avaient pas soupçonné même la possibilité, ne se distingue de la lecture toute de convention qui lui sert de type, que par ce quelque chose de plus soutenu dans la voix qui caractérise la voix chantée… » (Dom Pothier, Mélodies grégoriennesSource : Dictionnaire pratique et historique de la musique).
[2] Les historiens des religions, les anthropologues, les philosophes ont mis au rebut, et c'est bien leur tort, ce terme utilisé par le théologien allemand Rudolf Otto pour définir le phénomène, tout à la fois énergie et sentiment, qui marque l'impact, sur le for intérieur de l'être humain, d'une relation avec la transcendance : contrairement au sacré, qui qualifie principalement l'objet (chose, situation, temporalité vécue comme extérieure au sujet), le numineux prend la mesure de la force plastique, sur l'individu et sur les collectivités humaines, du mysterium tremendum, le mystère qui fait trembler. Seule l'école jungienne fait encore usage du concept de numineux, dont le maître fit son miel. [Rudolf Otto, Das Heilige, 1917 ; traduction française : Le Sacré – L'élément non rationnel dans l'idée du divin et sa relation avec le rationnel, Payot, 1929.]

 

 

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Vendredi 1 septembre 2006

08: 48

Présentation à Gargas
de l'Homme-aux-liens
– 2
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Lire Les Mains négatives
à Gargas

 

duras_gargas
Lire les précédentes chroniques
consacrées à Gargas
– Cliquer ici.

Mercure de France, 1979.……….

……….
Le site des grottes de Gargas
Cliquez ici.

 

 

 

Qu'en ce bas monde la piété – qui est une belle posture de l'homme – trouve à s'exprimer loin des chapelles, des intégrismes et des sectes qui souvent les peuplent, qu'elle déroge soudain à toute routine, cela m'est un motif de joie profonde.

Lors de la première, le 23 août, l'épreuve m'a pris au dépourvu : cinq « stations », sur les sept prévues, avaient été franchies sans encombre – si ce n'est la voix, si difficile à placer dans un tel espace, qui requit l'essentiel de mon attention ; je me suis félicité d'avoir préparé chaque texte, remplaçant la ponctuation par des blancs, par des signes dont j'avais improvisé le code à mon seul usage, dans un corps de caractères assez ample pour rester lisible dans des conditions extrêmes, dirait l'autre. La dernière partie du programme s'amorçait, je me croyais tiré d'affaire.

Ce fut donc, pour le public, l'étape devant la grande anfractuosité oblongue, dans la roche, que zappent toutes les descriptions officielles de la grotte (un homme de Gargas a pénétré dans cette vulve de la Terre, deux fois plus haute que lui, l'a entièrement vaporisée d'oxyde de fer). Comme pour les autres lectures, j'attendais en avant, dans la pénombre, que Yoan Rumeau ait terminé sa présentation archéologique et répondu à d'éventuelles questions.

Dès l'amorce du poème de Marguerite Duras, j'ai perçu que je n'étais plus qu'un corps conducteur, ainsi qu'il en va en électricité : un fragile fusible, c'est l'image qui m'est venue, je l'ai dit ici, déjà. Ma voix transmettait l'influx des parois aux séquences du poème – et retour, courant alternatif : des mots aux signes qui leur ont donné souffle, qui les ont inspirés [1].

À la fin, me dirigeant vers la grande paroi des mains, pour le finale, j'ai senti que les jambes me manquaient, j'étais vidé : une énergie qui n'était pas la mienne m'avait traversé de part en part durant les quatre minutes et vingt secondes (temps chronométré ici, en préparant ce programme) qu'aurait dû prendre la lecture des Mains négatives – il se peut que j'aie lu plus vite, ou infiniment plus lentement, je ne saurais l'affirmer. Il me semble avoir lu ou entendu dire que les chamanes, les chiropracteurs, tous ceux qui opèrent par imposition des mains, ceux dont le corps se fait ainsi le conduit entre des forces qui l'excèdent, sortent brisés de leur prestation.

Si j'eus un mérite, ce fut celui de restituer ce texte à la grotte, qu'il s'agissait d'honorer cet été. Il me semble que nous n'avons fait ce soir-là, dans une sobre discrétion (le public, limité à une vingtaine de personnes pour des contraintes de conservation, rendait la cérémonie pour ainsi dire intime, presque secrète…), que venir recharger le chant magnifique de Marguerite Duras de cet amour indéfini (elle le proclame au cœur de son texte ), qui est l'énergie même des Mains négatives.

 

 

Partition de Dominique Autié
pour la lecture
du poème Les Mains négatives
de Marguerite Duras


Cliquez ici.


Les Mains négatives, dans Le Navire Night,
Le Mercure de France, 1979, pp. 103 sq. © Le Mercure de France [2].

 

 

[1] Yoan Rumeau m'a indiqué mercredi que la grotte d'El Castillo, en Espagne (à Puente Viesgo, Cantabrie), par sa localisation à proximité de la côte atlantique, convient peut-être mieux que Gargas, du moins dans une approche littérale du poème. Ce qui a provoqué l'écriture de ce texte n'est certainement pas une inconnue dans la biographie de Marguerite Duras. Yoan Rumeau me confirme qu'en revanche il est peu probable qu'il fût jamais lu dans la grotte d'El Castillo, ainsi qu'il l'a été à Gargas cet été grâce à l'initiative des organisateurs du centenaire de leur découverte scientifique.
[2] J'ai conscience d'écorner en la circonstance des principes, qui ont force de loi, en matière de droit d'auteur – que je m'attache à respecter scrupuleusement par ailleurs, ici même, invitant à l'occasion à ce qu'on les connaisse mieux pour mieux les respecter. C'est pourquoi je donne à voir la partition que j'ai conçue, à mon usage, pour faire une lecture orale de ce texte, par deux fois, devant un public qui n'a pas excédé, en tout, une quarantaine de personnes. J'ai distribué à chacune d'elles, à la fin de ces deux visites, un feuillet sur lequel figurent les références complètes, avec indication des pages dans l'édition utilisée, des textes que j'ai lus, renvoyant à l'édition actuellement disponible en librairie, selon le cas. Pour Les Mains négatives de Marguerite Duras, les propos qui m'ont été adressés par plusieurs participants, bouleversés par ce texte, me permettent de penser qu'autant d'exemplaires de l'ouvrage (disponible en librairie), dont la couverture est reproduite ici en vignette et agrandie en zoom…, seront acquis en librairie dans les jours à venir. Je m'estime moralement quitte, même si la lettre de la loi (non tout à fait l'esprit [sont concernés, ici, les droits patrimoniaux de l'auteur et de l'éditeur qui les exploite, non le droit moral]) reste, en dépit de mon artifice visuel, froissée.

 

Marguerite Duras,
d'après cliché D.R.

 

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Vendredi 25 août 2006

07: 56

 

Présentation à Gargas
de l'Homme-aux-liens



[Notes d'avant-scène et d'après-coup]


Programme (rappel) – Cliquer ici.

 

carrington_bruno

 

Lire les précédentes chroniques
consacrées à Gargas
– Cliquer ici.

 

[J'ai très peu dormi au retour de Gargas.
Juste ces quelques notes.
À peine mises en forme. Comme elles viennent.
(Hier, à cette heure-ci, j'étais dans la grotte.)
J'y reviendrai.
…………………………………………Jeudi, à la nuit tombante.]

 

Il fait 10 °C dans la grotte. Hygrométrie ? L'air y est de l'eau en suspension. Un aérosol, stricto sensu. Il me semble n'avoir cessé de transpirer qu'une fois sorti. La nuit me parut chaude et sèche.

*

C'est aux premiers mots lancés dans l'espace partout scalène, déclive, guttural, que mon corps a aussitôt jaugé la perdition de la voix : lui seul aurait pouvoir sur la portée d'une langue qui, pour une large part, ne m'appartenait pas. Il était le frêle et court conducteur (dans le sens où l'électricité entend ce terme) – à chaque instant, chaque mot, ce pouvait être soudainement l'obscurité la plus totale, et sourde : un coma. Corps fusible dans l'eau de l'air. Je ne trouve pas mieux, cela dit – c'est son seul mérite – l'assaut d'injonctions dont j'ai seulement perçu, sur le moment, qu'elles ne pouvaient être plus imprévisibles, ni plus contradictoires.

*

J'avais prévu qu'on ne me voie pas. Mon corps fut soudain voyant [1].

*

Le bruit [j'appelle bruit l'univers sonore tyrannique dans lequel nous évoluons, constitué de signaux digitalisés, mixés, formatés, amplifiés, qui annexe et recycle notre babil] le bruit, dis-je, fausse l'oreille interne de toute une civilisation. L'oreille interne gère l'équilibre du corps dans l'espace. Ce n'est pas la voix qui porte, c'est le corps. Je le sais depuis hier soir.

*

On dit : Il s'est passé quelque chose. Ni avant, ni pendant, ni aussitôt après on n'en prend vraiment la mesure. On ne réalise pas. J'ai préparé cela avec un soin scrupuleux. Je ne suis pas assuré que la seconde prestation exigera une moindre mobilisation de tout ce qui, dans le tréfonds de mon organisme, gère le balancier de la langue (systole / diastole). J'ignore quand l'exacte tessiture de ce qui s'est passé me sera clairement discernable. Ce qui s'est passé, pour l'essentiel, ne tenait pas à moi (je le dis sans modestie feinte, j'étais un conducteur, je tenterai de restituer plus clairement cela, plus tard, ce qui s'est passé – ce qui m'a passé dans le corps – quand j'ai lu le texte de Marguerite Duras). Sans doute tout cela est-il très familier à un acteur, dont c'est le métier. Une part de tout cela. L'autre part, c'est le lieu. Ce sont les mains négatives, là, à portée de main… Un acteur professionnel aurait connu la moitié de ma déroute, de mon ébriété, de ma joie.

[. . . . . Le génie du lieu . . . . . . . . .]

*

Je m'étais juré : Ils [le public] vont voir ! Juré de les mettre à rude épreuve. Et c'est pour moi, d'abord, que j'ai fixé la barre, juste un peu plus haut qu'il n'était raisonnable. Je me suis tendu les pièges, une sorte d'ordalie à la langue (si je passe, ils passeront, un guide de haute montagne ne doit pas, je suppose, raisonner autrement). Dans mon propre texte, ce passage : Un président de la République ne décide pas l’invention d’une grotte ornée parmi les grands travaux qui marqueront son règne. La grotte n’est pas un musée, elle en est le contraire, la pure contestation. On ne peut lier une grotte du paléolithique supérieur – tenter d’y lire, peut-être… la grotte, c’est la bibliothèque réelle, immémoriale : ici, on lit – on ne lie pas.

À vous. Essayez, avec cette humidité, de faire sécher les chemises de l'archiduchesse…

*

Le même sentiment – éprouvé quand je me tenais parmi le public, le mercredi précédent, pour la visite qu'accompagnait Alina Reyes, et hier, exécutant ma partition – que nous n'étions que les figurants d'un script écrit de tout temps, tellurique, sismique, astral (je l'ai dit : Alina Reyes a ouvert la grotte sur le bleu nuit du ciel, et j'ai senti ce ciel habité, hier). Le sentiment que d'autres nous écoutaient, que c'était pour eux que nous donnions de la voix dans la grotte. D'autres, impossibles à localiser sur la flèche ou la flaque du Temps – il serait dérisoire, en tout cas, de penser s'en tirer à bon compte en se disant qu'ils étaient là il y a vingt-cinq mille ans, que ce sont ceux des mains négatives. Eux aussi, peut-être, ne sont que figurants, comme nous le sommes. Non : d'autres, dont notre voix serait l'amont (ainsi que les brandons du bûcher, quand un hérétique y est lié, sont les étincelles de l'incendie à venir – comment les inquisitions ont-elles pu ne jamais discerner cela ? . . . . ) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

*

[1] J., venu avec moi de Toulouse, me dit ensuite avoir été frappé, lors de ma première intervention : j'étais parvenu à clipper tout à fait en haut du revers gauche de ma veste, contre le cou presque, la minuscule lampe de spéléo, achetée samedi après de longs atermoiements dans un magasin de sport [afin d'éviter tout « effet Frankenstein » sur le visage, quand il est éclairé de dessous, j'avais fait des essais ici, dans le noir] ; son faisceau n'éclairait que le classeur en plastique dans lequel j'avais organisé ma « partition » ; mais à distance, me dit-il, on ne discernait que mes mains dans l'obscurité de la grotte – et, flottant au-dessus des mains rythmées par la voix, une vapeur, étrange : ma tignasse blanche.

 

Leonora Carrington, The Burning of Giordano Bruno, 1964.
[Une page sur l'écrivain et le peintre Leonora Carrington, cliquer ici.]

 

 

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Dominique Autié à Gargas – Voir l'annonce sous cette chronique.

SECONDE VISITE le mercredi 30 août à 21 heures
(quelques places disponibles).


Programme, cliquez ici [ + zoom ]

Vendredi 18 août 2006

06: 45

 

 

 

 

la_grotte_le_ciel
À Gargas, la grotte, le Ciel – Le poème à la nuit d'Alina Reyes
[La Voie lactée – Cliché @ Thierry Lambert. Zoom : cliquer ici]

 

 

Mercredi soir, à la nuit tombée, nous étions une quinzaine – venus de Toulouse, des villages voisins, gens du tout-venant, à gravir le petit sentier qui conduit à l'entrée de la salle supérieure de Gargas, dans les pas de Yoan Rumeau. Parmi nous, Alina Reyes, l'invitée, l'invitante de cette visite nocturne, hors du temps ouvrable : à l'heure de la nuit redoublée – celle du dehors, qui étoffait les contreforts pyrénéens, mêlée à l'instant de notre passage à la nuit des profondeurs, impassible, immuable, glaciale. Glaciaire. La nuit des signes.

Alina Reyes a caressé de sa voix douce le beau silence de Gargas, comme pour se concilier le génie du lieu. Puis la voix s'est affermie, pour prier. Elle s'est nouée, soudain, pour évoquer la Vie – et invoquer Massabielle, cette autre grotte humide, non loin de là – devant l'immense fente de la roche qu'un homme du gravettien [1] a teintée d'oxyde de fer.

À plusieurs moments de son poème (la visite suivait son cours, menée par Yoan Rumeau, elle rouvrait le petit cahier et sa voix suspendait alors le temps du savoir, ouvrait sur l'immobilité des signes), elle a nommé le Ciel, avec quoi les hommes du paléolithique supérieur commerçaient depuis le tréfonds des grottes. L'idée m'a surpris, presque pris au dépourvu, mais elle est évidente : La voûte sombre de la roche, que n'atteignait pas toujours la lueur des torches, peuplée de son bestiaire zodiacal…, m'a-t-elle simplement répondu, après que nous sommes sortis de la grotte, presque étonnée de mon étonnement.

Je reproduis un passage du courrier électronique qu'elle m'a adressé jeudi matin, alors que nous étions convenus, en nous saluant la veille, qu'elle me confierait les premiers versets de son poème, ceux qu'elle a lus non loin de l'entrée de la grotte, lors de la première station, afin que je les reproduise ici. Je pense que ce texte n'en est pas vraiment un. S'il appartient à une littérature c'est à l'orale, il fallait être là pour l'entendre mais je ne peux pas le donner par écrit, il y faut la voix et la présence, vous avez peut-être vu que je l'ai noté à main levée dans mon cahier au stylo rouge comme il me venait (pendant que je me balançais pour aider les mots à venir). C'est comme ça qu'il est bien. J'ai commencé à en taper quelques mots pour répondre à votre demande mais ça n'allait plus. J'écrirai sûrement un texte sur Gargas, que j'aime passionnément, ou peut-être non, seulement d'autres paroles juste notées pour les dire à une autre occasion…

Parvenue devant la grande paroi des mains [2], elle a fait face aux empreintes énigmatiques, dos à nous comme dans une liturgie extraordinairement ancienne, dépouillée, sans complaisance, comme pour emprunter au Livre un psaume, une lamentation pour motif de sa leçon de ténèbres. Ceux qui étaient là furent alors, brièvement, une communauté – de pensée, de recueillement, d'émotion. Jusqu'à la volte-face des derniers mots, jusqu'à ce que le corps enfin fasse signe parmi les signes.

Alina Reyes a parfaitement raison : son poème à la Nuit de Gargas est pure oraison, offrande de l'instant infusé d'éternel.

Par excellence, ce qui ne se fixe pas.

 

*

 

[Alina Reyes intervenait dans le cadre des manifestations organisées pour le centenaire de la découverte scientifique des mains négatives de Gargas par le préhistorien toulousain Félix Régnault. Lire les précédentes chroniques consacrées à la préparation de ces visites noctures, auxquelles j'ai le redoutable bonheur d'être associé. Cliquer ici.]

 

 

[1] Entre 28 000 et 23 000 ans avant le présent.
[2] Située près de l'entrée de la salle inférieure, c'est elle que les visiteurs découvraient, jadis, à peine introduits dans la grotte, encore éblouis par la lumière du jour. Aujourd'hui, après que les maîtres d'œuvre du renouveau de Gargas eurent l'idée parfaite d'inverser le sens de la visite, c'est devant ce panneau que s'achève désormais le cheminement qui conduit le visiteur de la salle « haute » à la salle basse, la plus anciennement fréquentée par l'homme, probablement (celle en tout cas qui porte les signes les plus anciens de son activité) ; de sorte que cette dernière est traversée à rebours, depuis sa partie la plus profonde jusqu'à ce qui était son entrée.

 

 

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Dominique Autié
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