blog dominique autie

 

Lundi 24 décembre 2007

18: 24

Pierre Emmanuel
4 – Évangéliaire

 

Les Jours de la Nativité

 

ange_mirouer_blog

 

 

Pour KarimLouis,
à joindre à ce que je tiens pour notre commune prière,
et pour Éric B.,
à cause de Pierre Emmanuel et de l'héliogravure.

 

 

Quand je dis qu'une bibliothèque privée est une personne, dans le sens où l'entendent les naturalistes ! Encore mal remis du double attentat bactérien dont je reste l'innocente victime, je cherche comment honorer la Nativité dans le peu de temps que me laisse l'adversité. Comme aimanté, je tire de son rayon Les Jours de la Nativité, paru en 1960 dans la collection  Les Points cardinaux  de Zodiaque. Sans me souvenir que, l'an passé, pratiquement à la même date et pour la même circonstance, j'avais évoqué cet ouvrage – acquis mais non encore reçu. Relisant cette page, j'y trouve mon intention, en forme de promesse, d'évoquer Pierre Emmanuel, ce que j'ai fait par trois fois, seul un florilège de sa poésie manquant à ce jour pour que sa présence ici ne soit pas trop gravement lacunaire.

En quoi la bibliothèque a-t-elle, cette fois, démontré sa nature d'organisme vivant ? Cette façon d'accomplir ce qu'on a soi-même prévu, sans recours à quelque pense-bête et sans même avoir conscience de se conformer à cette nécessité, n'est-ce pas la moindre suite dans les idées dont doit faire preuve celle ou celui qui tente de n'être pas le jouet des circonstances, de l'air du temps ni de ses caprices ? Assurément, et l'analyse vaudrait s'il n'y avait ici ce dispositif souverain des livres mystérieusement acquis selon la double injonction d'un faux hasard qui les place sur votre route et du manque jusqu'alors insoupçonné qu'enfin ils étanchent. La dizaine de recueils poétiques de Pierre Emmanuel acquis cette année n'est pas sans lien vital, stricto sensu organique avec l'acquisition décidée le 23 décembre de l'an dernier d'un volume que j'offre aujourd'hui de feuilleter aux familiers et aux hôtes impromptus de ce blog. J'en veux pour preuve une simple remarque, qui ne manque pas de me frapper à l'instant : c'est son Évangéliaire que, spontanément (croyais-je) j'évoque dans mon billet de 2006 quand je constate que Pierre Emmanuel a contribué aux Jours de la Nativité. Or, c'est bien à Évangéliaire, paru à l'automne de 1961, qu'appartiennent les poèmes qui scandent la superbe méditation proposée par Zodiaque un an plus tôt. Dans notre métier, cela s'appelle une prépublication.

Il y a plus. Un dimanche matin de l'automne, j'ai sauvé d'un monceau de vieux livres dont on demandait deux euros l'exemplaire La Grande et Belle Bible des noëls anciens, du douzième au seizième siècle, un volume publié en 1942 par Albin Michel. Six cent vingt pages en in-quarto – l'absence de tout luxe, on le suppose, mais un art du livre inentamé par l'hostilité ambiante : grandes marges, typographie d'une lisibilité superbe, humble papier de fière tenue – que ce cher André, qui reçut l'ouvrage d'Yvette le 4 novembre 1945 en souvenir de quelques heures trop courtes (ainsi que l'indique, en page de garde, l'ex-dono que celle-ci calligraphia à l'encre bleue d'une écriture d'institutrice), prit soin de découper sans provoquer la moindre barbe.

Je me souviens être rentré ravi de tenir mon billet de Noël. J'étais en train de photographier quelques pages ouvertes de Zodiaque, samedi dernier, quand m'est revenu en mémoire le gros bon livre restauré sans peine, qui venait de passer tout l'Avent sur ma table de travail. Je m'y suis plongé, assez de temps pour comprendre, deux mois plus tard, l'intérêt de ma trouvaille : l'auteur, dès les premières pages de son introduction, s'appuie sur les travaux du folkloriste Pierre Saintyves et sur Le Latin mystique de Rémy de Gourmont ; je me précipite pour retrouver le cadre d'une référence chez l'un et l'autre : je bénis l'ami qui, il y a quinze ans, m'a fait acquérir toutes affaires cessantes la nouvelle édition que Charles Dantzig a donnée aux éditions du Rocher du Latin mystique, dont l'extravagante richesse saute aux yeux dès qu'un tel recours s'impose ; et, dans le gros florilège que « Bouquins » propose de l'œuvre immense de Saintyves, je constate que je dispose là d'une vingtaine de pages sur les sanctuaires à répit – un thème parmi d'autres sur lesquels j'engrange, dans la perspective de nourrir enfin mes Mirabilia imprudemment inaugurés le premier jour de l'année (dont j'ai vite constaté l'autodévoration de la curiosité à laquelle qu'un tel projet accule celui qui s'y consacre).

Et, surtout, je découvre tardivement que La Grande et Belle Bible des noëls anciens est certainement l'œuvre la plus insolite d'un auteur dont le nom m'était assez peu inconnu pour que j'aie la négligence de ne pas chercher, sur le moment, à en savoir plus son compte : Henry Poulaille. Lisez ce qu'il est dit de cet homme sur la Toile, vous n'y trouverez pas mention de son travail sur ces noëls médiévaux, que lui-même tenait pour des joyaux de littérature populaire ! Étrange, non ? cette incapacité de notre époque à concevoir qu'un pionnier de la littérature prolétarienne, éditeur de profession, pût apporter une contribution – que je pressens majeure, aux pages que j'ai lues ces jours-ci – à la compréhension de l'imaginaire religieux de son prochain…

Vous savez désormais quelle chronique vous lirez le 24 décembre 2008, ici même.

À celles et ceux qui m'accordent le bénéfice enviable de leur présence aux abords de ces pages je souhaite que ces livres – entrouverts pour eux – apportent un supplément de sérénité en cette nuit sainte et douce.

 

 

Les Jours de la Nativité (Galerie)
cadratin_blog
Cliquez ici.

 

 

En ouverture : Gravure (détail) extraite du Mirouër de la Rédemption de l'humain lignage, Lyon, 1478. Ce volume est tenu pour le premier livre illustré imprimé en France.
Exemplaire conservé à la bibliothèque de Troyes. Cliché depuis Les Jours de la Nativité,
collection « Les Points cardinaux » (volume 2), éditions Zodiaque, 1960.

 

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Samedi 25 août 2007

08: 36

 

Pierre Emmanuel

3 – Un infréquentable ?

 

pierre_emmanuel3

 

Lire les deux précédentes chroniques :
intertresetroit
1. – Réalité du Verbe
intertresetroit
2.– L'abîme de l'unité

 

La menace de dépérissement ou d'extinction qui peut peser
sur la littérature sonne comme une extermination d'espèce,
une sorte de génocide spirituel.
intertresetroit
Roland Barthes [1].

 

… Tel se présente Pierre Emmanuel à qui La Face humaine advient. À qui ouvre ce livre et ne peut le refermer. Je prévois, dans un quatrième volet, de restituer plusieurs pages de sa poésie, selon cette méthode du livre ouvert à l'écran, qui me semble propice, parce que médiane et médiatrice entre deux supports – entre deux âges du monde et de l'esprit.

Je discerne dans quel ghetto moral a pu et peut encore se trouver cet apatride de la langue : inconnu de la plupart de ceux qui pourraient, aujourd'hui, se désaltérer à sa méditation ; poète chrétien pour d'autres, hâtivement supposé annexer son verbe à quelque cause perdue ; au regard des poètes comme des croyants, il est parmi sa communauté de prière et parmi les ouvriers de la langue celui qui, singulièrement, conteste toute revendication de la poésie à se prévaloir d'une dimension spirituelle propre ; position insolite s'il en est, pour ne pas dire intenable quand c'est d'abord par son œuvre poétique – non par ses essais, plus tardifs – que l'intellectuel s'est acquis quelque visibilité publique.

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intertresetroit

Cela suffirait-il à lui valoir de figurer aux côtés des écrivains infréquentables que Juan Asensio a convoqués par la voix de ceux qui s'honorent de les lire dans un volume hors série de la Presse littéraire ?

La plupart des existences et des œuvres revisitées dans ces pages ont pour caractéristique commune, me semble-t-il, de ne s'être pas placées sous la bannière, somme toute protectrice, d'une école, d'un groupe, d'une chapelle, encore moins d'une église. Observation qui aboutit à une remarque tautologique si l'on prend au mot la proposition à laquelle aboutit Juan Asensio : Affirmons donc que l'infréquentable est d'abord et avant tout un homme libre [2].
Qui est cet homme ? D'où me parvient sa voix ? Que me vante-t-il – que me vend-il ? Pierre Emmanuel… combien de divisions ?

L'infréquentable se présente sans barrière placentaire, sans garde rapprochée, sans le bouclier de la doxa. Quand on le croit affilié, on constate que ses « amis » ne pas tardent pas à le suspecter d'intelligence avec l'ennemi, qu'il s'est d'ailleurs présenté en dissident, qu'on l'a accueilli avec mauvaise grâce en futur exclu.

Comme Bloy et Bernanos, Pierre Emmanuel est un homme seul. On peut tout dire d'eux, tout et son contraire. Nul ne viendra brandir un manifeste qu'ils auraient cosigné de leur vivant afin de frapper d'alignement la glose, l'hommage ou le reproche. S'ils font, aujourd'hui, l'objet d'un anathème ou d'un interdit, celui-ci sera formulé sur la base de concepts et de principes qui sont étrangers à leur pensée et à leur œuvre, voire anachroniques : comme on stigmatiserait aujourd'hui un stratège militaire du Grand Siècle pour ses propos non conformes au dogme de l'égalité des sexes et au principe de la parité hommes-femmes, tels que les promeuvent les militants féministes les plus sourcilleux – un tel motif trouvant sa seule autorité dans le fait que toute une société en adopte les présupposés, le reprend à son compte, le présente comme une évidence fondatrice et normative qui ne saurait souffrir qu'on doute de sa légitimité : des moines choisissent, à l'intérieur de la clôture, de célébrer en latin l'office divin, ils sont traditionalistes, assimilables sans autre forme de procès aux factions intégristes de la chrétienté, dont on sait parfaitement par ailleurs… Etc.

Je vois dans cette conjonction – l'absence, voulue par eux, de dogme protecteur et la propagation, consentie par nous, d'une doxa expéditive – l'extrême vulnérabilité à laquelle expose plus que jamais l'exercice de la liberté souveraine – liberté scandaleuse, radicale, secrète, selon Juan Asensio – qu'à travers leur œuvre et leur conduite de tels esprits ont poursuivi et poursuivent encore, pour ceux qui survivent parmi nous. Qu'un silence indifférent les condamne à l'oubli – c'est le cas de Pierre Emmanuel – ou que les impératifs catégoriques d'un succédané de morale et de pensée sociale les voue aux gémonies, c'est bien par défaut de langue, faute des mots susceptibles de faire écho à leur voix que ces voix, soit semblent muettes, soit sonnent faux à l'oreille assourdie de notre temps.

Ils seraient non pas infréquentables. Non pas maudits ! – mais peut-être, plus intimement, de façon plus pernicieuse encore, médits.

J'attache, au fil du temps, un plus grand crédit à cette forme parasitaire du Mal, qui se loge au plus secret de l'hôte pour en épuiser la substance. Chez Homo sapiens, le parasitisme s'en prend à la langue, il n'est pas de plus sûr moyen d'exténuer l'espèce humaine. Pour des raisons que j'avais d'abord prévu d'explorer ici, mais qui excèdent ma pensée, du moins ces temps-ci – des raisons qui exigent des outils parfaitement réglés, des lames fraîchement soumises à l'affûtage –, je tiens que la foi, chez de tels êtres, est plus qu'une circonstance aggravante : quel qu'en soit l'objet, mouvement massif et totalitaire de l'âme, la foi fonde l'acte libre. Une telle liberté n'aurait plus de lieu, selon Juan Asensio, que dans les catacombes [3]. C'est plus qu'une image : lisant Pierre Emmanuel, il me semble rejoindre enfin une Église du silence, dont je pressens qu'elle n'attend pas que moi. C'est cela qu'il conviendrait de creuser. C'est sur cette piste que m'entraîne la lecture, pour ainsi dire dans le même temps, de La Face humaine et des essais rassemblés par Juan Asensio dans Les Écrivains infréquentables.

 

 

[1] La Préparation du roman. Notes de cours et de séminaires au Collège de France, 1978-1979 et 1979-1980, éd. Nathalie Léger, (coédition Le Seuil-Imec, 2003), p. 190. Cité par Juan Asensio, « L'infréquentable est le révolutionnaire le plus abouti », Les Écrivains infréquentables, hors série de La Presse littéraire, février 2007, Robert Lafont Presse, p. 14 (note 18). Passage rayé par Barthes.
[2] Ibid., p. 16.
[3] Ibid., p. 9.

 

 

Mardi 28 août, entretien avec Juan Asensio
intertresetroit
à l'occasion de la deuxième édition de son livre
intertresetroit
La Littérature à contre-nuit.

 

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Dimanche 24 juin 2007

08: 33

 

Pierre Emmanuel

2 – L'abîme de l'unité

intertresetroit
Lecture de La Face humaine

 

 

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Lire la première chronique :
intertresetroit
1. – Réalité du Verbe

 

Je parle au nom de la parole [87] [1].

Voilà le livre, posé à plat sur la table du bouquiniste. Plus de trente années, au cours desquelles j'ai acquis, toutefois ses Orphiques, dans la belle petite collection « Métamorphoses » dont Gallimard honorait ses poètes, il y a un demi-siècle. Une pensée – plus qu'un souvenir – m'aimantait donc. Je parle au nom de la parole : par respect et par amour. La parole m'intime une exigence à laquelle je dois obéir, et me la révèle fondée sur une sainteté hors de toute atteinte. Tous les vocables ne m'enseignent, ne m'assignent pas un même degré : mais avec une attention suffisante, même les plus dévalués, les tics de langage, les truismes, peuvent être revigorés ou guéris. Si nous entendions vraiment tout ce que nous disons, il n'y aurait ni répétition, ni truisme : tout serait vrai, nous ne parlerions jamais en vain. Notre parole serait notre éthique, et l'esthétique y gagnerait car nous éliminerions la bourre des mots inanes, ne laissant que la passion du dire, identique à la passion d'être ce qui est dit [87-88].

Jamais, ces derniers temps, mes notes n'ont été aussi denses. La Face humaine est d'un poids volumique aberrant, ouvert entre mes mains. Je le vérifie à l'instant, tandis que j'y vais retrouver les jalons de mon propos.

Dans le texte inaugural du livre, un chapitre intitulé « La gloire de croire », Pierre Emmanuel prend soin de donner sa position, comme il est exigé des pilotes de navires et d'aéronefs – d'où je parle… :

…………………………
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Une chose est certaine, que je dois déclarer : quand je dis : nous, je pense aux êtres en marche ; aux athées plus qu'aux autres, parfois à eux seuls. Aux gens sans feu ni lieu, chemineaux d'une informulable espérance. Je me sens avec eux, sinon l'un des leurs. Attiré, tiré, loin des voies toutes faites. Ensemble nous vivons, dans leurs conséquences extrêmes, l'effacement des hommes et l'absence corollaire de Dieu. j'invoque Dieu pour qu'il nous unisse, nous, ses absents, dans l'ardeur d'une même attente extatique, en quête d'une Présence innomée dont le feu doit brûler l'homme à jamais : priant aussi non que je la leur communique, mais qu'elle se communique à eux par moi, le seul de ces athées qui proclame la gloire de croire [14-15].

Dans les pages les plus ferventes, où la prière se dit prière, s'interpose, ouvre une respiration dans l'exposé que la colère fait parfois confiner au pamphlet (la prière fait changer l'homme d'élément, évolution analogue dans l'ordre de l'esprit à celle de certaines espèces, de terrestres devenues marines [159]), il conviendra de ne pas perdre cette localisation que l'auteur donne de lui-même : celui qui s'adresse à moi n'est pas le chantre de sa propre foi ; et s'il paraît prier comme un bon poète chrétien est payé pour le faire, ne nous y trompons pas, c'est que toute pensée est adorante [19].

Je suis saisi, je l'ai dit d'emblée, par le rappel que sans relâche Pierre Emmanuel adresse à son lecteur de la nature et de la fonction de la parole – terme dont l'usage se confond avec ce que Pascal Quignard invoque et nomme la langue : Nous sommes faits de peu de mots dont nous n'avons jamais fini de libérer en nous le sens [95]. Tout aussi saisissant est le parti pris d'évidence qu'il adopte à propos de l'âme : il en mentionne les performances, les souffrances, les apports et les besoins sans plus s'estimer redevable d'une définition ou du moindre argument psychologique que s'il parlait de l'estomac, des pieds ou du cerveau. Homo sapiens a une âme, aucune neuroscience ne saurait mettre en cause ce fait d'expérience, vérifié sur plusieurs millénaires et sous tous les climats. Et l'âme, indique Pierre Emmanuel, est partage, polarité de la langue qui est de faire chatoyer le tissu de l'invisible, saisir une métamorphose incessante en filigrane des choses, en même temps que la forme unifiante, le symbole, identique à travers ses mues [51]. Dès lors, une question s'impose, qui structure ces pages – comme elle hante l'œuvre entière : quelles sont, dans cet univers désâmé [132], les fonctions respectives du religieux et du poète ? comment les situer sans les confondre ? Ce livre n'est qu'un long dialogue à plusieurs hauteurs, ou plutôt un embrasement qui est un combat, celui de la tourbe et du feu, de la parole humaine et de la Parole de Dieu, du verbe et du Verbe [21]. Et, quelques pages plus loin, en ouverture de « La bouche inutile » : Car j'ai à dire. […] J'ai à dire en tant que poète. J'ai à dire en tant qu'esprit religieux. […] Le poète et l'esprit religieux sont les plus anonymes et les plus singuliers des hommes. Tous deux (mais non de même) gardent un même Lieu, se disputent le sens d'une tombe et d'une gloire. Tous deux sont en moi, qui déchirent et désirent l'unité. C'est dans l'unité que j'ai à dire leur double sens, leur Lieu impartageable : l'unique foyer de parole, qu'elle sorte de l'homme ou de Dieu. Que j'aie à dire le Lieu commun est ma singularité la plus profonde [25-26].

Cette méditation qui revient sans cesse à son thème central, tisse et retisse quelques mots que le temps évide, épuise de leur substance et que le poète tente de recharger, cette méditation ouvre toutefois sur une certitude : croire est bel et bien l'enjeu central de notre présence au monde.

…………………………
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Ces athées, négateurs mystiques, peuvent donner l'exemple de très nobles qualités : ouverts à toute chose belle et même bonne, excepté Dieu, ils ont la passion de ce qui fait notre nature grande, leur vocation de l'homme se veut infinie – contre Dieu. Point n'est besoin de Dieu pour pratiquer stoïquement la vertu, ni brûler d'ambition morale pour l'homme. Les croyants ne le nient pas, au contraire. Ils pensent que cette ambition est le suprême orgueil de la raison naturelle, laquelle y cherche la preuve de sa liberté contre Dieu. Ce que nient les croyants, c'est qu'en s'améliorant l'homme se sauve, et que la pratique tout humaine de la vertu puisse faire passer quiconque de l'ordre naturel à l'ordre spirituel. Ils affirment que même avec les meilleures qualités, nul ne peut être sauvé que par Dieu. Ils croient aussi que beaucoup sont sauvés sans ces qualités, et certains malgré elles. Cette affirmation foncière fait horreur à l'humanisme athée.
intertresetroit
Ce dernier se fonde sur l'axiome contraire : l'homme peut, et doit, se sauver lui-même. Dire que l'homme se sauvera peut signifier qu'il finira par abolir cet aspect négatif du réel qu'est le mal sous ses formes diverses : la souffrance, le vice, la mort. Espérance qui, placée sur l'homme seul, va pour le croyant à l'encontre de son objet. Pas plus que l'athée, le croyant n'accepte naturellement la réalité de la souffrance. Mais l'instinct de la foi sent que l'athée, pour se délivrer du scandale du mal, tend à ravir à Dieu l'économie du salut et de la vie spirituelle, économie dont l'équilibre passe par une douleur mystérieusement commune à l'homme et à Dieu [207-208].

À tous égards, il y a dans ces lignes une sorte de d'extrait de La Face humaine et, plus amplement encore, de l'œuvre de Pierre Emmanuel – ce que j'ai lu de son versant poétique offre une terrible cohérence d'âme, de pensée et de langue avec les pages de l'intellectuel.

Je sais que l'homme est sans commune mesure avec la somme de ses énergies. Je suis certain que notre évolution udûment libératrice manque de l'essentiel, est en danger de manquer l'essentiel : d'aboutir […] à la taciturnité fraternelle des esprits fondés sur un commun silence [33]. Nous voilà prévenus de la fonction d'un tel livre, qui – parce qu'il est parole et langue – opère dans la distance inlassablement agrandie entre langage et silence, abîme de l'unité [52].

 

À suivre :
intertresetroit
3 – Pierre Emmanuel :
un infréquentable ?

 

[1] Toutes les citations étant empruntées à La Face humaine (Le Seuil, 1965), je prends le parti de mentionner la page entre crochets, dans la suite de la citation, évitant de multiplier les notes en bas de page.

 

Pierre Emmanuel, d'après cliché Le Seuil, D.R.

 

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Dimanche 10 juin 2007

12: 55

 

Pierre Emmanuel

1. – Réalité du Verbe

 

 

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La littérature est désormais inscrite dans le plan d'une totalité
qui se connaît et qui, à l'intérieur d'elle-même,
tient pour connus les limites éventuelles de la littérature
et le rôle possible de l'écrivain. Celui-ci est mis dedans,
tout juste libre de tenir dans ces limites le rôle qui en découle,
et qu'une société plus explicitement totalitaire pourra même lui assigner.
intertresetroit
Pierre Emmanuel, La Face humaine,
Le Seuil, 1965, pp. 66-67.

 

Dès les toutes premières pages de La Face humaine, lues dans l'heure qui a suivi son acquisition, j'ai compris que je ne pourrais ouvrir d'autre livre avant d'avoir terminé celui-là. Et, dans l'un de ces moments d'entre-deux [sortir acheter le pain et du tabac, attendre le bus] où je convoque la pensée des interstices – cela peut battre le pavé depuis la veille, ou l'aube si je me trouve confisqué à moi-même par les affaires courantes et la vilenie horlogère –, une image s'est imposée pour le dire : ce vêtement ni trop lâche ni trop ajusté, dans lequel le corps se retrouve sans que le poids ou l'épaisseur du tissu ou de la laine ne contraigne la respiration, dans lequel je ne suis pas emprunté (nous puisons à tant de pensées et de savoirs qui ne sont pas à nos propres mesures, mais pire : combien de livres nous sucent, nous pillent, empruntent à l'esprit, à la chair du lecteur imprudent ou négligent leur maigre raison d'être !), cette seconde peau que notre condition de singe nu nous impose d'endosser – la pensée de l'autre –, il arrive donc très exceptionnellement qu'elle tombe avec la même perfection qu'un costume taillé sur mesure par un modeste mais impeccable artisan.

Me convient ce que cet homme dit de la langue, qui fonde toute approche conséquente du Verbe – notion qu'il n'impose pas comme d'emblée confessionnelle mais à laquelle [grâce à…, avec laquelle] le réel est confondu – non par lui, Pierre Emmanuel, poète et intellectuel usant de la langue commune comme matériau, mais de façon pour ainsi dire (idéalement) anonyme – à travers son labeur de poète et d'intellectuel, affirme-t-il, le Verbe fait son office : restituer l'être au réel, qui n'est que nommé.

Me conviennent, me touchent infiniment, au vif, ces pages de La Face humaine intitulées « La bouche inutile [1]», dans lesquelles sont interrogées frontalement les fonctions sociales de ceux qui se désignent comme comptables de ce Verbe.

Ma pensée se ressemble à l'approche de la sienne [je ne trouve pas à le dire autrement : je trouve feu en ces pages, mais aussi apaisement à cette hantise de ne pas se reconnaître, un matin, devant le miroir piqué du lavabo, de se voir méconnaissable, – à dire vrai, de se découvrir infréquentable !]

D'où l'hypothèse que voici. J'ai assisté, à la fin des années 1960, à une conférence que donna Pierre Emmanuel dans le cadre de la Semaine des intellectuels catholiques, à la Mutualité. J'accompagnais mes parents. J'écrivais mes premiers poèmes. C'est ce qui me donne les environs de la date. Pierre Emmanuel traita de la poésie – ce qui devrait permettre de fixer l'année, mais – faute, je suppose, d'entrer les bons mots clés – Google me refuse cette référence qui sommeille assurément dans un recoin de la Toile. Il se peut donc (j'incline à tenir pour certain) que le propos oral de Pierre Emmanuel cet après-midi-là ne put que bercer, faire s'assoupir peut-être, le jeune adulte futile et sensuel chez qui tout enseignement provoquait des fourmis. Toutefois, sans doute, fis-je mieux, bien mieux, que l'écouter, le suivre, m'efforcer d'en saisir le sens et la portée : sans nul doute laissai-je s'introduire en moi, pénétrer comme on dit d'un baume, d'une crème qu'on étend juste en massant la peau à peine, que les pores l'absorbent, l'assimilent à leur rythme jusqu'à ce que les principes actifs cautérisent et nourrissent le derme profond.

Il se peut que nous soyons le plus souvent dans l'erreur quand nous désignons les lectures, les circonstances, les êtres qui, croyons-nous, ont formé, modelé, chargé (image de la batterie et de la pile, s'il est vrai qu'on charge aussi une arme à feu) ; or, à notre moins glorieux insu d'êtres doués de raison, nous serions redevables de nos dispositions d'âme à de tout autres agents pollinisateurs, dont nous n'aurons même pas perçu en son temps le bruissement d'élytres. Je m'étonne de l'improbable résurgence de telles sources ; il y faut le concours de supports tangibles et de leur conjonction avec la couleur que prend l'âme – anticipant alors, c'est à croire, la tonalité des mots qui semblent avoir été agencés pour ne délivrer leur charge de sens que le moment venu, après des années d'enfouissement, d'absence de celle ou celui désignés pour les entendre : effet retard de la langue.

 

 

Lire les pages 86 à 92
de La Face humaine

Cliquer ici.

 

À suivre (cliquer) :
intertresetroit
2 – L'abîme de l'unité.

 

 

[1] Le Seuil, 1965. Chapitre courant des pages 25 à 59, dans lesquelles Pierre Emmanuel s'interroge avec une rare acuité sur le statut du travail du poète et de l'intellectuel. Je ne suis malheureusement pas parvenu à isoler un passage de ce texte qui en préserve la portée. Les éditions du Seuil laissant indisponible à leur catalogue la quasi totalité de la vingtaine d'essais et de recueils que l'auteur y a publiés, j'assume le risque de donner à lire quelques pages, les dernières du chapitre suivant, qui favoriseront mieux que toute citation artificiellement extraite une première approche significative de la pensée de Pierre Emmanuel (voir ci-dessus ou cliquer ici.).

 

Pierre Emmanuel, capture d'écran sur le site de l'Ina de l'extrait du journal télévisé de 20 h du 5 octobre 1973 (démission du Conseil de développement culturel, dont Pierre Emmanuel était président).

 

 

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