blog dominique autie

 

Lundi 12 novembre 2007

07: 58

Colloque L'échiquier labyrinthique de Roger Caillois *
Toulon, 8-9 novembre 2007.

intertresetroit

validite_echiquier_blog
[Zoom]

 

 

pagano_alphee_detail

intertresetroit[Galerie]
intertresetroitintertresetroit

Gare de Toulon, vendredi vers trois heures, après que nos hôtes nous ont salués – ils nous auront épargné jusqu'au poids de nos impedimenta tant que nous avons relevé de leur juridiction. Guillaume Bridet, enseignant à Paris XIII, spécialiste de Roger Vaillant, de Caillois, du surréalisme, trouve ce beau raccourci : Le comité scientifique d'un colloque international serait donc la dernière survivance d'une sociabilité enviable… Tant il est vrai que Valeria Sgueglia et André-Alain Morello, les organisateurs de ces deux journées dédiées à L'échiquier labyrinthique de Roger Caillois, ont témoigné, pour leur sujet comme pour ceux qu'ils avaient conviés autour de l'œuvre, d'égards qui consolent et réparent de tant de barbarie ambiante. Un concert spirituel d'accents napolitains, toscans, célébrait jusqu'à table l'auteur du Fleuve Alphée, qui pourtant se déclarait sourd à la dimension musicale du monde. Deux plasticiens, Enzo et Nicola Pagano, avaient apporté de Naples un subtil ensemble de compositions offertes à Caillois le temps de ces journées.

Les actes paraîtront. Je relève ici, sur le vif, l'étonnante richesse et la cohérence des communications. Sans le moindre artifice intellectuel ou oratoire, c'est la présence d'un Caillois plus vivant que jamais qui s'est imposée : ses hypothèses, ses perspectives diagonales, son impeccable grammaire ont paru actives – comme on le dit des volcans – dans l'intelligence du temps. Et disponibles (ce qui n'est, loin s'en faut, le cas des livres eux-mêmes). Pour preuve de cette belle et vivifiante nécessité d'esprit, je ne ferai mention que de l'intervention de Daniel Bilous, du laboratoire Babel de l'université du Sud Toulon-Var, spécialiste de la « littérature mimétique » (le pastiche comme genre, notamment) ; c'est en curieux qu'il avait abordé Cases d'un échiquier et pris la mesure de Caillois – sur un méchant jeu de photocopies qui me fit peine. Sa communication, « De la classe à la case, logique d'un livre » fut d'autant plus précieuse qu'aucune habitude de lecture de l'œuvre ne l'inspirait : il s'est avancé en défricheur. À ma stupéfaction, une partie de son propos a consisté à présenter, dans des termes d'une irréprochable clarté, les tenants et les aboutissants de la classification phylogénétique (dite encore cladistique), qui désormais prévaut dans les sciences de la Vie et de la Terre pour rendre compte de l'évolution des espèces. Notion nécessaire à mon propre exposé, que j'avais renoncé à éclairer, autant par crainte d'excéder mon temps de parole et de rebuter mon auditoire que par peur d'être confus sur une matière éminemment scientifique. Daniel Bilous s'en est acquitté avec une sobre rigueur toute cailloisienne.

Je reste frappé que, d'emblée, la démarche de Cases d'un échiquier l'ait ainsi orienté, de façon nécessaire, vers cette actualité de la recherche : celle-ci se trouve au cœur de l'exposition permanente du Muséum de Toulouse, elle est incontournable dans mes travaux de médiation muséographique pour l'établissement – et je venais justement présenter au colloque l'organisation de la salle consacrée aux grandes fonctions du Vivant, fondée sur le modèle de l'échiquier de Caillois. En l'absence de toute concertation préalable, la communication de Daniel Bilous apporte une vérification saisissante de la validité de l'échiquier.

Découverte grâce à l'exposé d'une jeune universitaire d'origine britannique, Clare Sibley, l'existence (émergente) d'une écocritique, qui consiste moins à traquer les thématiques écologiques dans les textes littéraires que de considérer, in fine, le texte lui-même comme agent actif, composante du ou des écosystèmes dans lesquels il est produit et/ou lu.

J'ai encore fait la rencontre de Stéphane Massonet, de l'université de Bruxelles, auteur de Labyrinthes de l'imaginaire dans l'œuvre de Roger Caillois, qui fait paraître dans quelques jours, chez Gallimard, un volume sur le regard que porte Caillois sur l'art contemporain.

Catherine Rizea-Caillois assistait à nos travaux. Sans doute n'ai-je pas été seul à ressentir cette émotion : lui permettre de vérifier l'intacte efficacité de l'œuvre de son père chez des esprits dont les recherches, les travaux et les œuvres, dans leur diversité, quadrillent aujourd'hui même une urgente et rigoureuse lecture du monde.

 

 

 

 

filet_gris

* Le colloque international L'échiquier labyrinthique de Roger Cailllois
était organisé dans le cadre des Deuxièmes journées scientifiques euroméditerranéennes de l'université du Sud Toulon-Var
par le laboratoire Babel de l'UFR de lettres et sciences humaines,
en association avec l'université de Naples.

filet_gris

Toulon, le palais Neptune
(où se tenaient les Deuxièmes journées scientifiques euroméditerranéennes).
Cliché : Dominique Autié.

intertresetroit
echiquier_pagano_vignetteintertresetroit
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…


blanc
Échiquier par Enzo et Nicola Pagano
Toulon, 8-9 novembre 2007
.

 

 

chouette_pallas_blog
intertresetroit

Jean-Christophe Saladin, directeur de la collection « Le Miroir des Humanistes » aux éditions Les Belles Lettres, convie les lecteurs de ce site aux

CAUSERIES INSOLITES DES BELLES LETTRES

qu'il anime chaque mois dans le cadre de l'Alliance française, à Paris.

La causerie du jeudi 22 novembre, par Sandra Boehringer, traitera du livre de Félix Buffière, Éros adolescent, la pédérastie dans la Grèce antique, que les éditions Les Belles Lettres viennent de rééditer – ouvrage évoqué ici, dans l'une des pages de L'ordinaire et le propre des livres consacrée à l'Anthologie palatine.


xxxx

 

PageRank Actuel

Lundi 5 novembre 2007

07: 58

Colloque

 

L'échiquier labyrinthique
intertresetroit
de Roger Caillois

intertresetroit
caillois_ina_blog

 

 

Les 8 et 9 novembre 2007 (ce jeudi, donc), l'université du Sud Toulon-Var (UFR de lettres et sciences humaines, laboratoire Babel) accueille les deuxièmes journées scientifiques euroméditerranéennes, en association avec l'université de Naples. Un colloque international se tiendra sur le thème de L’échiquier labyrinthique de Roger Caillois. André-Alain Morello et Valeria Sgueglia, qui organisent ces rencontres, m'ont fait l'honneur de m'y convier, afin que je présente le travail de médiation muséographique réalisé au muséum d'histoire naturelle de Toulouse : la structure de l'échiquier, telle que Caillois la met en œuvre notamment dans Cases d'un échiquier [1], a été retenue pour l'une des salles de l'exposition permanente.

J'ai terminé, ce week-end, la rédaction de ma communication, Validation de l'échiquer. Je rendrai compte de ce colloque, qui promet d'être passionnant. Je reproduis ici l'argumentaire de mon intervention, adressé en juin aux organisateurs.

*

On peut lire dans Cases d’un échiquier, insérée dans le texte intitulé « L’imagination rigoureuse » et présentée comme un bref excursus, une « Étude de l’échiquier [2] » – déroutante de rigueur et de liberté, à l’égal de la plupart des textes de Roger Caillois. Comme « Reconnaissance à Mendeleiev [3] » notamment, ces quelques pages contribuent à faire de Cases d’un échiquier le livre central qui favorise l’accès synoptique à l’œuvre – ainsi que Caillois lui-même y invite son lecteur par la « Table de concordances » qu’il a pris soin d’établir à la fin du volume.

Dominique Autié effectue depuis 2002 des missions de médiation muséographique pour le muséum d’histoire naturelle de Toulouse, l’un des plus importants de France par l’ampleur et la qualité de ses collections et par la place centrale qu’il a tenue, à la fin du dix-neuvième siècle, dans la naissance de la science préhistorique. L’établissement rouvrira dans quelques semaines, après dix années de « refondation ». L’exposition permanente, appuyée sur un programme scientifique nourri des recherches les plus récentes en matière de sciences du vivant, propose au grand public un parcours d’information et de questionnement sur le thème des relations Homme/Nature/Environnement. La médiation muséographique consiste à concevoir la mise en forme de ce programme scientifique à travers des scénarios susceptibles d’être transcrits dans l’espace par les spécialistes de l’aménagement (architectes d’intérieur, socleurs, éclairagistes, etc.).

En deux occurrences au moins, Cases d’un échiquier a fourni la structure parfaitement adaptée au cahier des charges du programme scientifique confronté aux approches contemporaines du discours muséographique :

1. – dans le hall introductif aux expositions temporaire et permanente, véritable initiation à la démarche intellectuelle et pédagogique de l’établissement, par l’aménagement d’un mur de sept mètres de long prenant la forme d’un tableau périodique de Mendeleiev : il s’agissait d’évoquer, par des pièces issues des collections et des échantillons de petit format, l’inventaire des ressources et des usages du monde que l’homme a conçus et imposés depuis l’émergence d’Homo sapiens.

2. – dans la cinquième et avant-dernière salle de l’exposition permanente, consacrée aux cinq grandes fonctions partagées par tous les êtres vivants (se nourrir, se protéger, se déplacer, se reproduire, communiquer), dans laquelle il s’agissait d’associer fortement au propos les collections ethnographiques du muséum, qui viennent donc croiser leur « enseignement » avec les spécimens naturalistes ; le programme scientifique s’appuie, pour cette étape du parcours muséographique, sur les travaux de Philippe Descola, professeur au Collège de France [4]. Cahier des charges lourd, complexe, d’autant plus exigeant que la volonté des maîtres d’œuvre est de proposer au visiteur une déambulation non contrainte dans cette vaste salle, n’établissant aucune frontière étanche d’une grande fonction à l’autre – puisque celles-ci interagissent dans les comportements des êtres vivants (je me déplace pour me nourrir, je communique pour me reproduire, etc.).

La structure de l’échiquier « cailloisien » suggérée par Dominique Autié s’est avérée pleinement efficace pour organiser cet espace muséal singulier. Cette efficacité tenant au fait que l’approche diagonale conduite par Roger Caillois n’a pas été plaquée sur la problématique muséographique : celle-ci évoquait d’emblée les perspectives formulées par Caillois il y a un demi-siècle et synthétisées en 1970 dans Cases d’un échiquier. Le plus saisissant résidant sans doute dans la parfaite conjonction de cette structure et des concepts opératoires proposés par la recherche contemporaine, notamment dans les travaux de Philippe Descola. On peut même avancer que l’ensemble du parcours muséographique – qui intègre, pour la première fois dans un muséum européen, une présentation pédagogique de la nouvelle classification phylogénétique, ou cladistique, des espèces – aurait pu se laisser structurer par la méthode d’imagination rigoureuse que Caillois rend explicite dans Cases d’un échiquier.

Il va sans dire qu’une simple communication ne permettra pas de présenter aussi finement qu’il serait possible et souhaitable la problématique muséographique qui a suggéré et permis cette étonnante et émouvante mise à l’épreuve de l’œuvre de Roger Caillois dans un tel cadre. Reste que le muséum d’histoire naturelle de Toulouse, au moment même de la tenue de ce colloque, rend à l'auteur de Cases d’un échiquier l’hommage le plus enviable qui se puisse concevoir pour une telle œuvre, à savoir sa mise en pratique, la preuve la plus indubitable de sa validité opératoire !

Les purs spécialistes du texte – dans un esprit conforme aux perspectives et aux injonctions de l’auteur qu’ils étudient – seront peut-être attentifs à cette (é)preuve des faits ; à découvrir, à travers une évocation de ce travail de médiation muséographique de bout en bout exaltant, comment une œuvre réputée inclassable, qu’une forme de mélancolie ou l’allégeance aux formatages du temps peuvent faire considérer comme une impasse dans l’aventure de l’esprit – ou la dernière fête de langue et de la pensée ! –, comment cette œuvre, donc, est plus vivante et plus opératoire que jamais.

 

 

[1] Gallimard, 1978. Ce livre majeur de Roger Caillois est, malheureusement, épuisé de longue date.
[2] Op. cit., pp. 36-39.
[3] Ibid., pp. 74 sq.
[4] Voir notamment : Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

 

Pour télécharger le programme du colloque au format pdf (226 Ko)
cliquez ici.

 

 

Roger Caillois, le 20 janvier 1978,
au cours de l'émission Apostrophes, de Bernard Pivot.
© Document de l'Institut national de l'audiovisuel (« Archives pour tous »).

 

 

index_echiquierintertresetroit
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…

Cliquez ici

blanc
Chausse trappe par Agnès Boulloche.

 

 

PageRank Actuel

Mardi 27 février 2007

05: 19

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie
blanc_mince

 

31 – Livre caverne

D'un état lapidaire de la langue

 

rupestres_chronique

 

L'avance vers la perfection
se fait par voie de minéralisation.


Michel Leiris [1].

 

Pour Pierre G., sans qui ces questions
ne se seraient pas posées. Pas ici. Pas maintenant.

 

Pourquoi, vers ma trentième année, la langue en moi n'a-t-elle plus trouvé enviable le poème, en tant que forme ? Pourquoi, ces temps-ci, semble-t-elle faire discrètement pression pour que je reconsidère ma position ?

Ces années d'absence au poème correspondent à l'exercice de mon métier d'éditeur de sciences humaines. Ce qu'on nomme assez justement l'édition de savoir suscite une attention au livre sans doute différente de celle requise par la publication de la poésie – sur laquelle il y aurait d'ailleurs à méditer, tant la supposée réticence du public des librairies pour le genre ne me semble pas se confondre avec l'intime relevé cadastral, éminemment singulier, que chacun, dans son existence, pourrait dresser du territoire des poèmes. C'est en ouvrant un livre, qu'il me fallut prendre en main pour accéder à une rangée d'autres devant laquelle il était posé, qu'une intuition m'a saisi : sans doute, dans mon cheminement, le poème a-t-il eu partie trop liée avec le papier des livres qui tentent d'en fixer provisoirement l'insaisissable mouvement. Au point que, faute de recueils assez pondéreux, assez matériels, mon désir s'est tourné vers d'inaccessibles inscriptions, trop anciennes et lointaines dans l'espace et le temps pour que j'y accède d'où je me trouve. Le poème est devenu, sans que j'y prenne garde, rêve d'une langue perdue, recouverte par les vents et les limons. En retrouver trace relève de la fouille et de l'épigraphie.

Touchant de nouveau ce bel objet que m'ont offert, en 1977, l'éditeur Jean-Hugues Malineau et le graveur Jean Coulon (je retrouve sur la Toile, non sans émotion, l'œuvre étonnante dans laquelle ce dernier s'avançait à l'époque), je songe qu'il a peut-être scellé cet arrêt – comme laisse interdit la survenue d'un phénomène d'exception : le marcheur suspend sa marche.

J'offris le livre à Roger Caillois, qui m'avait reçu quelque temps auparavant [2]. La lettre qu'il m'écrivit est de celles qui vous haussent, en assignant un horizon plus vaste à la respiration que vous cherchez.

 

 

rupestre_couv_blog

Cliquer pour ouvrir le livre.

 

En 1977, la « Dédicace » de Pierres m'avait indiqué le monde froid de la roche, pour y déchiffrer – et peut-être y tracer – des signes ; et j'avais lu le texte liminaire de Stèles de Victor Segalen [3]. Que Caillois fût familier de ces pages, tout permet de le supposer. Ce qui saisit, à leur lecture conjointe, tient dans une parenté de forme – de régime, serait plus exact – qui semble émaner non d'une affinité littéraire, stylistique, entre les deux auteurs, mais de l'impassibilité même des pierres devant lesquelles leur livre convie le lecteur. Une densité lithique, qui congédie le moi et dépeuple le regard, souffre à peine les inscriptions – plus que poèmes – que ces pages sévères introduisent. Je n'ai trouvé nulle revendication de Victor Segalen concernant l'attribution d'un genre à ses Stèles. Et l'on sait en quelle suspicion Roger Caillois tenait les impostures de la poésie. C'est abus, me semble-t-il, que d'avoir réédité ces deux œuvres dans une collection de poche dont le titre est « Poésie ». C'est vouloir formater aux normes ordinaires une langue qui ne saurait l'être que par l'objet qu'elle approche, et qui lui communique certaines de ses propriétés.

Il me semble toutefois que vous-même aspirez à plus vaste registre. Par cet envoi, qui faisait suite à ses réserves, mon maître entendait-il que la voie de la minéralisation serait longue et ardue, devrait en passer par le silence, par une mise au secret prophylactique de la forme poétique et un renoncement aux territoires dont elle règle l'accès ? J'aime le lire ainsi, aujourd'hui.

Je tire encore un enseignement de cette visite pour ainsi dire fortuite aux gestes visionnaires du graveur sur le pur chiffon de Rupestres : cherchant des stèles dans l'imagier de Google en vue de cette chronique, j'ai découvert l'existence des pierres à cerfs de Gol Mod, en Mongolie. Qu'on veuille rapprocher les empreintes de Jean Coulon des pierres gravées de la steppe, celles-ci comme apprêtées pour produire celles-là, selon une technique immémoriale qui préfigure la lithographie – dès lors tenue du règne minéral, non de l'art des hommes. L'artiste aurait reçu de l'inorganique, non plus ses modèles d'inspiration, mais ses matrices mêmes : la mémoire minérale, qui estampe les formes du Vivant, mais archive aussi le geste (et la pensée qui anime le geste), mettrait ainsi à notre disposition le plus sûr procédé d'impression de l'âme.

*

[Tout en composant cette page, laissant cheminer mon propos à mesure que j'en rassemble les images et en recherche les échos, je mesure l'impudence d'invoquer l'œuvre de Victor Segalen dans une note de bas de page. Et, circonstance aggravante, de prendre le risque de suggérer qu'il y aurait dans les furtives notations de Rupestres le moindre mérite qui souffre de les placer sous l'invocation de ses Stèles et de leur austère perfection. On l'aura, je le souhaite, entendu ainsi : seul est en cause dans ma méditation le statut singulier de quelques objets dont les propriétés minéralisent certains états, non moins singuliers, de la langue.]

 

 

Lire le texte liminaire de Stèles
de Victor Segalen – Cliquez ici.

 

À suivre.

 

[1] « Le signal de l'Arctique », Le Point cardinal, 1927 ; repris dans Mots sans mémoire, Gallimard, 1969, p. 48.
[2] Il m'accueillit plusieurs fois avenue Charles-Flocquet et portait une attention bienveillante au livre que j'avais conçu le projet d'écrire pour présenter son œuvre. Il mourra subitement à la fin de l'année suivante, en décembre 1978.

steles_1912
xxx
xxx
xxx
xxx

xxx

[3] Je n'ai malheureusement trouvé sur Internet qu'une minuscule vignette reproduisant l'édition originale de Stèles. Par aileurs, je trouve, sur l'un des portails de librairies anciennes, la description (sans illustration) d'un exemplaire actuellement disponible, dont je donne ici la notice, telle que rédigée par le libraire :
Victor Segalen, Stèles, Georges Crès et Cie, Paris, 1914. Reliure décorative. État : très bon état. Ed. limitée, n° 252/570. In-8 avec deux planchettes de bois reliées par des cordons de soie. Sur la planchette faisant office de premier plat, est gravé le titre en caractères chinois et en français. Quelques légères auréoles d'humidité en marge du texte en première page, et sur les douze dernières pages. L'ouvrage est plié "en portefeuille", suivant les méthodes employées en Chine pour les recueils de lithographies. Les estampages de caractère sont toujours ainsi réunis, afin d'être lus bien à plat, comme la surface de la pierre dont ils proviennent. Exemplaire numéroté sur vergé feutré. Tirage unique limité à 640 exemplaires. Celui-ci est truffé d'une photo de Victor Segalen, probablement avec sa femme, durant son voyage en Chine. Livre de la « Collection Coréenne » composée sous la direction de Victor Segalen à Péking pour Georges Crès, éditeur à Paris. Il est dédié en hommage à Paul Claudel. Trois sceaux apposés à la main en caractères chinois : le premier représente le cachet de l'éditeur, le second, justificateur du tirage, reproduit le titre du recueil, le troisième, en fin d'ouvrage, pourrait être traduit par « Composé durant la période Promulgation de l'Empire du Cœur de la dynastie Sans avènement dynastique ». Très bel ouvrage personnalisé et rare dans cet état de conservation. N° de réf. du libraire 6157. [Proposé par la librairie Rossignol, à Paris].

 

puce_grise

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley 23 – Promenade aux puces
24 – De quelques ennemis du livre 24 bis – Les marginalia de l'ogre
25 – Risques et périls – Sur l'exercice du métier d'éditeur
26 – La symétrie est l'ennemie de l'œil (et peut-être de l'âme)
27 – Un livre n'a pas d'odeur 28 – Les derniers livres d'heures (Zodiaque)
29 – La prose, l'art de la mémoire, le livre 30 – Les nus de Prisma

 

 

index_garamond

Vendredi 9 juin 2006

05: 56

Célébrations

 

X

 

L'abstinence

 

 

pygargue

 

Appelons, cette fois, un chat un chat. La page que voici ne redouble pas cette autre-là. Je m'avance à mains nues, je renonce à situer mon propos entre la définition du dictionnaire et je ne sais quelle thèse officielle, nécessairement bourrée de bons sentiments. [J'ai entré le mot dans la recherche d'images de Google, pour voir : je suis tombé sur tous les sites américains qui prônent l'abstinence sexuelle jusqu'au mariage. C'est à hurler. À fuir – d'autres diront : à se prendre une bonne cuite, illico.

Le mot paraît hors d'usage. Au premier pas, la langue ferait-elle défaut ? C'est partir du plus loin. Du fond du trou.]

*

L'évidence est telle qu'on doit la rencontrer formulée ici ou là, peut-être même dans les lieux nauséabonds que j'évoquais il y a un instant : elle est le contraire du manque. C'est d'ailleurs pour cette raison que le mot existe. On dispose, sinon, de renoncement, privation, refus, déni. Ou encore de : morale, dogme, interdit (volontairement, je laisse à part règle, qui peut servir, et Loi, avec sa capitale, qui nous surplombe).

[J'oubliais : peur.]

*

L'alcoolique abstinent n'a pas peur. Juste froid aux yeux.

*

Au début, l'abstinence de l'alcoolique est un fragile équilibre entre d'immenses bénéfices qui ne sont encore qu'entrevus et un manque que la cure a déporté vers une forme très étrange de faim : une salivation parfois intempestive, toujours réglée sur l'heure des repas. Hors de question de ne pas répondre par retour à ce message enzymatique. Entre les repas, c'est le quartier de pomme salvateur. Et un rigorisme étroit – qui donne le ton à l'entourage – quant au moment de passer à table. Une négligence domestique peut vous faire rechuter. Au point qu'être seul signifie être maître de ses heures (il ne doit plus exister, peu s'en faut, que les moines et les militaires encasernés pour se plier collectivement à l'horaire immuable, pour l'ingérer comme modus vivendi).

Heures [qui signifie office dans le vocabulaire liturgique, et prière par ellipse puis métonymie], grandes et petites. La sonnerie du réveil, la perfusion de café fort, la gamelle des chats, la grande gorgée d'eau du milieu de la matinée (au goulot) : je prie, sans savoir que je prie. La prière – l'heure – me prend en charge. Me porte, me déleste et m'allège d'une ancienne angoisse qui rôde encore [je parle des premiers temps de l'abstinence, qui peuvent durer de six à douze mois]. C'est la seule chose – cette dimension primale mais essentielle de la prière – qu'il serait inutile d'enseigner à l'alcoolique abstinent novice d'un ordre régulier.

*

[Vous trouvez que tout cela n'est pas très vendeur ?
À la bonne heure ! – aurait dit ma grand-mère maternelle.]

Il n'y a rien à vendre au candidat à l'abstinence, et l'alcoolique abstinent n'a rien à revendre à personne. Une forme de tyrannie, du moins les premiers mois, préside à ses rapports avec ce et ceux qui l'environnent.

Il me faut, sur ce qu'on nomme la postcure, être aussi clair et rigoureux que possible : cette période n'est pas de tout repos pour l'alcoolique ; elle est désespérante pour l'entourage, contrairement à toutes les idées reçues par angélisme et bien-pensance ; dans le couple, notamment, l'alternative se profile très souvent : ou bien l'horreur de la rechute, ou bien l'explosion [provisoire ? il y faudrait un talent peu commun] du couple – ce n'est pas mon sujet d'aujourd'hui, mais il conviendra d'y venir, car la discrétion et la pudeur qui incitent les professionnels de la prise en charge à contourner ce versant de la postcure laisse l'alcoolique démuni devant l'épreuve du retour, de la sortie de cure.

Il a déjà perdu quelques kilos et il va continuer à maigrir pendant plusieurs semaines. Cet allègement de lui-même en vient à dessiner l'ascèse sur ses traits (le spectre d'une longue maladie pour ceux qui ne sont pas informés de ce qui lui advient, son entourage professionnel par exemple). Alors qu'intérieurement, ce déficit énergétique – compensé par un traitement de vitamines B1, B6, B12 –, correspond à une véritable recomposition du métabolisme, à la mise au point définitive d'un pacte biologique avec son corps, que l'alcool ne suralimentera plus. Il lui faut désormais apprendre à se nourrir. Il a faim, je l'ai dit. Son corps, pendant ces mois, devient une sorte d'alambic, de laboratoire où se concoctent des recettes dont il n'a pas le temps ni l'énergie de parler, c'est sa seule affaire du moment, qui le concentre, le recueille, le ferme en quelque sorte. C'est son grand œuvre : il est en train de transmuer de la lie en or. Il demande qu'on lui foute la paix – simplement, que le dîner soit prêt à 19 h 40 (à 45, il ne répond plus de rien).

C'est, ordinairement, invivable pour le proche témoin tant impliqué dans le processus alcoolique. Je ne jette aucune pierre. Je ne suis pas loin de penser que, dans cette phase-là, c'est l'autre (le conjoint, ou le plus proche interlocuteur de l'abstinent, s'il vit seul) qui devrait bénéficier de toute la compassion de l'entourage et de la société. Il ne suffit pas d'informer les familles et d'ouvrir à leur usage quelque vague groupe de parole ; c'est une véritable prise en charge qu'il conviendrait de prévoir pour ce traumatisme profond asséné par celui qui revient de la mort, qu'on ne reconnaît plus.

*

Je continue (il va sans dire que nous avons de la suite dans les idées, c'est d'ailleurs ce qui sauve l'addictif, le moment venu).

Comment, donc, évoquer toutefois de quelle sérénité se trouve comptable l'abstinence ? Comment rendre sensible ce point d'ancrage qu'elle scelle dans nos vies d'addictifs ? Je cherche une image, ce sont des sensations tactiles et des sons – des musiques – qui me viennent.

Une piste, peut-être. L'abstinence dériverait – comme on détourne le cours d'un torrent – notre sensualité liquide de la gorge vers la peau et l'oreille interne. [Je n'ai aucune certitude, je m'interroge à haute voix.]

Le résultat, quel qu'en soit le processus profond, est d'un absolu confort (je ne pense pas [à] mon abstinence, la façon dont je cherche mes mots pour en parler en est la preuve).

*

J'aurai encore à méditer ici sur deux points, au moins.

D'une part, la survenue dans ces lignes – dans ma langue organique pour écrire l'abstinence – d'images qui renvoient à une certaine forme de vie religieuse, celle des ordres réguliers notamment (questions subsidiaires : l'abstinence serait-elle un intégrisme ? existe-t-il quelque rapport entre la règle d'abstinence de l'alcoolique et la chasteté du religieux ?)

Cette forme étrange de dissidence, d'autre part, qu'instaure l'abstinence dans une vie : ce principe dérogatoire que le corps-esprit de l'alcoolique abstinent reconnaît, plus qu'il ne le revendique, dans son commerce avec le monde et ses lieux communs, ses évidences bon marché, ses injonctions à obtempérer. Jusque dans son imaginaire – la photographie qui illustre cette page en fournit un exemple : les métaphores qui me viennent ont partie liée avec le froid, la glace, l'air raréfié d'altitude – et non avec la chaleur de la commensalité, d'un cocooning intellectuel et moral.

Roger Caillois a vingt-cinq ans lorsqu'il écrit ce texte [1] :

Alors parfois, comme l'ombre d'une aile froide, un souffle aigu, descendant du glacier, transit soudain le passant, l'arrache à la tiédeur qui l'endort, raidit ses muscles, coupe ses nerfs. L'homme aspire malgré lui l'air glacial et raréfié des cimes et s'en trouve lavé, puissant et comme neuf, inquiet de ce frisson qu'il sent implacable et séduit par cette pureté, cette noblesse, ce vertige – le froid.
Au point extrême où se fondent les sens et la volonté, il est ainsi une lucidité, une ivresse qui balaie d'un souffle scrupules et incertitudes. Elle ne laisse subsister que les dures aiguilles et la glace d'une rigueur sereine et délibérée. C'est cette brûlure froide qui trempe l'être et lui confère l'investiture royale des élus qui, au plus creux de l'amour et jusque dans les bras de l'amante, ne sont jamais ce que les femmes les plus amoureuses tentent toujours de faire des hommes qu'elles aiment : des enfants.

 

*interlettreinterlettre*

*
À suivre.

 

[1] Roger Caillois, L'Aile froide, Fata Morgana, 1989, pp. 12-13. Ce titre est emprunté au nom du glacier (dont la graphie est aujourd'hui : Ailefroide) qui descend de la Barre des Écrins. Caillois renonça, au dernier moment, à la publication de ce texte – l'un des tout premiers qu'il écrivit – dans la Nouvelle Revue française, au printemps 1939, le jugeant trop lyrique en en relisant les épreuves. Il fallut attendre 1989 pour le découvrir. Roger Caillois est mort en décembre 1978. Il me reçut à quelques reprises cette année-là, la dernière fois moins d'un mois avant son décès. Odile Felgine ayant explicitement évoqué la dipsomanie de Caillois dans la magnifique biographie qu'elle lui a consacrée (Stock, 1994), je m'estime autorisé à mentionner ici combien l'alcoolisme du maître, partagé durant ces heures, servit de troublante et perverse caution au mien. Relisant les lignes d'une terrible beauté qui s'imposent, comme une sorte d'envoi, au texte d'aujourd'hui, il me vient soudain que l'auteur donne ici l'indice irrecevable – mais cohérent avec le reste de son œuvre – d'un alcoolisme abstinent qui aurait précédé l'expérience active de l'alcool. L'hypothèse paraîtra d'emblée évidente, je suppose, aux lecteurs du Fleuve Alphée. Il est probable que cette intuition, qui m'a saisi à l'instant tandis que je rédigeais cette note en bas de page, appelle quelque développement ultérieur. Ne serait-ce que par égard pour mon visiteur d'aujourd'hui à qui l'œuvre de Roger Caillois n'est pas familière. Je déteste assez moi-même ces clins d'yeux entendus entre spécialistes pour ne pas en insulter ceux qui me font l'honneur de me lire.

Pygargue à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus).
Cet oiseau de proie nord-américain vit au bord des lacs et des rivières, sur les lagunes côtières, dans les estuaires, sur les côtes escarpées et les îles. Il se reproduit en l'Alaska et au Canada. Il hiverne sur les côtes du Canada et de l'Alaska, et dans quarante-huit États des U.S.A., jusqu'en basse Californie et depuis le Maine jusqu'à la Floride. Il est commun en hiver le long du Mississipi et du Missouri. Cliché D.R. (proposé en téléchargement gratuit comme fond d'écran).

 

Plusieurs autres chroniques ont été consacrées, sur ce site,
à l'alcoolisme abstinent :

blanc
1interlettre 2 interlettre3interlettre 4interlettre 5interlettre 6interlettre 7interlettre8interlettre9

 

*

 

Célébrations

de la gomme du fond de robe de l'eau minérale
des myopes de la pistache de la vapeur
de l'œuf à la coque de la machine à écrire
de la paternité

 

souris_index
CE BLOG DISPOSE D'UN INDEX
Retrouvez une chronique ancienne
Naviguez par thèmes…
blanc
Cliquez ici

Mercredi 3 août 2005

07: 26

L'ordinaire et le propre des livresPetite philocalie

 

5 – De quelques exemplaires,
blancblanc non tant rares que précieux

 

 

la_pieuvre

 

Passer pour un bibliophile me plonge toujours dans l'embarras. Selon la stricte étymologie, je le suis, comment le nier ? Pourtant, si je me délecte de la matérialité du volume, ma gourmandise n'est excitée qu'à la promesse d'un contenu.

*

Les dérives ne dateraient pas d'hier, ni même de Gutenberg. La bibliothèque d'un citoyen d'Herculanum renfermait plusieurs éditions des mêmes textes, laissant songer qu'il était collectionneur : conclusion hâtive d'archéologues et d'universitaires ? Au chapitre IX de son De tranquillitate animi, Sénèque fustige ceux qui accumulent les volumen sans les lire. Peu après l'invention du caractère mobile, en 1494, Sébastien Brandt embarque dans sa Nef des Fous quelques spécimens de bibliomanes. Et La Bruyère stigmatise encore l'un de nous au chapitre « De la mode » de ses Caractères [1]. Que répondre ? sans me rendre définitivement antipathique à tous ceux qui paient pour s'asseoir sur les gradins d'un stade, qui acquittent la redevance audiovisuelle, voire aux philatélistes eux-mêmes ? Il me vient ceci : j'ai le sentiment, achetant un livre de seconde main, de faire aussi métier de conservateur. Non de bibliothécaire. De pratiquer l'archéologie prospective (il y a un beau passage chez Dantec sur cette activité posthumaine). Est-ce un peu moins désuet, à vos yeux, que les soldats de plomb et les papillons ? [Je crains de m'enferrer.]

*

Je ne peux faire l'impasse, dans mon cas, sur la dimension chromosomique : je suis le fils de plusieurs générations d'ouvriers imprimeurs, des deux côtés. Je redoute que cette raison n'obnubile des souches plus spécifiques, exogènes, tout me le laisse supposer. Il y avait, dans la relation que mon père entretenait avec les livres qui entraient chez nous, une forme très singulière, étrange, de patience que je ne retrouve pas dans ma propre gestion.

*

Acheter, à vingt ans, les éditions déjà rares de Georges Bataille (mort en 1962, j'avais treize ans), de Roger Caillois, de Michel Leiris, témoignait d'une forme de piété. Il me semble que ce n'est pas plus compliqué que cela. Tant la première lecture de ces œuvres-là était, à l'époque, décisive. Ces livres, dans leur présence matérielle, ont étayé, pérennisé l'héritage moral – la typographie magnifique de mon édition argentine de Patagonie, de Caillois ! comme elle convient aux dernières lignes de ce texte, que j'emporterai dans la tombe :

Descendant le long de la côte jusqu'à l'une des extrémités des terres, je retrouve au large les présents immortels que personne ne mérita et devant qui les civilisations mêmes ne semblent durer qu'un jour : la mer, le vent froid du pôle et cette fixe constellation écartelée en sautoir sur le plus vaste ciel. Je ne me hâterai pas de mesurer ma vie à leur longévité. Il me faut auparavant apprendre à n'être pas indigne des ouvriers obscurs qui commencent ici une œuvre périssable. Là-bas, l'antique effort de leurs prédécesseurs m'a fait opulent. Vais-je leur être infidèle, quand la fidélité ne me commande que de bien exécuter ce que j'ai choisi d'accomplir ? Comblé de richesses et né dans l'entrepôt même où l'histoire les amassa, je suis trop redevable aux hommes pour mépriser leurs travaux et m'abstenir d'y prendre part. Je dois, comme fit chacun d'eux, apporter au trésor commun, à force de décence et de rigueur, un jour heureux, la chance aidant, une minuscule paillette. Alors seulement, je ne me sentirai plus parasite ou imposteur, mais me tiendrai bien droit à ma place et dans mon rang. Je pourrai traiter toutes les œuvres de l'homme d'égal à égal. J'aurai même conquis le droit de m'en éloigner et de voir comment, jusqu'à les faire disparaître, les rapetisse la distance.

Contrée toute d'espace et d'appel qui compose sur le sol un site comme il faudrait avoir l'âme…

*

S'il faut absolument décider d'un étalonnage diagnostique, je consentirais à quelque formule, d'ailleurs extraordinairement complexe à ajuster, qui rapporterait le nombre des volumes acquis à celui des pages lues, avec une troisième variable toutefois (un mathématicien m'aiderait à nommer rigoureusement tout cela) qui prendrait en compte le chiffre des volumes significativement consultés. On constaterait sans doute que, si le ratio des livres lus exhaustivement est d'un petit tiers, voire moins, dans certains secteurs où se trouve classée la littérature [le lecteur que je suis, à l'image de l'éditeur, mène une politique d'auteurs], ce ratio est non seulement inversé, mais doit tendre vers 100 % de volumes efficacement consultés (ou qui le seront) pour la part documentaire de mes achats. Cela est vrai, notamment, des livres assez nombreux que je rentre ces temps-ci pour nourrir, en amont comme en aval de la période, mon travail sur l'Inde des Grands Moghols.

*

Désiré, acquis, intronisé dans l'ordre sévère de la bibliothèque, lu ou consulté (toujours devenu peu ou prou familier – assez pour que je sache ce que j'y viendrai chercher, le moment venu), le livre cesse d'être rare – pour peu qu'il le fût. Il m'est simplement devenu précieux.

*

S'il y a quelque esprit de collection dans ma pratique, soyons loyal [pluriel de majesté, justifiant que l'adjectif s'accorde au singulier] : les livres n'en sont pas l'objet premier. Je me collectionne à travers les livres que j'acquiers. Qu'on l'écrive, qu'on le lise, qu'on paie pour se l'approprier, sans doute n'existe-t-il pas d'objet plus narcissique que le livre, dans tous ses états.

*

 

Quelques livres et documents autour de Caillois,
Bataille, Leiris, Masson…

bouton_galerie
Cliquer ici

 

À suivre.

 

[1] Voir les deux articles Bibliophilie et Bibliophile de L'Encyclopædia Universalis, d'où je tire ces références.

La Pieuvre, texte de Victor Hugo, avec huit dessins d'André Masson, publié par Roger Caillois et Victoria Ocampo aux éditions des Lettres françaises à Buenos Aires en 1944 (entreprise éditoriale différente de l'hebdomadaire créé par Louis Aragon en 1941 sous le titre de Lettres françaises, qui parut jusqu'en 1972). En médaillon, l'un des huit dessins d'André Masson.

 

1 – Du papier 2 – De la typographie 3 – Du fil 4 – Du cristal
5 – De quelques exemplaires non tant rares que précieux
6 – Coups et blessures 7 – Les livres scolaires de Jean Henri Fabre
8 – Notes à l'encre 9 – De quelques feuillets glissés dans les livres
10 – Ceci n'est pas un coupe-papier 11 – Grands fonds (Payot)
12 – Un prêté n'est jamais un rendu 13 – Lignes courbes, faux carrés
14 – Chaleur des livres 15 – Les bibliophiles ont une âme
16 – Plis, remplis, replis 17 – De la serpente 18 – Nus de l'Inde
19 – Visite aux livres (Georges de Lucenay, libraire d'ancien)
20 – Livres d'angles 21 – Livres reliés
22 – Tu puer æternus par Olivier Bruley

 

index_garamond

:: Page suivante >>

Dominique Autié
Dominique Autié
Quand le labeur
de vos journées
et les lectures
de vos nuits
vous tendent un seul
et même miroir
qui est l’écran
de votre ordinateur,
il y a urgence
à créer votre blog :
grâce au premier internaute
qui vous rend visite,
le cercle
cesse d’être vicieux.

Dominique Autié
Dominique Autié
Dominique Autié

juillet 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
<<  <   >  >>
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
31
filet_dadada
filet_blanc_blog

LE PORTAIL intexte.net

Le blog de Dominique Autié
est développé sur le portail

intexte.net

logo_intexte
www.intexte.net

Agence d'édition
en ligne et hors ligne
de contenus pertinents.


*

Les éditions n&b
ont choisi le portail intexte.net
pour y développer leur site :

logo_nb
http://editions-nb.intexte.net



filet_blanc_blog


cadratin_dadada




Rechercher


Syndiquez ce blog XML